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Cet article est tiré du TRAX#200 « Le Front National peut-il tuer la techno ? », disponible ici

Un samedi soir de fête dans le sous-sol d’une ancienne usine de Montréal. Sur le dancefloor, 300 hipsters à grosse barbe, rappeurs à casquette, meufs en soutif, folles en talons et cadres en chemise-cravate se lâchent sur un rafraîchissant télescopage de UK garage, future house, ragga, Jersey club, techno et nu-grime. Ca fume des spliffs devant les enceintes, ça s’emballe dans les coins sombres, ça s’entasse à quatre dans les toilettes… Welcome à la soirée The Upside-Down du collectif BootyBakery, l’un des meilleurs exemples du mélange qui sévit dans la nuit de Montréal. Dans la première ville francophone du Canada, à la population tout aussi originaire de France que d’Angleterre, de Chine ou de Haïti, vieille terre de disco et d’indie rock où l’électro a fini par faire sa place, les publics et les musiques se rencontrent pour donner à la fête des couleurs bigarrées uniques en Amérique du Nord.


La géographie de la fête

Autant commencer par une balade pour appréhender la géographie de la fête montréalaise depuis vingt-cinq ans. En plein milieu du Saint-Laurent, le fleuve qui borde le versant sud de la ville, l’île Sainte-Hélène héberge le site verdoyant des Piknic Électronik, où toutes les générations de fans d’électro se retrouvent chaque week-end d’été depuis une quinzaine d’années. Juste en face, le Vieux-Montréal, où étaient concentrées les activités portuaires jusque dans les années 60, a accueilli de nombreuses raves au cours des 90’s dans ses anciens entrepôts réaménagés en lofts d’artistes. Mais aujourd’hui, ses bâtiments de pierres de taille en granit se sont embourgeoisés, tandis que les rez-de-chaussée sont occupés par des restaurants à touristes et des boutiques de souvenirs, en plus du seul disquaire spécialisé en électro de la ville, Atom Heart. Chaque hiver, les quais de l’ancien port ressuscitent tout de même son passé électronique en accueillant le festival Igloofest. À quelques blocs de là, quelques raves épiques se sont également tenues dans le Centre-Ville, un ancien spot industriel, avant que celui-ci ne soit démoli et couvert de gratte-ciel pour devenir le quartier des affaires. Plus au nord, le Plateau, avec ses charmantes maisons ouvrières aux escaliers de fer, a aussi vu passer pas mal de fêtes dans ses bars et ses clubs, mais l’arrivée ces dernières années de milliers d’expatriés français l’a transformé en un repaire de bobos CSP+ qui ne tolèrent plus le bruit. Le quartier voisin de Mile End, aux loyers longtemps modérés pour une grande ville d’Amérique du Nord, a repris le flambeau de la bohème montréalaise – on y trouve d’ailleurs les studios des groupes Arcade Fire et Godspeed You! Black Emperor –, mais lui aussi est rattrapé par la gentrification. Encore plus au nord, Mile Ex, siège historique des chemins de fer, accueille depuis quelques années des fêtes alternatives de quelques centaines de personnes dans ses anciens bâtiments industriels. Mais ici encore, la promotion immobilière bouleverse la donne. Des immeubles entiers sont rachetés et transformés en bureaux, repoussant les agapes toujours plus loin. Parfois jusqu’aux pentes boisées du mont Royal, en surplomb de la ville, où l’on signale l’été quelques open airs impromptus.

Atom Heart, le disquaire de la ville

Montréal, « la deuxième capitale du disco »

« C’est dans les raves que toutes les communautés se sont enfin retrouvées. Mais elles n’étaient pas légales et la drogue inquiétait la police. Il y avait aussi beaucoup de racailles, la mafia et les Hells Angels derrière ces soirées. Ça s’est arrêté assez vite. »

