Photo en Une : © D.R.


Cet article est originellement paru dans Trax #215 et a été écrit par Brice Miclet.

C’est un après-midi on ne peut plus banal à Kingston, en cette fin des années 50. En pleine rue, un homme en poursuit trois autres, un couteau à la main, visiblement bien décidé à s’offrir leurs scalpes. Le gars est affûté et n’a pas l’air de blaguer. D’autant que les fuyards appartiennent au célèbre gang de Duke Reid. Pas des tendres. Depuis son coin de rue, Coxsone Dodd observe la scène. Ce mystérieux fou de la lame l’intéresse, et pourrait faire un bon garde du corps. Car Coxsone est justement en guerre ouverte avec ce même Duke Reid, son grand rival dans la course au meilleur soundsystem de la capitale, et donc du pays.

Rappel des faits. Duke Reid est un type charismatique, costaud, franchement effrayant, qui a passé dix années à patrouiller comme flic dans les quartiers chauds de West Kingston. Ça forge un homme. Cette carrière rondement menée, il ouvre l’un des nombreux liquor stores de la ville, qui s’apparentent davantage à des pubs qu’à de simples échoppes. Kingston transpire de son à tous les coins de rue, et les liquor stores ont un avantage majeur : les « selectors » (les DJ's du reggae) peuvent y faire leurs premières armes devant un public.
Duke Reid a amassé un joli pactole grâce à ce business, et peut désormais réaliser son rêve : monter son propre soundsystem, The Trojan, d’abord dans une optique entrepreneuriale plus que par passion musicale. S’approprier un coin de rue pour y faire danser la plèbe peut déjà rapporter gros, à condition d’avoir le truc en plus des autres. Ça tombe bien, le bonhomme est un grand mélomane. Mais aussi un grand malade.

En face, Coxsone Dodd. Fan de jazz, Coxsone a justement débuté sa carrière de selector dans les liquor stores. Mais ce qu’il a de plus, outre le fait d’être une éponge à musique, c’est une formation de charpentier. Clement Seymour, de son vrai nom, en connaît un rayon pour ce qui est de construire des baffles. Comme beaucoup de ses compatriotes, il est également saisonnier dans des plantations du sud des États-Unis. L’opportunité de mieux gagner sa vie, et de trouver facilement des pièces d’équipement indisponibles en Jamaïque ainsi que des vinyles inédit sur l’île. Il monte le Sir Coxsone's Downbeat, le plus imposant et le plus puissant des sound-systems de Jamaïque. Dans la capitale aux ghettos surchargés – l’exode rural est alors massif – les fêtes de quartiers sont cathartiques, et lucratives pour ceux qui les organisent. De quoi attiser les tensions.

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Le premier à ouvrir les hostilités est Duke Reid. La raison ? Coxsone Dodd innove trop à son goût. Animateur de soirée hors-pair, Coxsone parvient à incorporer au rhythm'n'blues la matière première des sound-systems d’alors, du jazz érudit et du be-bop, sans que le public ne cesse de danser. C’est unique à Kingston. Duke Reid a du retard, il se doit de contre-attaquer pour tenir la corde dans le cœur des ghettos. Or, lorsque l’on a patrouillé de nombreuses nuits dans les rues mal famées et ouvert un liquor store sans n’avoir jamais pris de balle dans le buffet, c’est qu’on sait se faire respecter. Le Duke a des contacts solides chez les malfrats, et va recruter une garde rapprochée parmi la pègre. Pour se protéger, d’abord, car les anciens flics ont des ennemis, mais aussi pour se mettre en scène : cape de roi, couronne sur la tête, arrivée dans les soirées perché sur un trône. Duke Reid a le sens du spectacle, et du business.

Grenades, machettes et fils coupés

Dans son livre Bass Culture, quand le reggae était roi, Lloyd Bradley explique. « Les soundmen se virent bientôt entourés d’une telle aura qu’il devinrent vite les premiers héros visibles du ghetto. À l’instar des grands proxénètes et des barons de la drogue, devenus les maires officieux de tant de communautés noir-américaines, les soundmen étaient les parrains de leurs ghettos – aide financière, assistance juridique, conseillers en tout genre, garants de la paix sociale. Des superstars émergeant de la crasse des bidonvilles, psychologiquement sinon réellement. Il n’est donc pas difficile de comprendre pourquoi la plupart d’entre eux étaient prêts à tout pour conserver ce statut. »

Menacé, Duke Reid se défend. Or, quelle meilleure défense que l’attaque ? Il envoie ses sbires, hommes et femmes confondus, attaquer les soirées concurrentes. Et ça ne rigole pas. Baffles explosées à coup de hache, foules poignardées, fils coupés… La bande de Duke Reid lutte pour des territoires, des coins de rues, des parts de marché. Un vrai gang qui ne se balade jamais sans flingues, cartouchières (qu’il vide dans les enceintes adverses, une signature), avec parfois des grenades à la main, prêtes à être utilisées.

