Photo en Une : © Valentin Fabre

« Tous les jeudis, c'est JJ qui accueille les noctambules du milieu de la semaine à La Java. JJ aime la fête et tout le monde aime suivre JJ jusqu'au matin », tel est le slogan de ces soirées. Pour l'occasion, la Java mute. Elle devient « plus compacte, plus chaleureuse, grâce à un espace transformé », peut-on lire sur son site. La prochaine JJ, ce jeudi 18 octobre, sera la soirée d'ouverture du festival Serendip Lab. Automat ouvrira le bal. Cela fait maintenant vingt ans qu'il a un pied dans le monde de la techno tout en restant très discret sur le plan médiatique. Il sera suivi par le digger chevronné Vincent Privat, qui tient l'émission "Poulet bicyclette" sur LYL Radio, ainsi que par le patron du Serendip Lab Festival, Sinead O' Connick Jr - un de ses multiples alias.

Le public serait plus respectueux le jeudi soir. Plus à l'écoute du son aussi, plus connaisseur, moins dans la beuverie forcenée − après tout, la journée de travail qui suit n'est pas si loin. Les organisateurs de soirée jouissent également d'une liberté plus forte, en osant des concepts singuliers, voire expérimentaux. Crame partage son expérience avec Trax.

Les soirées du jeudi sont-elles différentes de celles du week-end ? Le public et l'atmosphère sont-ils particuliers ces soirs-là ?

Les gens ne sortent pas en club car c'est ce qu'il se fait, contrairement au samedi soir ou aux journées du dimanche, devenues très à la mode. Le jeudi, c'est comme le cœur de la population clubbing : des personnes « alternatives » qui aiment vraiment ça.

Quelles sont les principales contraintes que l'on rencontre lorsque l'on fait la programmation d'un club ?

On est forcément dans une position d'outsider par rapport au vendredi ou au samedi. Ce qu'on propose aux promoteurs et DJ's est plus risqué, peut-être moins lucratif. Le doute est plus grand.

Au contraire, en quoi ces difficultés peuvent être une chance ou un plus ?

En tant que programmateur, ça oblige à chercher un peu plus loin, être plus curieux, trouver le bon angle, faire des propositions audacieuses et aussi des paris qui peuvent s'avérer payants artistiquement sur le long terme. Le rafraîchissement et le renouvellement du clubbing, des scènes musicales et des clubbers se déroulent aussi le jeudi soir.

Comment se pense une programmation et quels artistes inviter ?

On cherche à créer un rendez-vous hebdomadaire suffisamment fort, attractif, voire attachant pour que la prise de risque, et pour nous et pour les promoteurs et artistes, soit moins casse-gueule. Jeudi Minuit, Jeudi OK ou autre Jeudi Techno l'ont fait avant nous. On ne fait pas tout reposer sur les épaules encore fragiles d'un petit collectif émergent. Le Badaboum avait même fait disparaître le line-up avec ses soirées hebdomadaires "Merci". L'idée est d'instaurer un lien de confiance avec les clubbers, qui savent qu'ils vont retrouver un esprit, une communauté, une vibe, plus qu'une tête d'affiche.

Il y a aussi une disposition d'esprit à avoir : passer de « ça va marcher » à « ça peut marcher ». Laisser de la place à des choses nouvelles, ou des projets nouveaux de personnes et de collectifs qui tournent déjà pas mal. C'est ce qui s'est passé pour ma soirée "House of Moda" en 2011. On n'était pas des nouveaux venus mais ce concept était nouveau et n'avait pas d'équivalent. Le Social Club nous a ouvert ses portes à l'époque un mercredi soir, encore moins évident qu'un jeudi soir. Le projet s'est développé et se porte bien, encore sept ans après.

   À lire également
"Un enlèvement d'extraterrestres", voici comment sonne le mix de l'extravagant Crame

Qu'avez-vous programmé que vous n'auriez pas pu programmer un autre jour ?

Nous avons donné carte blanche au Blast Collective dont les membres viennent du théâtre, de la performance, de la création visuelle et sonore. Leur proposition de faire vivre quelque chose d'a priori conçu pour le théâtre, dans un espace club et en jouant avec les codes du clubbing, est très originale. Pour un samedi soir, le réflexe d'une personne en charge de la programmation serait de se dire « c'est trop spécial ». Pour un jeudi soir, on s'est dit « ça a l'air vraiment chouette, voyons ce que ça donne ». Et ça a donné l'une des plus belles soirées qu'on ait faite : on les invite d'ailleurs le 22 novembre. Autre exemple : Myako, une DJ bien installée à Paris et que je respecte beaucoup pour ses aventures musicales un peu en marge, m'a proposé de faire une soirée à dominante dancehall, le 1er novembre prochain. Un programmateur ou une programmatrice de week-end peut se dire « c'est quoi comme public ça ? On va perdre des gens avec ça ». Pour un jeudi, si on a confiance dans les personnes qui le proposent et si par ailleurs on sent qu'il y a quelque chose d'intéressant à faire, on dit « banco ».

Que faut-il garder en tête pour rentrer dans ses frais ?

Il faut garder en tête qu'il y a moins de monde. La Java avec moins de monde que le week-end, ça fait vide. Qu'à cela ne tienne : on a coupé la longue salle de bal en deux. Le dancefloor est plus près du bar, l'espace est plus chaleureux et les gens rassemblés. Pour les plateaux, il faut sortir de l'obsession des gros bookings.

Un souvenir de soirée qui ne pouvait se produire qu'un jeudi ?

Je suis arrivé dans le clubbing dans les années 2000, à une époque où il était reconnu - au moins dans les milieux que je fréquentais -, que les meilleures soirées avaient lieu le jeudi, et spécifiquement au Pulp. Pas mal des musiques et DJ's excitant-e-s, l'electroclash ou le son de la galaxie Kill the DJ par exemple, ont en quelque sorte exploser des jeudis soirs, tandis que la house s'essoufflait le week-end.

Les jeudis de novembre s'annoncent animés avec JJ Java. Au rang d'invités, des artistes tels que l'insaisissable Myako, le collectif BEL AIR Sounds en compagnie de DJ's de la nouvelle scène techno comme DJ Raven, ou encore Bagarre qui vient de sortir son dernier clip à propos du plaisir solitaire.