Photo en Une : © D.R.


Article écrit par Isma Le Dantec et Manon Beurlion.

On prétend les journalistes être des hommes en retard. Chez Trax, nous aimerions vous dire que cela est faux, que les clichés et autres qu’en-dira-t-on ne sont que vent, mais non. 7h45, réveil en trombe, un léger 38 de fièvre et une consommation excessive de mouchoirs en papier, nous sommes conscients qu’il sera difficile d’attraper le train de 7h57 Gare de Lyon. Pull, valise, taxi, on rafle tout sur notre passage, pensant que la SNCF perpétuera sa réputation de retardataire (comme les journalistes) en ce vendredi 30 novembre. Loupé, complètement loupé. L’horloge sonne huit heures. Après deux amendes, trois trains et 7h de route, les montagnes surplombant le lac Léman se dessinent sous nos yeux. Mathias, chaleureux Suisse, nous accueille pour nous conduire à ce qui sera notre lieu de résidence durant ce week-end.


Main Stage © Polaris Festival

Nous découvrons les yeux illuminés la petite station de Verbier. Pour se rendre sur la main stage, ni télésiège, ni œuf, mais une navette qui passe toutes les dix minutes, dans laquelle s’animent les premiers fêtards. Arrivés en haut des pistes, nous faisons quelques pas dans la neige et entendons déjà le beat du dôme résonner d’un bout à l’autre de la station. À coups de doudoune, nous nous faufilons dans la foule. D’immenses ballons de baudruche donnent à l’igloo du Polaris un air de bal de promo. Dans une ambiance luxueuse et bon enfant, les âges se fondent et se confondent. Alors que l’on s’active près du bar, où l’alcool et les francs suisses coulent à flots (des prix à faire pâlir plus d’un gilet jaune), le duo d’origine italienne, Tale Of Us, entame son set à quatre mains. Et des habitants de la Botte, il y en a plus d’un : Verbier n’est qu’à trois heures de route de Milan. Un public donc à la doudoune classieuse et au pas de danse chaloupé, verre à la main, ou plutôt, flûte en plastique. Sans trop de surprise, le duo propose un set à mi-chemin entre ambient et électro minimaliste, à l’instar de leur album Endless, sorti en 2017 sur Deutsche Grammophon. Une proposition mélodique en ce début de soirée, qui n’est pas sans rappeler leur résidence au DC-10 d’Ibiza. 

Comme un crescendo bien ficelé, c’est au tour d’un autre duo de prendre place sur la scène, se faufilant entre les privilégiés du carré VIP et les ballons flottant au plafond. Schwarzmann offre un live hypnotique. Composé de Henrik Schwarz & Frank Wiedemann (autrement dit l'un des deux Âme), le duo mêle expérimental et improvisation. Placé l’un en face de l’autre, leur jeu de regards révèle une complicité musicale infaillible. Entre deux nappes synthétiques, la nuit éclaire le cœur des danseurs.


Schwarzmann © Costantino Bedin

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Le dancefloor bien échauffé, c’est au tour de l’Italien (encore un) DJ Tennis de prendre les platines. Ayant échangé la raquette contre les platines, c’est bien à coups de balles EDM que l’artiste tapisse le terrain. On retrouve alors la chaleur de Parme et Manfredi Romano passe de la disco à la house, en quelques samples de funk. 6 - 3 pour lui, le public est conquis.

Mais c’était sans compter celui que tout le monde attendait, Dixon. Aussi populaire à Verbier que sur Resident Advisor (élu DJ électro « le plus populaire » pour la quatrième année consécutive), l’Allemand retourne l’igloo d’une tech house impeccable grâce à une sélection de tracks rigoureuse, agrémentée de tubes comme celui de Michael Jackson, « Rock with you ». « Les gens veulent du sexe » avait-il accordé dans une interview Ssence. Et le sexe, il en donne pendant 3h. Le DJ maîtrise l’art de faire lever la soirée.


