Photo en Une : © Alicia Fernandez pour toutes les photos

Cet article est tiré du TRAX #205 « Les derniers pionniers de la musique », disponible ici.

Cinq kilomètres. C’est la distance qui sépare le Hardpop, situé dans le Rio Grande Mall, du poste de douanes entre Ciudad Juarez et sa jumelle américaine El Paso, au milieu du pont international qui enjambe le Rio Grande. Là où les locaux des deux pays faisaient du bodysurf dans les 70’s, le fleuve frontière est désormais réduit à un simple ruisseau dans un canal de béton. Le contraste entre les deux villes est malheureusement sans surprise : à El Paso, la verdure, l’argent et la sécurité (la ville est régulièrement citée comme une des plus sûres des USA). De l’autre, la grisaille, la pauvreté et la violence. À Juarez, la plupart des habitants travaillent dans les maquiladoras, les usines d'assemblage installées au Mexique par les grandes firmes américaines désireuses de réduire leurs coûts. D’autres, venus de tout le pays et du reste de l’Amérique latine, patientent avant de tenter de sauter une frontière ultra-sécurisée pour quelques dollars de plus. Pas vraiment de quoi faire rêver la jeunesse. Pour les mères de Juarez, la meilleure chance qu’elles puissent donner à leurs enfants consiste à décrocher un permis de courte durée et aller accoucher à El Paso, où habitent depuis belle lurette les Mexicains les plus riches et les hiérarques des cartels.

C’est cette ville que Ricardo Tejada, le fondateur du Hardpop, a choisi de quitter à 17 ans. « Je me suis installé à Monterrey, où mes frères étudiaient. J’avais besoin de plus de choses à faire, des musées, des spectacles, des expos, des soirées… » Il file ensuite à Londres en 1999, tandis que ses amis restés à Juarez expérimentent les raves du côté américain. « En rentrant, on a organisé quelques petites fêtes en warehouse et j’ai voulu me professionnaliser. On a créé Pastilla Digital pour nos events et monté des trucs très commerciaux mais pas très rentables. En 2004, j’avais déjà tenté d’ouvrir un club à Monterrey, mais on n’a jamais pu décrocher la licence d’alcool. Après huit mois à payer le loyer pour rien, on est partis avec les toilettes, les meubles, les enceintes, les lumières… Deux ans plus tard, nous étions décidés à ouvrir un club dans ma ville natale. Mon père possédait un bar avec des associés et ils ont dû fermer. J’ai racheté leurs dettes et repris le lieu, qui avait déjà une licence d’alcool et j’ai ouvert le Hardpop pour promouvoir des soirées plus underground, avec de la musique qui me ressemble. »

« Le public de Juarez est unique, intense et exigeant. Le Hardpop aurait sa place dans n’importe quelle ville du monde. »

Ricardo Tejada, fondateur du club

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Un seul luxe, le sound-system

Installé dans un coin du centre commercial, le Hardpop se distingue des autres magasins par sa façade noire frappée du logo de l’aigle, semblable à celui de l’Empire romain, et dispose de sa propre entrée. De l’autre côté du bâtiment, on trouve des boutiques de chaussures, de téléphones, une épicerie, une salle de sport et même un casino. Le club en lui-même est très basique, l’architecture très minimaliste et géométrique. Il n’y a rien d’ostensible, pas de coin VIP. Le seul luxe du Hardpop est son sound-system, cher payé chez Danley Sounds Labs, et le meilleur du Mexique aux dires de nombreux DJ’s. « On a fait un gros effort là-dessus, mais ça valait le coup. Quand on fait les balances, aux heures d’ouverture, les gens qui font leurs courses peuvent sentir les basses, rigole Ricardo. Et puis l’avantage d’être dans un centre commercial, c’est qu’on dispose d’un parking énorme. »

Baigné dans une lueur rougeâtre, le dancefloor accueille entre 300 et 500 personnes cinq ou six fois par mois. Derrière les platines, le mur est rempli de petits graffitis, les dédicaces de tous les artistes qui ont fait le chemin jusqu’à Juarez. Parmi les signataires, DJ Tennis, Blond:ish, Nastia, Agents of Time, The Black Madonna, Dixon… Éduqué et curieux, le public du Hardpop a pris l’habitude de scander le nom du DJ durant la soirée, avant de crier « Otra ! Otra ! » (« Une autre ! ») lorsque la lumière se rallume, peu avant 2 heures, l’heure légale de fermeture dans l’État du Chihuahua.