Cela fait près d’un siècle que la scène nocturne de Montréal a pris son envol. Tout a commencé dans les années 1920 avec les cabarets, dont le succès a été assuré par la prohibition de l’alcool aux États-Unis et qui ont connu leur apogée dans l’immédiate après-guerre. Les plus grandes vedettes du music-hall français, québécois et américain s’y sont produites, ainsi que de nombreux artistes de jazz, jusqu’à ce qu’une campagne de moralité les fasse finalement fermer dans les années 60. La relève fut assurée par les discothèques, à commencer par la Licorne, qui aurait été en 1963 la première à ouvrir en Amérique du Nord. Mais c’est avec la vague disco, dans les années 70, qu’est apparue une flopée de clubs. On estime même que c’est sur la piste du plus prestigieux d’entre eux, le légendaire Lime Light, également appelé le Studio 54 montréalais, que fut lancé "Never Can Say Goodbye" de Gloria Gaynor. On parlait à cette époque de Montréal comme de la deuxième capitale du disco après New York, au carrefour de l’Europe et des États-Unis. Puis au cours des années 80, la scène alternative française – emmenée par Bérurier noir, la Mano Negra et Parabellum – enflamma régulièrement le public des Foufounes électriques, encore ouvert aujourd’hui. « C’était la première salle consacrée au rock francophone à ne pas fermer au bout de six mois, se souvient le journaliste rock montréalais Patrick Baillargeon. Ça a permis à toute une scène de s’émanciper. Au début des années 90, les Foufounes se sont ouvertes à la techno, Laurent Garnier a d’ailleurs fait partie des premiers invités. » À cette époque, l’indie rock anglophone dominait toutefois sans partage les nuits de Montréal. « Le public francophone allait aux concerts anglo, mais ça ne marchait pas dans l’autre sens, poursuit le journaliste. C’est dans les raves que toutes les communautés se sont enfin retrouvées. Mais elles n’étaient pas légales et la drogue inquiétait la police. Il y avait aussi beaucoup de racailles, de gens de la mafia et des Hells Angels derrière ces soirées. Ça s’est arrêté assez vite. » Une fois cette première vague passée, la législation sur l’alcool empêcha les raveurs de se rabattre sur le circuit nocturne classique, puisque les clubs où l’on en propose ont traditionnellement l’obligation de fermer à 3 heures du matin. Et bien sûr, rares sont ceux qui relèvent le challenge d’organiser des soirées sobres, d’autant qu’elles doivent ouvrir à des horaires d’after, aux recettes forcément moindres.


Le salut par la respectabilité

À la fin des années 90, l’avenir de la scène électronique montréalaise s’annonçait donc assez sombre, d’autant que les meilleurs artistes se mettaient à émigrer vers Berlin, à l’image d’Akufen, Mathew Jonson et Deadbeat. Clairement, la scène menaçait de s’éteindre à petit feu. Le salut vint de l’ouverture de salles institutionnelles et du lancement de festivals à la programmation très intellectuelle, qui lui permirent de gagner en crédibilité auprès des pouvoirs publics échaudés par les sulfureuses raves. Mutek, festival fondé en 2000 qui propose des performances live expérimentales et des installations d’arts numériques, est le chef de file de ce mouvement. « On voulait aller au-delà de la fête, explique Vincent Lemieux, son programmateur. Par exemple, on n’a eu l’an dernier que cinq ou six DJ’s sur cent artistes. Nous proposons souvent des shows visuels, à regarder assis. Aujourd’hui, le gouvernement nous donne des subventions. » Très vite, le festival a débordé de Montréal pour s’installer en Argentine, au Chili, en Espagne, en Colombie, au Mexique et, depuis 2017, au Japon. Il est accompagné d’Elektra, un événement davantage tourné vers la robotique et les nouveaux médias, également doté d’un marché international de l’art numérique. Le MEG complète cette offre avec des artistes plus mainstream, à cheval entre rock et musique électronique. Et toute l’année, la scène musicale et visuelle d’avant-garde bénéficie d’un cadre d’expression ultramoderne avec la SAT (Société des arts technologiques), un complexe doté d’une salle de concert en béton polyvalente avec plusieurs écrans, du plus grand dôme vidéo fixe au monde et de casques de réalité virtuelle. Le tout lancé avec de l’argent public, avant de parvenir aujourd’hui à s’autofinancer. « C’est un hub des cultures d’art numérique avec une cellule de recherche, détaille son gérant Alexandre Auché. Nous avons beaucoup d’artistes en développement, en plus de têtes d’affiche comme Diplo, James Murphy, Flying Lotus, Daft Punk… Lorsque nous regroupons tous les espaces pour un événement, nous pouvons accueillir jusqu’à 2 000 personnes. »

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Piknic dans un igloo

« Avec Piknic Électronik, on voulait revenir à quelque chose de plus fraternel et moins trash, à petite échelle, et pendant la journée.» François Fournier, son chargé de communication.

