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Cet article est tiré du TRAX#209 « L’underground Français tue. », disponible ici.

Quelles sont les raisons de la création de Socle, et quelles demandes faites-vous aux pouvoirs publics ?

Fabien Kratz : Il manque une relation de confiance et des discussions pour accompagner les événements organisés dans des lieux qui ne sont pas des établissements habilités à recevoir du public (ERP), c’est-à-dire validés par l’administration. Souvent, nous mettons en place des mesures compensatoires – sécurité à l’entrée, accessibilité… – mais il nous arrive d’être dans des situations assez problématiques : on travaille sur un événement plusieurs mois, et il se voit annulé ou menacé d’être annulé la semaine de l’ouverture par la préfecture ou la mairie. En général, la préfecture ne se prononce pas, ce qui nous place dans un flou juridique. On monte alors l’événement sans avoir l’accompagnement qu’on pourrait espérer. C’est en dernier lieu la volonté du maire que de passer outre le silence de la préfecture, d’autoriser ou non sur son territoire cet événement pas tout à fait dans les clous, et de déployer dès lors les forces de police nécessaires. Parfois, cela joue en notre faveur, comme avec la mairie du 15e arrondissement, ou pas, comme avec la mairie du 19e. Le Socle s’est donc constitué pour être médiateur, à la fois en interne pour échanger les bonnes pratiques (rapports avec la préfecture, dossiers techniques, sécurité du public), et en externe vis-à-vis des pouvoirs publics, des services culturels de la mairie de Paris, pour que nous soyons identifiés comme une porte d’entrée pour les pouvoirs publics qui veulent s’adresser à nous.

Pourquoi y a-t-il encore tant de blocages au niveau des mairies d’arrondissement ?

Frédéric Hocquard : D’abord, je trouve que c’est une bonne chose que ces nombreux collectifs se structurent et s’organisent, parce qu’il y aura des interlocuteurs et donc des discussions peuvent avoir lieu. À l’hôtel de ville, nous souhaitons que le maximum de choses puissent bien se dérouler, même si nous devons, lorsqu’on nous fait ce genre de demande, poser le cadre de la réglementation. Nous voulons être des facilitateurs, moins pour des raisons de dynamisme économique que de diversité artistique, culturelle et sociale. Ensuite, tout n’est pas de la responsabilité de la ville, lorsque certains événements se déroulent en banlieue par exemple. Cet accompagnement que propose le Socle est donc d’autant plus important qu’on voit le maquis administratif auquel font face les organisateurs d’événement, avec les services des villes et de la préfecture.

Ne pourrait-on pas imaginer un soutien de la ville à cette initiative, comme cela existe pour d’autres types de structures et d’autres types de musiques à Paris ?

Frédéric Hocquard : Il faudrait d’abord que le Socle fasse une demande de ce type auprès de la ville. Effectivement, il y a des réseaux qui existent, avec ou sans financement. Pour le Socle, il faudrait qu’on regarde, je ne ferme pas du tout la porte. Mais on peut déjà mettre en place un processus au niveau parisien, se fixer des règles pour faciliter les demandes d’autorisation. Ce sont des choses sur lesquelles on peut travailler pour intervenir en amont et en bonne entente. Pour aller dans ce sens, il faut que le Socle intègre le Conseil de la nuit, qu’il soit présent lorsqu’il y a des rencontres entre la préfecture et les organisations professionnelles et associatives sur les questions de vie nocturne, de fête. Ainsi, il pourra y avoir de l’accompagnement, de la représentativité, et ça pourra mieux fonctionner.

Fabien Kratz : Nous sommes tout à fait partants pour intégrer ces conseils et commissions. Au sujet du soutien financier, l’autonomie est un des principes forts des associations qui constituent le Socle. La question d’un financement public pourrait en revanche se poser à l’occasion de la création d’un gros festival ou de certains événements, par le biais de subventions. Mais nous cherchons d’abord à être libres d’organiser nos événements dans des lieux qui ne sont pas forcément réglementés : un parc, une friche, un squat…

La ville pourrait-elle assumer une forme de lobbying pour assouplir les règles portant sur l’organisation d’événements éphémères dans des lieux qui ne sont pas ERP ?

Frédéric Hocquard : Tout dépend des règles dont on parle. Nous avons par ailleurs déjà nos propres règles. À Paris, la législation sur la licence IV est un peu assouplie : de nombreuses licences IV sont à moins de 75 mètres de l’entrée d’une école, parce que c’est une ville très dense. Sur les questions des ERP, nécessairement, la réglementation doit aussi être adaptée de manière un peu différente. Chaque fois que c’est possible, on pourrait regarder de manière précise s’il est possible de s’adapter à la spécificité parisienne. Je rappelle aussi qu’il y a deux ans, nous avions discuté avec certains collectifs qui désiraient continuer à faire des événements, mais de façon autorisée cette fois, dans le bois de Vincennes. On ne pouvait de fait que leur rappeler les règles à respecter (horaires, nettoyage). Certains ont alors préféré continuer sans autorisation, et d’autres disaient vouloir s'accommoder des règles pour garantir le bon déroulé de leur événement. C’est un débat assez récurrent parmi les organisateurs.

À ce sujet, le Socle parle-t-il d’une seule voix ou y a-t-il des débats en interne ?

Fabien Kratz : Nous avons une charte intérieure, à laquelle chacun a adhéré, qui nous a aidés à définir nos valeurs et nos attentes en termes d’organisation d’événement. Ensuite, tout dépend de l’échelle de l’événement et du niveau de responsabilité. Pour des événements à 100 ou 200 personnes dans un parc, un loft, ce sont souvent des amis d’amis, ça se contrôle. Au-delà de 1 000 personnes dans des lieux non certifiés, nos responsabilités sont plus lourdes. C’est là que nous aimerions être dans une coconstruction avec les pouvoirs publics pour trouver des solutions à des situations qui peuvent être dangereuses. Cette voie intermédiaire est encore à construire.

Frédéric Hocquard : C’est extrêmement important. Nous sommes tout à fait partants pour travailler à la fois sur l’accompagnement, la facilitation, et permettre que ceux qui désirent organiser des événements plus importants ne le fassent pas hors des clous par crainte de la complexité administrative.

Fabien Kratz : Oui, car c’est là que ça devient dangereux : un accident peut nuire à toute la communauté, jusqu’aux We Love, Concrete et les gros festivals.