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Bien que rarement bookée en France, CloZee connaît désormais un rayonnement mondial et se positionne en tant que véritable influence de la scène bass music. Cette dernière est aujourd'hui en pleine évolution : si elle est très appréciée aux États-Unis, elle reste relativement underground en France. Certes, elle connaît une expansion certaine, notamment avec les soirées de Chwet Productions ou encore avec la populaire Dream Nation, mais elle n'est pas aussi variée qu'en Amérique.

CloZee revient ici sur son expérience de l'Evasion Tour, sur les différences dont elle peut témoigner entre les scènes américaines et françaises, et nous fait part de son parcours semé d’embûches, de ses inspirations et de ses projets.

Tu viens tout juste de rentrer à Toulouse. Comment s'est déroulé l'Evasion Tour en Amérique dédié à ton dernier album ? Qu'est-ce qui t'a particulièrement marquée ?

Je suis rentrée il y a trois jours, après deux mois et quarante dates aux États-Unis et au Canada. C'est pratiquement cinq dates par semaine ! La tournée a été fatigante mais j'en garde plein de bons souvenirs. Cet été au Bonnaroo, j'ai joué devant presque 12 000 personnes, ça fait très bizarre. Pendant l'Evasion Tour, le plus gros public devant lequel j'ai pu jouer, c'était à Denver : 1 600 personnes ! C'était impressionnant qu'autant de gens se soient déplacés. C'est la première fois que je tournais en tête d'affiche, donc c'était à nous de faire en sorte que les shows soient sold out. Les gens viennent surtout pour te voir, le stress ! On est contents : 24 sold out sur 35 pour l'Evasion Tour !

À quoi ressemble ton public aux États-Unis ?

Il va de 16 à 50 ans. Il y avait des parents, pas mal de femmes, c'était mignon ! Le gros du public donne plutôt dans les 25-35, mais c'est quand même varié et j'en suis très contente. C'est exactement ce que je veux promouvoir dans mes shows : de la diversité, accepter tout le monde.

Tu as joué à l'Ozora Festival en 2017 et autres festivals de ce genre, comme le Shambhala. Quel lien entretiens-tu avec la scène psytrance ?

Franchement, je n'ai jamais été vraiment dedans, en tout cas en Europe. J'apprécie quelques artistes psytrance, mais ça ne m'a jamais vraiment passionnée ; j'écoutais plutôt Tipper, Somato, ce genre de choses. J'en ai été beaucoup plus influencée que par la psytrance comme celle qu'on écoute en Europe. Mais le public, la scénographie, les festivals, l'ambiance un peu hippie, ça se retrouve vachement aux États-Unis, sauf qu'ils écoutent des styles plus lents. On dirait que c'est le même genre de public mais qui écoute de la musique différente.

Quelles sont tes inspirations, tes influences ?

Comme je l'ai dit, j'ai beaucoup écouté Tipper, il a toujours été une de mes grosses influences. C'est également le cas pour Bonobo, Amon Tobin, The Glitch Mob. Je pense que mon style s'est développé quand j'ai commencé à aller voir des shows dubstep et bass music en général : j'ai vraiment été plongée dedans. Je me souviens encore du show d'Amon Tobin, qui m'a beaucoup marquée. Puis il y a l'aspect organique de ce style, les instruments, les influences musique du monde, le sound design aussi. En fait, c'est cet aspect qui m'a le plus intéressée : le travail sur la texture sonore. J'aime bien quand c'est lent, quand c'est lourd, que ça prend le temps, qu'il y a des choses entre le kick et la snare (rires) !

Tu as un parcours très atypique pour une Française : ta carrière a explosé aux États-Unis sans passer par la case Paris. Comment ça s'est passé et comment l'as-tu ressenti ?

J'ai sorti tous mes premiers EP's sur un label texan à Austin, Gravitas Recordings, qui m'a aidée à faire des connexions là-bas, puis j'ai organisé quelques soirées. À un moment, le label a monté sa propre boîte de booking pour ajouter des artistes à leur roster et j'ai reçu de plus en plus de demandes pour des dates, même si j'étais française. J'ai commencé à aller aux États-Unis en septembre 2014 et c'était limite : je payais à la fin de la tournée parce que les frais étaient hallucinants par rapport aux cachets... Et au fur et à mesure que je revenais, les gens ont kiffé, ça se passait bien. Après c'est du bouche-à-oreille quoi ! Il y a bien YouTube, Internet, mais pour moi c'était beaucoup sur le terrain.

« La scène aux États-Unis est très différente d'ici : là-bas, ce qui marche le mieux, c'est le dubstep, la bass music, qui se rapprochent beaucoup plus de ce que je fais moi. Le tempo est beaucoup plus lent tandis qu'en France,(...) il faut que ça tape du pied ! »

La scène américaine fonctionne-t-elle vraiment différemment de la scène française ?

En fait, la scène aux États-Unis est très différente d'ici : là-bas, ce qui marche le mieux, c'est le dubstep, la bass music, qui se rapprochent beaucoup plus de ce que je fais moi. Le tempo est beaucoup plus lent tandis qu'en France ou en Europe, c'est très techno, house, trance, il faut que ça tape du pied ! C'est pour ça que mon style marche beaucoup mieux là-bas : il est beaucoup mieux représenté, il y a beaucoup plus de personnes qui expérimentent les shows. Et ce sont des gros shows à l'américaine, on a pas ça ici.