Coxsone Dodd ne peut abandonner son gagne-pain à un taré comme Duke Reid. Impensable. Il doit répondre. C’est justement à cette époque qu’il aperçoit cet homme courir, couteau à la main, après le trio de son rival en pleine rue. La silhouette se nomme Prince Buster. Un ancien boxeur réputé dans le ghetto, qui n’a pas froid aux yeux. Et quitte à recruter un boxeur, autant engager tout le club dont il fait partie. Buster devient le second de Coxsone Dodd, son protecteur. Une mission qu’il partage d’ailleurs avec un certain Lee Perry, encore tout jeune. Ensemble, ils seront souvent le dernier rempart entre le matériel de leur boss et les haches de Duke Reid.

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Par chance, Prince Buster est aussi un expert du rhythm'n'blues. Il se souvient. « Le business d’alcool de Duke Reid était gros. Il avait des camions et tout le tremblement, et bien plus d’argent que Coxsone pour aller acheter des disques en Amérique. Alors quand il revenait avec un nouveau stock, nous, on allait là où il jouait, on se mettait juste derrière et on écoutait. J'avais tellement étudié la technique et le son des musiciens de rhythm'n'blues que quand Duke mettait un disque, je pouvais dire à Coxsone qui jouait, qui l’avait produit et donc sur quel label c’était. En écoutant les paroles, c’était pas bien dur de deviner le titre et comme ça, il pouvait appeler ses contacts en Amérique pour qu’ils lui envoient le disque. » Un soir, alors qu’il traîne furtivement dans une soirée de Duke Reid pour identifier de nouveaux morceaux, les hommes du soundmen le repèrent et le prennent en chasse dans tout le quartier. Lorsque Duster finit par se fait coincer, le passage à tabac réglementaire est inévitable. Mais la haine qu’il suscite auprès des sbires rivaux lui vaut un traitement spécial : on lui assène un coup de machette sur le crâne, qui manque de peu de l’envoyer définitivement au tapis.

La violence comme ébullition artistique

La violence entre les différents soundsystems – et notamment les deux principaux – devient peu à peu si forte qu’il est dangereux pour le public de se rendre aux soirées et aux sound clashs. D'autant que lorsque la police s’en mêle, elle matraque les danseurs et détruit le matériel sans distinction entre les camps. Vaine tentative pour calmer les esprits. Seul moyen de rassurer le client : augmenter la sécurité, donc engager plus d’hommes, donc faire grandir le gang. Un cercle vicieux. C’est là le germe de la violence de la musique jamaïcaine, celui qui se ressentira dans le dancehall des années 1980 jusqu'à nos jours.

Cette ère de compétition exacerbée aura cependant plusieurs répercussions majeures. D’abord, pour battre le concurrent, il faut avoir le volume sonore le plus élevé. Ce qui pousse à bricoler, à innover techniquement et alimente le rapport étroit entre musique et technologie en Jamaïque. C’est ensuite avoir les meilleurs disques. Via des imports clandestins massifs, le pays s’ouvre toujours plus aux musiques étrangères, tout en les diffusant de manière totalement unique via les soundsystems. Et puis c’est structurer sa petite entreprise, tendre progressivement vers la légalité, acheter des presses à vinyles, fonder des maisons de disques... Et inventer de nouvelles formes musicales, pour dénicher, toujours, une meilleure musique que le voisin : le ska, le rocksteady, le reggae… Une histoire qui n’est pas sans rappeler celles de ces histoires de gangs, vingt ans plus tard dans le sud du Bronx, qui contribueront à la naissance du hip-hop. Sans les flingues de Duke Reid et de Coxsone Dodd, l’ébullition artistique et musicale de la Jamaïque aurait-elle été la même ? Rien n’est moins sûr.

Cet article peut être retrouvé dans le numéro #215 de Trax Magazine.