Photo en Une : D.R.

Zenzile, c’est le nom d’un poète sud-africain engagé contre l’apartheid, ce n'est pas anodin comme nom de groupe, comment vous est venue l'idée ? 

On utilisait ses enregistrements sur nos musiques quand on a commencé. Ce qui nous a plu d’abord c’est sa voix, la manière dont il déclamait ses poèmes fonctionnait bien avec notre musique. Non contents de la lui piquer, on a aussi pris son nom, un nom qui sonne. Ce qu’on ne savait pas à l’époque, c’est qu’il s’agit d’un prénom très répandu en Afrique du Sud, comme Gunther en Allemagne et Michel en France. Prendre le nom d’un poète engagé, c’est aussi une manière d’exprimer une forme d’engagement sans aller dans les slogans faciles, détourner un peu la connotation très militante du dub, pour en faire un clin d’oeil discret. Tout le monde nous avait dit que faire du dub sans voix, ça ne marcherait pas, porter un nom qui a du sens ça comptait aussi dans ce sens-là.

De la voix, vous en avez mis pourtant, de ces premiers enregistrements de poèmes à Jay Ree qui vous accompagne sur cet album. Vous considérez-vous quand même comme un groupe instrumental ?

On n'est pas très doués pour faire ce qu’on dit. Dès qu'on a dit qu’on était un groupe instrumental, on a pris le nom d’un poète et diffusé sa voix, certes avec un magnéto à cassette et un micro, mais c’était déjà raté pour l’instrumental. Ensuite dès notre premier concert à Londres, on nous a mis Jamika Ajalon dans les pattes, enfin... on nous a fortement incités à faire les balances avec elle, et ça a matché immédiatement ! C’est cette liberté qui est belle dans le dub. Ça fonctionne tout seul, mais il y a de la place pour les rencontres. Tu vas croiser un Ukrainien qui joue d’un instrument inconnu, un Malien qui joue du n'goni, et tout ce mélange entre dans ta musique et la fait vibrer.  

« C'est cette liberté qui est belle dans le dub. »

Comment se passe le processus de création musicale chez Zenzile ?

Comme on te le disait, on n'est pas très doués pour faire comme prévu. L’avantage c’est qu’en plus de 20 ans, on a pu tester pas mal de choses : par exemple sur cet album, c’est Vince qui a fait les riddims tout seul et ça a été notre base. Ça nous arrive aussi de travailler sur tout en même temps, ensemble en studio... des fois à l'inverse, l’un de nous arrive avec un morceau tout bien ficelé. Le fait d’avoir les riddims comme point de départ, c’était une manière de réveiller le Soundsystem, passé à la moulinette Zenzile.

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À quoi ressemble votre relation avec le soundsystem ? 

Le soundsystem, ça a clairement conditionné nos débuts. À Angers, on avait un bar, le Louisiane et un magasin de disques : le Black and War, où travaillaient le batteur et le bassiste. On vivait entre les deux, et tous les mercredis c’était soundsystem au Louisiane. À cette époque, j’ai découvert des groupes comme Zion Train qui jouait du multipiste en live avec des instruments posés dessus. J’ai eu envie de faire pareil ! Voir les soundsystems de l’époque, c’était la grosse claque qui nous stimulait. Il y avait un langage direct et spontané, un quelque chose qui donnait envie de danser. Et il n’y avait pas de chanteur aussi : à un moment où des groupes comme les Béruriers noirs envoyaient des textes engagés, cela faisait du bien d’être dans quelque chose de réellement festif, sans voix à écouter, qui permettait d’être purement dans l’échange. Je crois que c’est ça, le bon du soundsystem. 

« Le soundsystem, ça a clairement conditionné nos débuts. »

Votre dernier album 5+1 meets Jay Ree, est particulièrement dub, plus que les précédents. Est-ce un retour aux sources ?

C’est vraiment venu spontanément, sans idées derrière la tête ! Mais je pense qu’après avoir pas mal bourlingué musicalement, on avait envie de revenir à ce qu’on sait faire, à ce qui est pour nous intuitif. On a un vrai lien affectif avec le dub, depuis nos tous débuts à Angers. 

Jay Ree vous accompagne sur cet album, comment est-il devenu votre +1 ?