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Une soirée Breaking Bad

« Quand le Hardpop s’est lancé en 2006, le mot a vite circulé qu'un bon club avait ouvert dans le pays, se souvient Rebolledo, la moitié mexicaine des Pachanga Boys, qui tient le club Topa Deluxe à Monterrey. Immédiatement, avec leurs bookings, ils ont attiré l'attention. » L’inauguration du club est aussi acclamée par la jeunesse locale. La photojournaliste Alicia Fernandez, qui travaille maintenant pour El Pais à Mexico, a vécu toute sa vie à Juarez. « Je suis venue au Hardpop dès le début, pour prendre des photos mais surtout pour danser. C'est un endroit où tu pouvais aller quand il n'y avait nulle part pour écouter de la musique. Au nord du Mexique, les gens ne sont pas trop fans de techno, et ils ont créé cette scène en amenant de bons DJ’s, c’est fantastique. Ils ont même fait une soirée sur le thème Breaking Bad : le club était décoré comme le laboratoire de Walter White ! »

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Mais les premières années seront loin d’être paisibles. « Au début, tout le monde était content qu'il y ait un dancefloor consacré à la musique électronique. Mais en 2007-2008, la ville est devenue plus violente, rappelle Alicia. À l’époque, je photographiais des scènes de crime pour le travail. Donc dès que le Hardpop ouvrait, j'y courais, c'était un tel contraste avec ma journée ! C’était très émotionnel. On dansait et on se faisait des câlins entre amis jusqu'au moment où l’on oubliait tout ce qui se passait à côté. » À côté, la guerre a démarré entre le cartel de Juarez et celui de Sinaloa, le plus puissant du pays, dirigé par Joaquin Guzman, alias « El Chapo ». Ce dernier est soutenu par le gouvernement mexicain, qui n’a, selon les experts, pas vraiment de contrôle sur le pays en dehors de la ville de Mexico (1). Les hommes de main des clans tombent comme des mouches (plus de 10 000 morts en cinq ans) dans les rues, avant que la société civile ne soit touchée. « Les mafieux ont investi beaucoup d’argent dans des clubs de luxe et des bars pour le blanchir, explique Ricardo. Mais quand la guerre des cartels a éclaté, ils ne gagnaient plus rien, vu que personne ne sortait. Alors ils ont développé de nouvelles méthodes pour s’enrichir, kidnappings, car-jackings, racket… » En 2008, le nouveau président Calderon envoie l’armée à Juarez, ce qui n’arrange rien : loin de rétablir la paix, les militaires et la police fédérale s’opposent surtout à la police locale (sous la coupe du cartel de Juarez, qui a aussi le maire dans sa poche) et terrorisent la population.

« À un moment, il suffisait de sortir de chez soi pour voir un truc horrible. Ça pouvait arriver n’importe quand. Juarez est devenue une ville fantôme. » La journaliste Alicia Fernandez


Juarez, ville fantôme

Dans ces années noires, si les DJ’s continuent à venir, les soirées sont loin d’être assurées. Rebolledo, qui fut l’un des premiers à jouer à Juarez, se souvient : « Une fois, on n'a pas pu aller dans le club. La voiture était venue me chercher mais il y avait une fusillade dans le quartier, donc on a dû attendre deux heures à l'hôtel, sans savoir ce qui se passait. Une autre fois, le set de Superpitcher a été annulé parce que quelqu'un s'était fait tirer dessus à proximité du club. » Dans les rues, la situation devient de plus en plus tendue, reprend Alicia : « Tout le monde commençait à avoir peur… Quand j'étais ado, sur Juarez Street, la grande artère de la ville, je sortais tout le temps dans le bar d’une amie qui organisait des concerts. Elle a dû le fermer, parce que des gens tentaient de l'extorquer. Et si tu ne payais pas, on te tuait. Les gens ont alors commencé à partir. » Les magasins ferment les uns après les autres, faute de clients et d’argent. Les kidnappings, braquages, vols et meurtres sont devenus quotidiens. « À un moment, il suffisait de sortir de chez soi pour voir un truc horrible. Ça pouvait arriver n’importe quand. Juarez est devenue une ville fantôme. »

« 2009, c’était n’importe quoi, acquiesce Ricardo. Je me souviens qu’après la venue de Richie Hawtin, c’est devenu un cauchemar. Les militaires et la police fédérale patrouillaient sans cesse la ville. » En 2010, le pic de violence fait quelque 300 morts par mois à Juarez. C’en est trop, même pour le Hardpop, qui ferme ses portes. « Quand la guerre est devenue trop intense, j’ai fermé pendant huit mois, parce que je sentais le diable me brûler les pieds. Mais on a quand même fait une dernière soirée un dimanche avec Stephan Bodzin. On a fermé à 5 heures cette fois et c’était épique. »