Mais toutes ces programmations savantes ne suffisent pas à elles seules à assurer la pérennité de la scène locale, beaucoup de Montréalais n’ayant jamais mis les pieds à Mutek ou à la SAT. En réalité, les deux festivals de musique électronique qui ont réellement touché le grand public sont Piknic Électronik et Igloofest. « Piknic est né en 2003 de l’impossibilité de sortir des clubs et des afterhours, se souvient François Fournier, son chargé de communication. Les gens commençaient aussi à avoir du boulot, des enfants. On voulait revenir à quelque chose de plus fraternel et moins trash, à petite échelle, et pendant la journée. »

Ces rendez-vous peu onéreux se tiennent chaque week-end d’été dans le parc Jean-Drapeau sur l’île Sainte-Hélène, sous une immense sculpture en fer futuriste signée Alexander Calder, avec une vue magnifique sur Montréal de l’autre côté du fleuve. Cet événement fréquenté par 5 000 à 6 000 personnes selon la météo a fait découvrir les musiques électroniques au grand public. Aujourd’hui, le prix entrée a légèrement augmenté jusqu’à une dizaine d’euros. Et si l’on ne peut plus venir avec son alcool, il n’a pas perdu de sa popularité. Des têtes d’affiche internationale, comme Theo Parrish et Mad Mike lors de notre passage, se produisent maintenant sur la scène principale, une deuxième plus petite restant réservée aux talents locaux. Et comme Mutek, il s’est exporté : Dubaï, Melbourne, Barcelone pendant un moment, tandis que Londres, Berlin, Paris et les Etats-Unis sont dans le viseur des organisateurs. Igloofest, qui est organisé par la même équipe, constitue le pendant hivernal des Piknic. Ce festival en plein air se tient juste de l’autre côté du fleuve, sur le quai Jacques-Cartier et dans le Vieux-Montréal, pendant quatre week-ends de trois jours en janvier et février, ce qui signifie que la température peut descendre jusqu’à -30 °C.

On y voit donc des foules de 10 000 fêtards en combinaison d’esquimaux, d’astronaute, de skieur fluo ou de banane – parfois avec éclairage intégré – sautiller frénétiquement sur place pour se réchauffer devant Paul Kalkbrenner ou Jimmy Edgar, qui se produisent entre des murs vidéos et des sculptures de glace… « L’hiver est une saison éprouvante où l’on ne vit pas beaucoup dehors, explique François Fournier. Igloofest est une façon se réapproprier la ville, ça fait du bien aux Montréalais de se retrouver en plein air pour s’amuser comme lorsqu’on était petit. Quand il neige, les gens retombent littéralement en enfance, c’est très spécial comme sensation. »

Misstress Barbara au Pik Nik Électronik
Des clubs sans licence

En dehors de ces événements exceptionnels, le quotidien de la fête à Montréal, ce sont, en première partie de soirée, des bars dansants cosy comme le Salon Daomé, le Datcha, le Laïka ou le Bleury Bar. Ce dernier, par exemple, est une petite maison en bois biscornue, tout droit sortie de Berlin, où des trentenaires branchés dansent sur de la house et du funk exclusivement mixés sur vinyles, en plus de quelques concerts. Et les gens, comme souvent à Montréal, y sont d’abord faciles. Un endroit idéal pour « jaser » en bonne compagnie, comme on dit ici… C’est une population un peu plus jeune qui se retrouve au Newspeak, au dancefloor en parquet éclairé par un bel enchevêtrement de néons, ou au StereoBar, au design postmoderne entre béton et bois, doté d’un impressionnant sound-system. Mais lorsque l’horloge approche 3 heures du matin, tout le monde enquille les verres en quatrième vitesse et finit bourré dans la rue avant de rejoindre éventuellement les deux principaux clubs de la ville, le Stereo, qui est le grand frère du StereoBar, célèbre pour sa programmation techno/house internationale et pour son dancefloor monté sur coussin d’air, ou, un cran en dessous, le Circus, dont tout le monde raconte qu’il est contrôlé par les féroces Hells Angels. Il faut cependant accepter de payer une entrée chère, autour d’une vingtaine d’euros. Pour être tout à fait honnête, c’est donc un peu la dèche niveau clubs.

