Photo en Une : © D.R

Texte : Antoine Calvino


Je suis allé dans un festival de musique expérimentale près de Milan qui était génial, il faut absolument que je vous raconte. D’abord, je vous plante le tableau. Le premier truc qui frappait en arrivant, c’était le raffinement du cadre. Terraforma est organisé dans le jardin ultra classique d’un palais de la région de Milan, la Villa Arconati, qui date de 1610. Trois scènes très différentes y étaient plantées : la première évoquait les sound systems rastas avec sa construction chaleureuse de bois et de rotin, la deuxième était abritée sous une sorte de toit métallique et proposait un son ultra ultra puissant et précis, tandis que la dernière consistait en un dispositif d’enceintes réparti dans un labyrinthe végétal, où l’on écoutait volontiers la musique assis. Les scènes fonctionnaient alternativement, si bien qu’il était possible de ne rien rater de la programmation. Toutes les deux ou trois heures, les spectateurs se déplaçaient donc d’un son à l’autre en empruntant les allées parsemées de bars et de kiosques au design aérien uniformément beige, qui se transformaient la nuit en tunnels lumineux du meilleur effet. Attention, les installations étaient en bois et l’éclairage particulièrement discret, on nous a assuré que le festival n’a aucun impact environnemental.

Quant au public, il affichait la même élégance. Les Milanaises étaient éblouissantes avec leurs tatouages en patchs, leur microjupes volantes et leurs éventails en dentelles, tandis que leurs compagnons, également encrés de la tête aux pieds, se montraient tout aussi chics dans leur bermudas et chaussettes multicolores, un verre de Martini à la main. En fait, on se croyait un peu dans un cocktail de mariage où le DJ passerait de la musique expérimentale, c’était un peu surprenant. D’ailleurs, on va vous en parler, de la musique.

 

On attaquait le vendredi par le live d’Imaginary Softwoods, dont l’ambient oscillant entre fluidité et saturation posait bien l’ambiance, justement. Mais le gros morceau, c’est dans le labyrinthe qu’il nous attendait, avec une installation monumentale faite de tambours et de xylophones manipulés en midi par le duo anglais Plaid, qui produisait une sorte de breakbeat acoustique d’une minutie diabolique. Jeff Mills prenait la relève avec un set techno très 90’s qui vrillait un peu sur la fin : pour être honnête on se demande encore ce que faisait une musique aussi old school dans un tel festival.

Samedi, on se mettait en jambes avec Valentino Mora, un Français dont la dub techno fine et complexe nous rappelait celle de Monolake, avant d’exploser en feu d’artifices. Génial. En revanche, Donato Dozzy, le parrain de la scène minimale italienne, nous décevait avec un set autoroutier qu'on pensait interdit depuis 2003. Heureusement, l’Iranien Mohammad Reza Mortazavi relevait la barre avec un éblouissant solo de percussions traditionnelles qui formait un tunnel kaléïdoscopique à la complexité ébouriffante. On a malheureusement raté son workshop plus tôt dans l’après-midi, sinon on y aurait appris que ses instruments s’appellent le tombak et le daf, et que ses compositions sont inspirées par le yoga et la méditation. C’était ensuite le moment de rejoindre Gabor Làzàr, qui envoyait dans le labyrinthe une longue histoire breakée pleine d’inattendus, avant de retrouver Byetone et son concert bruitiste bien noir, une sorte de brouillard sonore qui nous emmenait par bourrasques.

Le dimanche, le réveil était difficile, et on débarquait en milieu d’après-midi pour profiter du mix de Mino Luchena, un DJ spécialisé dans les chansons populaires italiennes des années 60-70 qui parlent de bas-quartiers, d’ivresse et de prostitution. Les Milanaises en robe d’été voltigeaient sous les rayons de soleil qui traversaient le sous-bois en entonnant les standarts de leur enfance, c’est une petite vision du paradis qui s’offrait à nous. Puis Paquita Gordon enchaînait curieusement avec de la hardtek, du hardcore et de la drum’n bass, suivis d’une sorte de trance aux influences orientales. Après cet interlude inattendu, on avait droit au meilleur moment du week-end avec le mix de Vladimir Ivkovic, dont la trance industrielle passée au ralenti emportait tout sur son passage. Un des meilleurs mixes que j’aie entendus de ma vie, un vrai truc de ouf, qui aurait d’ailleurs probablement mieux clôturé le festival que celui du berlinois Plo Man, qui s’aventurait ensuite du côté d’une house somme toute classique. Pour tout dire, on a parfois eu l’impression de jouer des montagnes russes avec cette programmation, qui nous a cependant réservé plusieurs moments d’anthologie.