On avait déjà fait des albums avec d’autres « +1 » comme le violoncelliste Vincent Segal, Jamika Adjalon, une poète américaine rencontrée à Londres et Jean Gomis, un chanteur sénégalais assez incroyable. On a fait 3 maxi sous cette forme. Cette fois-ci, c’était une évidence de laisser à Jay Ree beaucoup de place. Nos univers collaient bien. Il a une voix très soulful, très inspirée par le reggae. Pour la petite histoire, sa nourrice était jamaïcaine, donc il a littéralement été biberonné au reggae. Ce qui est génial avec lui, c’est qu’il est vraiment malléable et ouvert. Quand on dérive du reggae vers des influences plus électro, c’est une démarche qui résonne aussi avec son univers.

Dans votre album, on trouve pour chaque morceau une version reggae suivie de sa version dub. Cet appel à l'essence du dub caractérise-t-il votre album ? 

La naissance du dub, c’est un enregistrement studio de reggae où ils ont oublié les voix. Ensuite, ce format reggae/dub a vite été adopté, avec la version dub des morceaux sur la face B du 45 tours. Nous on a fait ça sur tous nos albums 5+1, parfois avec plusieurs versions dub du même morceau. Sur 5+1 meets Jay Ree, on a voulu faire quelque chose d’assez pédagogique. Le dub, c’est à la fois terrien et aérien. Il y a des gens qui n’écoutaient pas de reggae et qui sont venus vers le dub, parce que ça a quelque chose de mental et de physique. La jonction entre reggae et dub n'est pas forcément inné, on a voulu la mettre en lumière. C’est pour cette raison qu’on a fait cet album façon showcase : avec la version dub qui succède à la version reggae, tu peux comprendre ce qu’il se passe dans le dub parce que la version originale a aiguisé ton oreille. Et dans la version dub, tu remarques des nappes nouvelles : ce qui était caché en dessous prend le dessus, et tu peux réécouter différemment la version originale… C’est un voyage dans les morceaux. 

L’album lui-même, le décrivez-vous comme un voyage ? 

Oui, dans le sens où il t'emmène quelque part. Mais ce n'est pas forcément chronologique ! On a fait plein de playlists, cela fonctionne dans tous les sens, tu peux l’écouter en random. Ça raconte une nouvelle histoire à chaque fois. 

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On sent des influences plus électro sur la fin de l’album, d’où vous viennent-elles ?

On s’est réunis autour du dub et du reggae mais si tu viens chez nous, on a tous une discographie très large. D’ailleurs, c’est notre source d’inspiration : on se fait découvrir des choses, les albums et morceaux passent de main en main, il y a des choses qu’on écoute en boucle, qu’on décortique, d’autres qui ne font que passer. L’électro, c’est venu de notre découverte de Reasons and Sounds. C’est un couple de producteurs allemands qui ont vraiment assimilé la culture reggae. Ce qu’ils font, c’est une mutation moderne du reggae : il y a leur pâte très house et une colonne vertébrale reggae, ça nous a beaucoup influencés. 

Comment faites-vous au bout de 24 ans de vie de commune pour ne pas vous ennuyer ? 

(Rires) C’est une grande aventure… sans vouloir faire dans le cliché, on est passionnés et cela suffit. Les voyages jouent beaucoup aussi, pour ne pas s’ennuyer : une fois, on s’est retrouvés à Bamako, les gens étaient assis, il y avait un ministre… tout d’un coup un mec s’est levé et a crié « eh, mais ça, c’est du reggae ! » tout le monde a commencé à danser contre la scène, jusqu’à la fin du concert. C’est une musique qui traverse, qui transporte.

Il y a une rumeur qui dit que le dub est né parce que les Jamaïcains écoutaient du blues de la radio de Miami, et qu’avec les vagues ça faisait des coupures : c’est comme cela qu’ils ont inventé les skunks ! Au fond, je pense que c’est plutôt une transposition de musiques africaines, quand on écoute les tambours nyabinghi, le one-drop, qui laisse de la place à la basse, il est déjà présent. Tout ce mélange d’influences qui se croisent, c’est un processus infini, du coup c’est difficile de s’ennuyer.