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Article initialement publié dans le
TRAX n°210 en avril 2018, disponible ici.

Où as-tu posé ton César ? Il trône au milieu des disques ?

Il est chez moi, sur ma cheminée. Je vis dans un appart parisien classique avec une vieille cheminée en marbre, et il est dessus, à côté du prix Lumières que j’ai reçu pour cette même BO. C’est idéal comme déco ! 

Qu’est-ce que ça fait d’avoir ça chez soi ?

C’est énorme. Les gens me le demandent, veulent le toucher, ça rend tout le monde un peu dingue. C’est un très bel objet, en bronze, hyper lourd. Nos prochains invités demanderont forcément ça aussi : “Alors, il est où ?”

« C’est le premier César qui récompense la musique électronique, alors qu’elle est très présente dans les films. »

Comment expliques-tu que ce soit le cinéma d’abord qui te récompense ?

Pour avoir une Victoire de la Musique, il faut être assez grand public, même si je suis très content pour Dominique Dalcan, qui mérite et tient sa barque depuis longtemps sans se compromettre. J’ai beaucoup de chance d’avoir commencé dans le cinéma avec un réalisateur du niveau et de la qualité de Robin Campillo. Le succès du film porte... Pour Eastern Boys (film de Robin Campillo sont Arnaud Rebotini avait aussi fait la bande-originale, ndlr.), il n’y a pas eu de nomination mais la musique était aussi bien. C’est aussi le premier César qui récompense la musique électronique, alors qu’elle est très présente dans les films. Para One fait des bandes-originales, SebastiAn et Maud Geffray aussi, Etienne Jaumet avec Zombie Zombie pour le film Irréprochable (de Sébastien Marnet, sorti en 2016, ndlr.)... Aujourd’hui, la house est plus acceptée, c’est une évidence. On a vu naître tout ça, et tu te retrouves d’un coup à recevoir un César cette musique, outre ce que j’ai pu rajouter autour de plus acoustique. Parler d’anoblissement est peut-être fort, mais on passe un cap. On peut faire un film avec ce genre de musique.

Comment s’est passée la soirée pour toi ? Tu avais préparé quelque chose au cas où ?

Parmi les nommés, il y avait Jim Williams, qui a fait une musique très marquante aussi pour Grave, M, une star de la variété qui remporte tout, Myd pour Petit Paysanque les gens ont adoré, Christophe Julien, qui a fait Au Revoir Là-Haut, le seul avec un orchestre. Il y avait un peu tous les styles, tu te dis que tout le monde peut l’avoir. J’avais écrit un discours pour la Cérémonie des Lumières, à laquelle je n’avais pas pu aller, j’ai repris ce que j‘avais préparé. La cérémonie est très stressante au début, et puis c’est long ! D’autant que la musique passe au milieu. Ensuite, tu reçois ton César. Je ne vais pas revenir sur...

Tu es gêné d’en reparler on dirait.

Ouais, parce que je ne voulais pas… Les gens ont visiblement adoré par contre. 

Tu as fait un remarquable discours rendant hommage à ceux qui t’entourent, aux gens qui ont fait le film, à Act Up, aux malades…

Je trouve que c’est la moindre des choses. Tu ne vas pas faire le malin et dire “ma musique a tout niqué”, c’est un ensemble. C’est ce discernement là que j’essaie d’avoir et que j’ai exprimé.

Avant cela, tu te dis quoi quand tu montes sur scène ?

J’avais de belles chaussures vernies, donc j’avais surtout peur de me casser la gueule en glissant ! Après t’as Eddy qui te donne le prix... Ça ramène à l’enfance, “La Dernière Séance”, le cinéma. Sa musique, c’est pas forcément mon truc, mais Eddy Mitchell est un personnage plutôt cool. Après tu as le petit parcours presse, tu reviens dans la salle, et ensuite tu pars dîner au Fouquet’s, avec tous les nommés et les équipes autour. Et puis, il est 4heures du mat’… Il y avait le Queen ensuite, mais je ne suis pas allé jusque là. En rentrant, tu ne réalises pas forcément. Tu en as rêvé un peu, fatalement, et puis tout à coup, il est là.

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Tu as eu des félicitations d’autres artistes des musiques électroniques ?

Ah oui, plein. Laurent Garnier, Jean-Michel Jarre, Gesaffelstein qui m’a écrit un super mot, Etienne Jaumet, David Carretta, The Hacker... Quand je suis retourné dans la salle, je sentais mon téléphone dans la poche qui n’arrêtait pas : “vrrr vrrr vrrr” !

Ça a donc aussi été une victoire pour la scène.

Oui. Beaucoup m’ont dit que “ça faisait du bien à la scène”, “Bravo, c’est génial, pour toute la scène”. Bon, ben ouais, je suis ravi ! Surtout qu’au départ, Robin m’avait un peu vendu le film comme un hommage à la house. C’est plutôt un hommage à Act Up, hein ! Mais il y a cet élément là bien sûr, il voulait aussi rendre hommage à cette musique.