En général, ils sont aussi beaucoup moins à cheval sur les genres. Sur une même soirée, tu peux avoir quelqu'un qui va jouer plus trip hop, un qui va jouer dubstep, un autre downtempo... ça donne plus de chances à ceux qui ont un son unique de trouver leur place. Ce n'est pas gênant pour eux de me mettre au milieu de deux artistes drum'n'bass par exemple. On ne ferait jamais ça en France ! Chez nous, il faut que ce soit progressif, que l'intensité augmente au fur et à mesure de la soirée... là-bas ils s'en foutent complètement : on met du chill à 3h du mat', ils dansent comme des fous quand même. C'est rafraîchissant pour moi parce qu'ici, à Toulouse, mon style est trop "bourrin" pour jouer à 20h mais trop chill pour jouer à 3h, les programmateurs ne savent pas où me caler. C'est aussi pour cette raison que je n'ai pas énormément de dates en France je pense.

À quoi ressemble un live de CloZee ?

Ça dépend ! Si je suis aux États-Unis, j'ai toute ma scénographie, on a des lights, de la décoration, des lasers... Bref, on imagine une scénographie de A à Z. J'ai une vraie équipe derrière moi : on est une dizaine à travailler sur le projet, ingénieurs, managers, bookers... Je ne suis jamais seule ! En France, on a absolument pas de budget pour ça, on est moins nombreux. Mais surtout, on a tellement peu de dates qu'on ne sait jamais ce que ça va donner, donc c'est difficile d'investir.

Est-ce un regret pour toi ?

Franchement, j'aimerais vraiment que le style marche ici. Je trouve ça triste d'être française, de revenir et de galérer autant pour essayer de plaire à son public, à son pays... C'est pas facile ! Mais je pense que ça vient surtout du son. Les gens ne connaissent pas bien la bass music en France. Quand ils m'écoutent, ils se disent « mais c'est quoi ce truc ? » C'est difficile de m'assimiler avec quelque chose de connu ou de populaire. Il faudrait que je passe dans une pub et ils diraient « ah ouais, ça sonne comme ça ! » (rires)

La bass music semble avoir gagné en maturité récemment. Le style est devenu plus accessible sans pour autant perdre en complexité. Comment est-ce que tu perçois ces évolutions ?

Oui, le style a beaucoup évolué ! Avant, on était sur des choses très « nerdy », très techniques. Maintenant, on se penche plus sur l'aspect mélodique, sur le thème du morceau. C'est plus « pop », plus facile à écouter. Pour que ça accroche, il faut un petit peu de mélodies. Si je fais écouter Tipper à mes parents, ils ne vont pas kiffer, ils diront « c'est quoi ces bruitages ? » (rires).

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Y a-t-il des artistes qui poussent dans la même direction que toi ?

Oui ! J'en ai quelques uns en tête : Big Wild, Volo, Lil Fish, un mec de Toulouse d'ailleurs. On l'écoute un peu sur Internet mais il est dans la même galère que moi, c'est le même réseau ! Et encore, lui, il n'a pas les États-Unis pour essayer de défendre son style auprès des promoteurs français.

« Avec Evasion, je n'ai pas voulu me mettre de barrière. (...) J'ai fait des morceaux, je me suis écoutée sur le moment, je me suis inspirée de mon passé, c'est-à-dire beaucoup de tournées, de voyages, beaucoup d'expériences diverses... Et j'ai fait un melting pot. »

Concernant ton album, qu'avais-tu en tête quand tu l'as composé ?

Avec Evasion, je n'ai pas voulu me mettre de barrière. Je ne voulais pas seulement faire des sons pour le live ou pour écouter chez soi tranquille. J'ai fait des morceaux, je me suis écoutée sur le moment, je me suis inspirée de mon passé, c'est-à-dire beaucoup de tournées, de voyages, beaucoup d'expériences diverses... Et j'ai fait un melting pot. Pour « The Golden Mask » par exemple, je me suis inspirée de mon voyage au Japon. J'ai utilisé du koto, du Shenzhen, de la flûte... L'auditeur se voit directement sur place ! Il y a aussi eu le morceau « Aurora », où j'ai essayé de mettre en musique une de mes expériences : je me suis rappelé les levers de soleil que j'ai pu voir et les ai mis en musique.

Si tu as sorti Evasion cette année, c'est probablement que tu l'avais déjà enregistré il y a un an. Et maintenant, tu bosses sur autre chose ?

Oui, j'ai commencé en décembre 2017 et les morceaux ont été finis en mars. Comme je viens de finir ma tournée, je me laisse un peu de temps. Là, je vais plutôt travailler sur des remixes d'artistes que j'aime bien ou des morceaux pour jouer en live. Je ne me prends pas la tête : je n'ai pas à penser à comment je vais intégrer le track dans une trame, dans une histoire. Mais je vais peut-être bientôt commencer un nouveau projet parce que c'est ma vie (rires) !

Tu as été souvent en tournée ces dernières années. Tu tiens à garder un pied-à-terre à Toulouse ?

Les quatre dernières années, j'ai été quasiment six mois par an aux États-Unis en tournée. Après, je n'étais pas non plus en train de faire des shows non-stop, mais c'est sûr que ça fait beaucoup de route ! Ça me donne beaucoup d'inspiration, de me déplacer tout le temps. C'est bien d'avoir les deux : voyager, s'inspirer de nouvelles expériences, voir de nouvelles choses, puis retourner au studio. Pour l'instant, je ne me vois pas vraiment déménager aux États-Unis, mais je ne peux pas dire que je n'irai jamais habiter là-bas !


Interview faite par Jean-Paul Deniaud et retranscrite par Théophile Robert.