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La chronique de cet album est à retrouver dans le Trax n°214 à paraître le 4 septembre. 

Ce n’est pas la première fois que vous jouez ensemble, qu’est-ce qui a changé pour Spiral Deluxe depuis les Kobe Sessions ?

Depuis le début, nous avions pour objectif d’améliorer graduellement tous les aspects de notre performance. Nous voulons que les auditeurs évoluent avec nous, donc si vous écoutez avec attention les trois sorties, vous pouvez entendre l’évolution. La première fois c'était simplement un enregistrement brut d’un live, il montrait le pouvoir de l’improvisation. Kobe Sessions ressemblait plus à une vraie introduction à notre projet et notre relation au son. Et enfin, Voodoo Magic révèle enfin ce qu’il est possible de faire lorsqu’on se pose plusieurs heures en studio.

Comment vous êtes-vous préparés pour cet album ?

Pour l'album tout s'est fait très vite et de façon assez hâtive. Nous étions bookés à Paris avec le groupe, tout était mis en place pour faire venir Yumiko Ohno et Kenji Hino, mais finalement notre date a été annulée. Nous avons voulu tirer le meilleur profit de cette situation en les faisant venir quand même, mais pour enregistrer un album à la place. Le premier jour était consacré aux répétitions, nous avons pu affiner notre idée de ce que nous voulions faire, et le deuxième jour nous avons enregistré l’album au Studio Ferber. En fait, nous n’avions jamais vraiment parlé de ce qu’on pourrait faire ensemble sur cet album, tout est venu naturellement.

Aviez-vous écrit quelque chose lors des répétitions, ou était-ce de la pure improvisation au moment de l'enregistrement ?

La nuit d'avant l’enregistrement, j’avais quelques idées en tête pour le morceau « Voodoo Magic ». Pour « E=MC2 », nous avions travaillé sur quelque chose de similaire pendant les répétitions. Après, l’enregistrement a été fait en une prise, nous avons tout enregistré sans jamais appuyer sur pause. Tout ce que vous pouvez entendre est vraiment ce que nous avions joué, et c’était entièrement improvisé. Ensuite, le format du disque a été décidé après avoir écouté les enregistrements. Je voulais être sûr d’avoir la meilleure qualité possible.

« Je suis convaincu que le fait de travailler avec des gens qui n’ont pas la même culture que moi ne peut qu’améliorer ma compréhension de la musique et m’apporter de nouvelle idées pour composer de la techno. »

Pourquoi avez-vous choisi cette formation pour le groupe ? Pourquoi ne pas avoir de trompette ou saxophone soliste, comme c’est souvent le cas dans le jazz ?

Nous voulions mettre en avant le groupe principalement parce que ce sont tous les trois de très bons solistes. Tous les morceaux sont le fruit d’un travail de groupe. Au moment de l'enregistrement nous avons accueilli Tanya Michelle pour « Let It Go », et cela a tellement bien fonctionné que nous envisageons sérieusement d’accueillir d’autres musiciens pour nos prochains enregistrements à Tokyo en novembre.

Le groupe est composé de deux américains et deux japonais, qu’est-ce que cette diversité culturelle apporte au groupe ?

La diversité est source de beaucoup d’opportunités pour explorer différents styles de musique, et pas simplement le jazz ou la musique électronique. Le fait que nous soyons de générations différentes aide aussi. Dans le groupe, certains sont DJ’s, d’autres connaissent bien la musique pop, le jazz, le gospel ou la musique conceptuelle. Nous sommes tous assez différents les uns des autres et cela renforce le concept du groupe. Le fait d’avoir un groupe de personnes venant d’horizons créatifs différents, travaillant tous ensemble dans une direction commune est assez rare dans la musique électronique finalement, et je pense que ce projet peut être une bonne façon d’encourager ça.

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Il me semble que tu as été batteur dans ta jeunesse, tu pourrais reprendre les baguettes pour un projet comme celui-ci ?

Oui, j’en jouais au lycée et un peu dans un groupe en dehors, dans les années 1978 – 1980, mais nous n’avons jamais donné de concert, c’était juste entre nous. J’ai joué de la batterie sur la première version de « Let It Go ». Je pense qu’en travaillant beaucoup je pourrais reprendre la main assez rapidement.

Comment as-tu procédé pour remplacer une vraie batterie de jazz par tes machines sur ce disque ?

En fait, j’utilise mes machines de la même façon qu’un batteur utiliserait sa batterie. Au lieu de frapper les toms, j'appuie sur les boutons de ma TR-909. J’utilise aussi les boutons « start/stop » sur les machines pour pouvoir improviser. Je peux recréer la sensation que procure une vraie batterie.

Qu’est-ce que l’utilisation de machines, plutôt que d’une batterie, apporte à votre musique ?

Le principal avantage est que cela me donne une plus grande marge de manœuvre dans la création des percussions. Parfois je peux rendre le son très précis et rigide comme le ferait une machine, et parfois je peux jouer de manière beaucoup plus relâchée, comme le ferait un vrai batteur. En fait c’est un peu comme avoir une batterie normale, mais à chaque fois que je frappe une touche, ce n’est pas un seul son qui sort, mais un sample de quelques secondes. Cela me permet d’aller tellement plus loin.

