Photo en Une : © Maurice Mikkers


Par Sophia Seawell.


La première fois que j'ai visité La Haye – dans le cadre d'un entretien pour un stage que je n'ai pas réussi, au sein d'une entreprise dont je suis bien contente de ne pas faire partie finalement – j'étais restée pile assez longtemps pour me faire une bonne idée de la ville. Concrètement, comparé à l'agitation et au charme d'Amsterdam, où je vis, je n'avais pas trouvé grand-chose de stimulant. C'était comme si la ville n'existait que le jour, quand les politiciens marchent dans les rues vides et impeccables, mallette au bras, et prennent ensuite les décisions qui impactent nos vies. La nuit, je voyais La Haye comme se repliant sur elle-même, à la manière des châteaux dans les livres pop-up pour enfants. Mais au cours de conversations avec des amis à Amsterdam, j'ai entendu un autre son de cloche, une sorte de conte de fées qui m'était relaté comme si les années 90 n'étaient qu'un lointain souvenir. Deux décennies auparavant, La Haye avait été un épicentre de la techno, de l'électro et de l'acid : elle était considérée par beaucoup comme la petite soeur de Detroit, d'où étaient nés les labels Bunker, I-F, Clone... et la musique qui avait façonné "la côte ouest du son hollandais". Bien qu'après ces jours de gloire La Haye ait conservé quelques artistes emblématiques comme Legowelt ou Rude 66, et les fêtes organisées par Intergalactic.FM, elle vit désormais dans l'ombre d'Amsterdam.



À l'instar de la ville qui l'héberge, TodaysArt semble lutter pour conserver l'énergie qui a fait depuis 14 ans sa réputation de festival en constante expérimentation − qui réunit les têtes pensantes du monde entier pour parler d'art, de technologie, de musique. Une amie m'avait livrée ses souvenirs d'elle dansant sur la jetée de la plage de La Haye quelques années auparavant ; une autre se remémorait l'investiture d'un bâtiment du 18e siècle par le festival, qui l'avait transformé en club pour un week-end. Si ces derniers mois l'évènement annonçait sur les réseaux sociaux qu'il allait « prendre le contrôle de la ville », cette année il est apparu plus éparpillé, plus confus qu'immersif. Il y eut peu d'affluence, excepté pour le "fulldome", une sorte d'igloo géant parfait pour les performances audiovisuelles. C'est comme si le festival s'était discrètement effacé, comme un étranger qui ne voudrait pas déranger.

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Un bon exemple fut le Pineapple Vogue Kiki Function, sur le toit du plutôt « burgerlijk » (terme qui signifie « typique de la classe moyenne ») Bleyenberg, qui héberge aussi des conférences au premier et deuxième étage, et Het Magazijn au rez-de-chaussée. Durant deux heures, les jeunes les plus cool de La Haye ont enflammé l'ambiance en dansant, avant d'être jugés sur leur look et leurs mouvements. Alors qu'ils se préparaient, un homme attablé au bar m'a demandée : « Est-ce qu'il va se passer quelque chose ici? » Je lui ai expliqué. Lui avait entendu parler du TodaysArt mais n'était venu dans ce bar uniquement que pour boire un verre. Ce manque de "lisibilité" fut l'inconvénient prévisible de l'organisation actuelle du festival, qui d'habitude s'approprie l'espace d'une manière intelligente. Pour le meilleur ou pour le pire, cet entrelacs fut une composante essentielle du festival : alors que Pasiphae jouait l'un des sets d'ouverture - une techno sombre et onirique - dans le Het Magazijn, des hommes chauves et en costume se frayaient un chemin jusqu'au bar, au milieu de filles en baskets et d'étudiants en art affublés de casquettes de baseball.

Malheureusement TodaysArt ne semble pas avoir bien anticipé ce chevauchement, avec un programme de 72 heures non-stop qui a évidemment divisé le public, entre ceux venus pour apprendre, échanger, et ceux présents pour faire la fête. Ces derniers étaient dispersés dans beaucoup d'endroits : Paard, HOOP, PIP Den Haag, le Grey Space et Het Magazijn. Résultat, la plupart des dancefloors étaient bien souvent à moitié vides. DJ Lag, pionnier de ce son sud-africain brut et percussif (nommé Gqom), s'est produit devant pas plus de 70 personnes. Plus d'espace pour danser, une meilleure vision des mouvements des autres... si la taille réduite de la foule peut sembler être un avantage, c'est au final au détriment de l'énergie que dégage la soirée. Aussi enthousiastes qu'aient été les danseurs, cela ne compense pas la chaleur et l'énergie qui auraient pu émaner de la salle.

Ce trop-plein d'espace est peut-être un symptôme de la trop grande sécurité financière du festival, que permet son partenariat avec SHAPE (Sound, Heterogeneous Art and Performance in Europe) et We Are Europe. Sans rentrer dans ce débat de la relation entre art et pauvreté, il est intéressant de se demander si le manque de mise en avant des artistes est délibéré ou non. Lundi, une collègue m'a contée n'avoir découvert qu'une semaine avant les festivités que l'un de ses artistes préférés, Apparat, serait de la partie.

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Si ce week-end a reflété une certaine tension entre l'art et les institutions (de même que les entreprises : une performance était sponsorisée par Deliveroo), il a aussi incarné les contradictions d'un discours qui prône l'art comme naturellement progressif. Ce mot, bien sûr, revêt plusieurs sens, mais il y a bel et bien une difficulté croissante à faire le distinguo entre esthétique et progrès politique. Alors qu'ont lieu des conversations à propos de la représentation, l'exclusion, la sécurité, dans les clubs de Hollande, la vibe de TodaysArt - comme une extension de la scène de La Haye - était majoritairement masculine.

Cette ambiance particulière s'est retrouvée jusque chez les membres de la sécurité, les DJ's et le public. Alors que nous regardions deux hommes agir comme s'ils « récupéraient leur espace » après la performance de JASSS (une productrice espagnole), un ami m'a dit : « Tu ne verrais jamais cela à Amsterdam ». La scène Amstellodamoise a beau être elle-aussi dominée par les hommes, à La Haye on assiste à un véritable manque de prise de conscience. Comme dans bien d'autres festivals et clubs qui essayent de répondre aux critiques féministes, la faute n'incombe pas à la programmation seule, mais réside dans l'échec de la mise en place de projets plus structurels.

Pour ma première venue tout de même, ce week-end fut aussi riche en moments qui m'ont révélé l'esprit du TodaysArt tel que l'on me l'avait décrit. Un « robot jouant un humain mimant un robot », le « No Tears Left To Cry » par Ariana Grande ouvrant le closing du vendredi soir, des salles englouties par les lumières de boules disco, le « Fade Into you » de Mazzy Star pendant que nous attendions le set de Nkisi, le super soundsystem de Het Magazijn le dimanche matin... Bien que TodaysArt n'ait jamais été totalement immersif, il regorge d'expériences qui ont invité, sinon nécessité la participation du public : un jeu vidéo en réalité virtuelle, des performances audiovisuelles, ou bien simplement  l'abandon à la musique et la danse. TodaysArt ne pèche pas par un manque d'innovation ou de talent, mais plutôt par son envie de plaire à tout le monde, qui ne laisse finalement que peu de satisfaits. Il est possible que dans ce cas, pour progresser, le festival ait à reculer : pas dans une tentative désespérée de redevenir ce qu'il fut durant ses jours de gloire, mais plutôt en faisant à nouveau confiance au concept qui l'a amené si loin.