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L'image est frappante. Le phare du bateau est démonté, couché sur le pont. Il s'apprête à partir pour Le Havre, pour des travaux supplémentaires, cette fois-ci pris en main par le nouveau propriétaire qui en a fait l'acquisition, avant de revenir s'amarrer sur les quais de la BnF. Mais depuis février déjà, le Batofar était fermé pour cause de travaux, qui devaient durer de quatre à huit mois. À l'époque, les modifications étaient présentées comme permettant de modifier et d'améliorer la configuration du lieu en profondeur, voire d'agrandir la jauge du public. Le Batofar était voué à une simple mutation, évolution forcée au regard de l'explosion de la scène parisienne et de l'arrivée du tout-techno qui attire un public jeune et très nombreux.

Mais la fin était déjà là, le bilan d'activités déposé peu de temps après, sans qu'aucun communiqué officiel n'ait été diffusé. L'équipe du Batofar n'était pas propriétaire du bateau, mais seulement exploitante. Suite à de nombreux problèmes financiers, elle devra finalement renoncer à son droit d'exploitation. Les fermetures administratives et les changements d'équipe ont également contribué à rendre son économie fragile. Une proche de l'équipe évoque « une bataille acharnée » pour sauver le lieu. Trax a pu la contacter après l'annonce de la fermeture définitive. Ce qui ressort de ses propos, est le sentiment que le Batofar était un lieu « né à une autre époque » et maintenant arrivé « à bout de souffle ». « Il est difficile pour un lieu de tenir vingt ans dans ce milieu là », explique-t-elle, avant de refuser de mettre la faute sur la concurrence : « la multiplicité des offres est une bonne chose, plus il y en a, plus les gens vont sortir ». En cause, selon elle, les problèmes liés aux crues de la Seine et les difficultés du booking : « Il y a eu beaucoup de coups durs avec les crues, ça mettait vraiment l'équipe sur les nerfs. Pour la programmation, c'est devenu une véritable course, et après 20 ans dans le milieu, on ne sait pas si l'envie était encore là. »

Amarré depuis 1999 au quai François Mauriac, le Batofar était pourtant l'un des lieux pionniers de la nuit parisienne. Beaucoup de soirées techno, une large place accordée à la bass music, et même des concerts métal... Le lieu ne s'enfermait pas dans une programmation au style défini. L'endroit se voulait défricheur, à la recherche de nouvelles scènes, de nouvelles sonorités, pour réussir à proposer des soirées véritablement alternatives. Et quoi de plus curieux et bizarrement excitant que de découvrir un nouveau groupe, à la musique peut-être radicale et brute, calés dans la fosse d'un bateau, où les murs métallisés produisent une résonance particulière. La dernière soirée, la Bordel Label Night, annoncée comme soirée de fermeture et décalée une première fois au 24 février, n'a pu avoir lieu. La personne en lien avec les organisateurs de cet événement, que Trax a pu contacter, évoque « une déception énorme » car il n'y a pas eu « d'hommage convenable », à la hauteur du lieu. « Le Batofar a marqué toute une génération. Beaucoup d'artistes ont débuté sur ce bateau, des collectifs y ont fait leur armes à bord ; et tous ces gens-là, et les autres, n'ont pas vraiment pu lui dire au revoir », regrette-t-elle. Les difficultés se sont ainsi accumulées pour ce lieu alternatif, qui n'a pu profiter d'une dernière soirée d'adieux.

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Quoi qu'il en soit, le Batofar n'est plus, et sa coquille s'apprête à devenir un « projet autour du voyage », comme le décrit pour Télérama Cyril Michel, directeur du Ernest Wiehe Jazz Festival et heureux nouveau propriétaire de la péniche. « Ce sera chic et décontracté, explique le patron, ni une guinguette cradingue ni un lieu prétentieux. Sur le pont supérieur, un bar chill et relax en rooftop, sur lequel on pourra faire du taï-chi et du yoga le matin [...] et finalement une cale aménagée pour des conférences sur les voyages, expo photos... » Niveau musique, la cale servira aussi à accueillir des concerts et des afters jusqu'à 5h du matin. Mais exit la diversité de la programmation du Batofar : « je mise sur les musiques de voyages, ce qui n'inclut pas le heavy metal ou le hard rock », précise le propriétaire. Et pour le nom, car celui du Batofar n'a pas été racheté — il appartenait de droit à l'ancienne équipe —, Cyril Michel est inspiré : « nom provisoire : Bateau Phare Osprey [...], car c'est le nom d'origine de cette embarcation irlandaise. On ne débaptise jamais un navire. » Pour autant, pas sur que les nostalgiques y trouvent leur compte.