« Dans l’écriture, j’ai manipulé la house avec énormément de respect. Pour moi, c’était la musique des militants d’Act Up, de ceux qui ont soufferts du Sida, des victimes de l’épidémie, des minorités. »

En lisant le scénario avant de faire la musique, tu avais perçu la charge émotionnelle qu’il portait ?

Je savais qu’on allait pas beaucoup rigoler, c’est sûr. Après il y a les images, la réalisation, la direction d’acteurs… C’est un film, pas un livre. Le choc, je l’ai surtout eu en le voyant. Quand tu travailles sur un film, tu le vois par petits bouts. L’histoire me plaisait, me parlait, elle était dramatique, mais tu n’as pas le choc émotionnel de le voir en bloc. Quand je l’ai vu, je connaissais un peu l’histoire, mais j’ai eu quelques énormes surprises, notamment la fin, le coup des quatre coups de grosses caisses, le stroboscope. C’est Robin qui l’a fait au montage. Quand j’ai vu ça m’a... D’ailleurs, je l’ai remercié. Ça met vraiment la musique en avant. Et là, tu as le choc du silence.

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Comment as-tu pris cela en compte dans ta composition ?

Dans l’écriture, j’ai manipulé la house avec énormément de respect. Pour moi, c’était la musique des militants d’Act Up, de ceux qui ont soufferts du Sida, des victimes de l’épidémie, des minorités. Je n’ai pas été militant à Act Up, mais c’est une histoire que j’ai vécue. Je suis rentré dans la sexualité avec la découverte du Sida. Ça m’a peut-être plus marqué que les générations suivantes qui pensent que tout est réglé avec la trithérapie. Ça reste des traitements hyper lourds, quand tu l’as ce n’est pas anodin. J’ai vécu ça, avec toute la parano, les gens autour de moi, des artistes de funk, de house, de disco qui en mouraient. J’ai donc manipulé cette musique house avec énormément de respect, avec la mémoire de l’importance qu’elle avait à ce moment-là pour ceux qui l’ont vécu comme ça, comme leur étendard, leur blues à eux.

Il y avait donc une gravité dans ton travail.

Oui, totalement. Les instructions de Robin étaient d’avoir quelque chose de lumineux, de réconfortant, mais d’un peu mélancolique. Le parallèle entre le gospel et la house se fait assez rapidement. C’est une messe cette musique, ça devient ça. Je ne l’ai pas pensée comme ça, ce serait faux de le dire. Mais cette manière qu’a eu Robin de filmer les scènes de club, avec cette lumière qui vient d’en haut, c’était une note d’espoir. Même si tu es athé, tu peux imaginer que devant la mort il y a un moment où tu te dis que peut-être… Il y a un espoir, une douceur, une lumière... La musique, je l’ai vraiment faite comme ça, et en pensant à l’héritage afro-américain. Pour moi, cette musique vient de très très loin.

Tu as utilisé des techniques particulières pour composer comme on le faisait à l’époque ?

Avec Robin, on avait des références assez classiques. Et notamment un morceau de Nuage, soit Shazz et Ludovic Navarre, qui s’appelle “No Work Today”, qui est entre la house, avec une voix un peu gospel, et des orgues, et en même temps la techno avec une basse de DX100, le tout à 132BPM. Et puis M.K. évidemment, les Masters At Work, Chez Damier. On a écouté ce qui se faisait en 93-95, et j’ai repris les mêmes synthés, dont un Korg M1 en clavier. Robin voulait quelque chose de beaucoup plus vocal, il avait ce souvenir là, et trouvait que mes premiers morceaux étaient froids. Alors, au lieu de mettre des voix, on mis la partie acoustique : les cordes, la harpe, le piano, le cor, les flûtes, avec mes références de Debussy, Satie. Ce qui ne se faisait pas du tout dans la house de cette époque, c’est arrivé plus tard. Robin m’a aussi demandé de remixer le Smalltown Boy de Bronski Beat, le groupe de Jimmy Somerville, qui a été l’un des premiers contributeurs d’Act Up Paris. C’était comme si on me demandait de remixer “Blue Monday” ! Mais je n’ai pas eu trop de plainte, donc ça va !

Cette BO t’as permis d’avoir d’autres opportunités dans le cinéma ?

Oui. Il y avait déjà eu l’effet Cannes, et puis le succès populaire. Ça m’a permis d’avoir d’autres projets, assez proches de l’équipe de 120 Battements par minutes. Il y a quelque chose de familial, une relation avec Robin, de réalisateur à compositeur, donc je fais attention à ce que j’accepte ou non.

Ton prochain album est donc repoussé ?

Oui, “mes” prochains albums sont repoussés. Ce sera un album électronique, et un nouveau Blackstrobe, avec sûrement des éléments des BO dedans, un petit plus de cordes...