Le quartier du Mile End

« Ces after parties à Montréal sont un phénomène unique, il faudrait qu’elles se diffusent dans le reste du Canada et de l’Amérique du Nord. »

C’est où l’after ?

L’alternative – et le meilleur plan de Montréal – ce sont les after parties, des fêtes pas vraiment légales qui prennent la liberté de finir au matin après avoir démarré à 3 heures ou en début de soirée. Déjà, on y picole et on s’y drogue sans vraiment se soucier de la maréchaussée, qui accepte de fermer les yeux sur cette zone grise tant que le phénomène reste discret. Car contrairement aux énormes raves qui s’installaient parfois au cœur de la ville, ces fêtes se restreignent à quelques centaines de personnes et se tiennent loin des habitations, dans les anciens quartiers industriels. Les tarifs y sont raisonnables et on peut parfois même apporter son propre alcool. Leur programmation, moins ronflante que celles des gros organisateurs, est aussi plus à l’écoute des nouvelles tendances. « Ce n’est pas juste un business, on aime ça, indique Kris Guilty du crew All Good, qui jouait à la soirée The Upside-Down de BootyBakery, en début d’article. Il y a au moins une trentaine de collectifs différents et il en apparaît toutes les semaines. Mes préférés sont Moonshine, The Ants, Morning Fever, Boccara, Temple, Raw Feelings, 12AM et BootyBakery. Nous collaborons souvent les uns avec les autres, Montréal n’est pas une ville de compétition et c’est aussi ce qui fait sa beauté. Ces fêtes sont un phénomène unique, il faudrait qu’elles se diffusent dans le reste du Canada et de l’Amérique du Nord. »

Le collectif Moonshine

A cette liste, on pourrait également ajouter les soirées très courues du collectif français Bacchanale, à la programmation plus orientée techno berlinoise, mais plusieurs de nos interlocuteurs les ont toutefois désignées comme « plus commerciales ». En revanche, les after parties Moonshine citées par Kris Guilty font l’unanimité avec leur modèle alternatif : elles ne sont pas chères, gardent leur spot secret jusqu’au dernier moment, se déplacent à chaque fois et dévoilent le jour même leur programmation, qui se balade entre afrohouse, techno, baile funk, voguing, mais aussi des concerts avec percussions, trompette et MC… Enfin, leur public est très varié. « Les gens se mélangent beaucoup plus qu’avant dans les fêtes, se félicite Hervé Kalongo, l’un des organisateurs des Moonshine. C’est grâce au travail des Piknic : aujourd’hui, tout le monde écoute de la musique électronique. Cela nous permet d’avoir une scène très métissée, à l’image de la population de Montréal. »

Une scène musicale hybride

Lorsqu’on l’interroge sur la couleur musicale de sa ville, Vincent Lemieux de Mutek la voit « très éclectique. On est proche de New York et Toronto. Les anglophones et les francophones se mélangent, les artistes de tous les milieux se pollinisent les uns les autres. On note un grand respect entre rock, hip-hop et musique électronique. » Et l’électronique elle-même est présente sous une multitude de facettes. Entre les pionniers Tiga, Akufen, Mathew Jonson et Kid Koala, puis Ghislain Poirier, Lunice, Jacques Green, Tim Hecker ou encore Kaytranada qui sont apparus ces dernières années, on constate un grand écart entre house, techno, abstract hip-hop, world beat, rap, trap, drone… Seb Diamond, DJ et organisateur ultra-versatile qui s’est lui-même baladé avec ses collectifs Turbo Crunk et Night Trackin’ entre des genres aussi divers que dubstep, hip-hop, R&B, IDM, turbine, baile funk, dancehall, house, nu disco et techno, assure en souriant que « même les indie rockers dansent avec nous ». « On va tous aux mêmes shows, assure Ghislain Poirier, notre public peut passer du postrock à la house ou au rap. On ne retrouve pas le concept de scène spécifique comme à Londres, New York ou Paris. Avec ses 2 millions d’habitants, la ville est trop petite, on a tous un pied partout. »