« Avec Spiral Deluxe, j’espère pouvoir changer l’image de l'artiste techno qui ne fait rien d’autre que programmer des synthétiseurs et des ordinateurs. »

Tu vas sortir aussi un EP avec Tony Allen en septembre, pourquoi as-tu envie de travailler avec des musiciens qui ne viennent pas de la musique électronique en ce moment ?

Premièrement parce que c’est plaisant de jouer avec des gens qui connaissent des choses que je ne connais pas. C’est si agréable de pouvoir encore apprendre de nouvelles choses. Deuxièmement, je suis convaincu que le fait de travailler avec des gens qui n’ont pas la même culture que moi ne peut qu’améliorer ma compréhension de la musique et m’apporter de nouvelle idées pour composer de la techno. Enfin, c’est aussi pour montrer qu’il ne faut jamais se fixer de frontières dans la musique, c’est important de s'expérimenter librement et sans condition.

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L'approche de Spiral Deluxe, qui mêle le jazz à des machines me rappelle l’album Tutu de Miles Davis, qui était un des premiers à faire cette expérience. C’est une influence pour vous ?

C’en était une oui, mais pas autant que Bitches Brew ou même Kind Of Blue. Certes, dans Tutu il utilisait des instruments électroniques, mais en général j’apprends plus du concept qui se cache derrière la musique. Donc finalement ce n'est pas si important qu'il ait utilisé des synthétiseurs pour la première fois sur ce disque, ce qui compte pour moi c'est son intention artistique. 

Sur Tutu, ils avaient enregistré les drums et les synthétiseurs en premier, puis Miles Davis avait joué sa partie de trompette par-dessus. Ça aurait été possible pour vous de travailler comme ça ?

En fait, notre morceau « Voodoo Magic » a été enregistré de cette façon. J’ai d’abord travaillé les drums, puis Kenji a joué la basse, et enfin Gerald et Yumiko ont ajouté les claviers. Cela m’a permis d’exprimer plus de choses avec les drums et de faire plus qu'une simple colonne vertébrale du morceau. J’ai pu complexifier ma façon de jouer. 

 

Qu’est-ce que le fait de jouer en live apporte au disque ?

Ça le rend plus authentique, l’auditeur entend ce que les musiciens ont physiquement créé. Quand on utilise un ordinateur pour créer de la musique c’est différent parce qu’il y a souvent plus de préparation et de réflexion. Ce n’est pas une mauvaise chose, mais je pense que si on veut se connecter au public, c’est mieux de ne pas avoir trop de filtres dans le processus. Je voulais être sûr que la technologie ne détruise pas la sensation originale que nous avions réussi à créer en jouant ces morceaux en live. Nous avons très peu répété avant d'enregistrer tout ça, je voulais capturer l’honnêteté de chacun d’entre nous.

Jon Dixon avait dit, au moment de la sortie de son hommage à Marcus Belgrave : « dans un sens, le jazz c’est de la dance music. » Qu’est-ce que tu en penses ?

Je suis parfaitement d’accord. Au début le jazz était une musique faite pour danser, et ensuite ça l'était moins. J’aime imaginer qu’avec le temps, la techno aura elle aussi de plus en plus de formes qui s’éloigneront de la dance music, comme ça a été le cas pour le jazz ou le rock and roll.

Quels sont les points communs entre jazz et techno ?

Ces deux styles puisent leurs racines dans la recherche d’un sentiment profond. Ils représentent « la musique du peuple », ils sont faits pour toucher l’âme des gens. Ce sont des styles romantiques qui racontent des histoires.

Lorsque tu avais travaillé sur l’œuvre de John Coltrane, tu avais dit : « Tout le monde a quelque chose à apprendre de John Coltrane et de sa technique. » Qu’est-ce que la techno peut apprendre du jazz ?

Juan Atkins a écrit : « Jazz is the teacher » et je pense que c’est toujours vrai. Des artistes comme Sonny Rollins, Miles Davis, Art Blakey et les Jazz Messengers, Sun Ra et beaucoup d’autres, nous ont appris à utiliser nos instruments comme des outils pour élever l’âme. Je n’ai jamais vu un genre de musique qui jouait autant sur les sentiments et le ressenti pour l’instant, mais je pense qu’avec le temps la techno est une bonne candidate pour prendre la succession.

Est-ce que ce projet est une façon d’amener ton public techno vers le jazz ?

Je ne crois pas, c’est surtout pour créer quelque chose de nouveau. J’ai toujours pensé que c’était quelque chose dont la musique électronique avait besoin pour progresser. Le public doit pouvoir sentir si les musiciens ont vraiment quelque chose à dire ou non, et cela passe par l’innovation. J’espère pouvoir changer l’image de l'artiste techno qui ne fait rien d’autre que programmer des synthétiseurs et des ordinateurs. Spiral Deluxe est là pour questionner cette notion.

À l'occasion de cette interview, le groupe a offert à Trax un morceau inédit extrait de leur session avec la chanteuse Tanya Michelle. C'est une reprise totalement improvisée et brute du morceau de Michael Jackson, Butterflies. 

Voodoo Magic de Spiral Deluxe sort le 7 septembre chez Axis.