Des refus à la pelle

Huit mois plus tard, le club rouvre. Mais la réputation de la ville rend le métier de programmateur difficile. « Beaucoup de DJ’s refusent de venir, encore aujourd’hui, lâche Ricardo. Mais je m’en fous, il y a plein d’artistes à booker. Quand c’était la guerre, j’ai eu le soutien de gens comme Stephan Bodzin, Jesse Rose, Siopis, Damian Lazarus, qui sont venus jouer ici. C’est plus facile aujourd’hui, mais il y a toujours des bookeurs avec une mentalité stupide qui veulent plus d’argent. Si ta ville n’est pas glamour, ils espèrent une meilleure offre, mais je n’entre pas dans ce jeu-là. J’ai beaucoup voyagé et le public de Juarez est unique, intense et exigeant. Ce club aurait sa place dans n’importe quelle ville du monde. Si un DJ veut venir, c’est qu’il le sent. Je n’aime pas supplier les gens. » Matias Aguayo fait partie de ces DJ’s qui l’ont senti. « Je n’ai jamais refusé de jouer dans un endroit trop dangereux. Je pense que ça fait partie de mon travail d'aller à Johannesburg, à São Paulo ou à Juarez. C’est une forme de solidarité de venir quand d'autres ne veulent pas le faire. » Le Chilien était d’ailleurs aux platines pour une des soirées de réouverture : « Ils étaient si contents qu’ils ont fait la fête comme j’ai rarement vu ! »    



Vers 2012, après cinq années dramatiques, la situation commence doucement à s’améliorer : « C’est étrange, mais dès que les militaires et la police fédérale ont quitté la ville, ça allait mieux, explique Ricardo. Les soldats et la police extorquaient aussi les gens, ils ne nous protégeaient pas. Il n’y avait plus de loi. » L’arrivée d’un chef venu d’un autre État donne un nouvel élan à la police locale, qui se met enfin à faire son boulot, et place sous les verrous les gangs responsables des extorsions. Pour Alicia Fernandez, ce changement a été impulsé par la société civile. « Les gens ont dit : assez ! Il y a des activistes et des ONG à Juarez, et ce mouvement de ras-le-bol a poussé la police et le gouvernement à se reprendre. Juarez est une ville très résiliente. » Grâce notamment au travail du militant des droits de l'homme Gustavo de la Rosa, un pacte national est signé pour faire revenir la paix. L’ex-gouverneur de l’État du Chihuahua, corrompu jusqu’à l’os, est actuellement réfugié aux Etats-Unis pour éviter les poursuites. Le nombre de meurtres a fortement diminué (256 en 2015, ce qui reste relativement élevé), l’emploi repart timidement à la hausse et les commerces ouvrent de nouveau leurs portes.

« Ce club est une thérapie pour Juarez. Tu ne peux pas vivre dans une ville aussi stressante sans avoir un endroit où tu libères ces tensions. » Rebolledo des Pachanga Boys


La renaissance

Suite à son set au Hardpop en octobre 2016, le DJ allemand Marc Romboy s’était d’ailleurs fendu d’un post enjoué sur son SoundCloud : « J’ai été impressionné de voir comment Juarez s’était remise de cette horrible période. Il y a de nouveaux bars, de nouveaux restaurants, les gens me semblent beaucoup plus relax qu’avant. Rejouer au Hardpop me tenait à cœur, c’est un des meilleurs clubs du monde. Le public est unique, ils connaissent tellement bien la musique électronique et ils la ressentent au plus profond d’eux. » « Ce club est une thérapie pour Juarez, confirme Rebolledo. Tu ne peux pas vivre dans une ville aussi stressante sans avoir un endroit où tu libères ces tensions. Ce que Hardpop apporte à Juarez est d'une grande valeur. La réputation du club a dépassé celle de la ville. Quand tu entends autant de bonnes choses, tu te dis que ça ne peut pas être si terrible. »

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Si Juarez ne figure plus sur la liste des 50 villes les plus dangereuses du monde, elle ne risque pas encore le tourisme de masse. Mais le tourisme festif, pourquoi pas ? « Pendant longtemps, les gens ont considéré Juarez comme un des pires endroits du monde où vivre, conclut Alicia Fernandez. En voyant des DJ’s aussi connus nous faire confiance et traverser le monde pour venir jouer, même dans les pires moments, les autres vont forcément se dire qu'il y a aussi de bonnes choses dans cette ville. Juarez est dans une mauvaise situation parce que c’est une ville-frontière, une ville industrielle avec un gouvernement corrompu. Mais les gens d’ici sont travailleurs, gentils et plus ouverts d’esprit que dans le reste du Mexique. Ce club est un endroit magique, tu te fais des amis très facilement, tout le monde se fiche de qui tu es, d'où tu viens, que tu sois riche ou pauvre. Hardpop, c’est le meilleur visage de Juarez. »

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(1) Pour en savoir plus, lire l’enquête de Rémy Ourdan parue dans le supplément Géo & Politique du Monde Cartels mexicains : le jeu trouble des autorités (22/23 janvier 2012), ainsi que son reportage Les Damnés de Juarez, tous deux disponibles en ligne.