Dixon © Costantino Bedin

Et alors que nous rejoignons le chalet d’amis pour un after aux airs 70’s entre sauna et disco, les festivaliers s’entassent dans les navettes direction les clubs de l’Étoile et du Farinet pour clôturer la soirée. 

Dès que se dessine à l’horizon le dôme rougeoyant, igloo des fêtards hivernaux, les premiers beats ricochent d’un mont à l’autre et déjà la fatigue de la veille se dissipe. Nous dégrafons à la hâte nos doudounes, prêts à faire fondre la neige une nuit encore.


Main Stage © Loorent

C’est au rythme d’une house tout droit venue de Detroit que danseront les festivaliers du samedi. Kyle Hall, Jay Daniel, couronnés par leurs aînés et mentors Rick Wilhite et Carl Craig. C’est un public sensiblement plus âgé qui se trémousse ce soir. Les quadras coupe de champagne en main côtoient leurs cadets à lunettes fluorescentes sur un dancefloor plein à craquer, si bien qu’il est difficile de se faufiler jusqu’au DJ booth sans y laisser quelques orteils. Mais le jeu en vaut la chandelle : Kyle Hall aux platines distille savamment une house sensuelle et entraînante. Son dernier morceau sorti le 24 octobre, « Kastatematic Pleasure », est guidé par la philosophie épicurienne selon laquelle le plaisir atteint son comble lorsqu’on le libère de toute forme de douleur, de perturbation - ainsi libère-t-il ce track de tous les sons qui ne caresseraient pas l’oreille dans le sens du poil. Lorsqu’on le quitte des yeux pour un tour de salle et que s’affichent d’immenses sourires sous les lumières bleutées du dôme, on se demande comment on a fait pour passer jusqu’ici à côté du talent de ce jeune disciple de Theo Parrish et Omar-S. Il est suivi par son ami, confrère de b2b, sacré « relève de Detroit » par la presse américaine : Jay Daniel. Lorsqu’on attrape rapidement ces deux jeunes pousses de Detroit - qu’on les arrache au set de leur adulé Rick Wilhite, c’est tous deux sur ce désir de nouveauté qu’ils insistent tout en vouant un culte immodéré à leurs mentors musicaux et à l’histoire de la scène de Detroit. « Detroit nous a vu grandir et a fait de nous des musiciens. Ma mère chantait pour Carl Craig, je suis tombé dans la techno tout petit », explique Jay Daniel. « Jouer dans des clubs à Detroit et être un mec de Detroit en jouant ailleurs dans le monde, c’est aussi incarner cette ville, ce qu’elle a de vibrant, d’intrinsèquement bouillonnant », ajoute Kyle Hall. Leur attachement à Detroit est tel qu’ils y organisent des b2b régulièrement, les Fundamentals, dans les bars, boîtes et lofts : à Detroit, pour Detroit, à eux deux.


Carl Craig © Loorent

« Aujourd’hui, je crois qu’il y a quelque chose qui se décloisonne. Je crois qu’on sort de la distinction antinomique house/techno, pour jouer avec les genres, surprendre, tout en étant aussi plus intuitifs. Le jazz est à l’origine de tout et se réinvite dans nos sets, on explore et je crois qu’il y a une liberté nouvelle, axée sur le plaisir, le partage, plutôt que sur la performance », sourit Jay Daniel. En parlant de plaisir, il est temps de retourner à Rick Wilhite qui fait tourner ses vinyles face à une foule transie d’énergie positive, avalée par le groove. Lorsque Carl Craig lui succède, on a l’impression d’avoir vu défiler par ordre croissant les membres d’une lignée, comme un film qu’on rembobine et dont la cohérence se dessine en un inexplicable « grain de Detroit », une magie qui enveloppe et transforme nos corps frigorifiés en danseurs endiablés. Si la magie de la Motor City ne date pas d’hier, il semblerait qu’elle ait de beaux jours devant elle.


Kyle Hall & Carl Craig © Costantino Bedin

On sort du dôme et on se rappelle qu’on est à Verbier, que demain c’est fini, et qu’on reviendrait bien faire un tour au sommet des monts suisses l’hiver prochain.