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Tu as commencé à mixer avec des DJ’s affiliés au mouvement techno, peux-tu me parler de cette période ?

En 1987 je suis DJ à Nantes, je monte en 1989 à Paris et là je découvre une discothèque qui s’appelle le Boy. C’était la première discothèque à jouer de la Newbeat grâce à un DJ belge qui s’appelait Marco. J’arrive à me faire engager comme DJ au Boy, et j'y joue tous les mardis et jeudis soir. Et tous les mercredis, il y a un garçon qui s’appelle Laurent Garnier qui joue aussi au Boy. Donc on sympathise et on fait même de la musique ensemble dans les années 1990. Comme moi j’ai une formation de musicien classique, Laurent me rejoint à mon studio et on devient amis. On s’appelle encore parfois et on parle du bon vieux temps. À cette époque il y avait une grosse scène techno parisienne qui était très influencée par la Belgique et l’Allemagne et moins par Detroit. La vague américaine touchait plutôt des gens qui jouaient au Palace, comme David Guetta.

Considères-tu cette époque comme « le bon vieux temps » ?

À l’époque, la musique électronique était vraiment synonyme « d’underground ». Aujourd’hui on a plus de liberté, heureusement. Il y a beaucoup de festivals qui se développent avec de la musique électronique, la préfecture de police ne vient pas tous les interdire comme c’était le cas dans les années 1990 pendant cette espèce de chasse aux sorcières. Donc quand je parle de bon vieux temps, c’est plutôt parce qu’on avait une vraie naïveté, une vraie mission de développement de cette musique, on voulait la faire circuler auprès de notre génération. Maintenant, tout ça s’est beaucoup plus banalisé et l’aspect business a pris le dessus. Tout le monde veut gagner de l’argent, les DJ's sont de plus en plus chers, et ça a complètement changé la donne. Entre les années 1990 et aujourd'hui il y a eu une énorme diffusion des musiques électroniques à travers les festivals et les médias. Je pense que ça n’a pas été en faveur de la qualité mais plus de la quantité. Donc, c’est une très bonne évolution parce que ça donne leur chance à plein d’artistes, par contre je pense qu’on a perdu en qualité sur l’ensemble. Bien sûr il y a des artistes qui sortent du lot mais sur la masse on a perdu.

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Après ta période techno et underground, tu as évolué vers une musique dite plus commerciale.

Dans les années 1990, j’avais un studio à Paris où je faisais de la techno avec Laurent Garnier. Et très rapidement j’ai voulu faire autre chose. À la fin des années 1990 quand j’ai fait « Just A Little More Love » avec David Guetta, j’ai commencé à composer des titres qui passaient à la radio. Avec ça on a fait basculer l’underground dans le coté plus commercial et plus chanté. Moi, j’aime écrire des chansons, et je ne le cache pas. J’ai fait de la techno, j’ai fait de la recherche sonore comme sur mon dernier album OVP qui est très pointu, et en parallèle j’aime écrire des chansons qui passent à la radio. C’est sûr que l’image que les gens ont de moi vient de mes collaborations avec Bob Sinclar ou David Guetta, mais c’est la partie émergée de l’iceberg. Je fais aussi beaucoup de projets très underground où je ne mets pas forcément mon nom, dans lesquels je m’épanouis beaucoup.

Comment as-tu géré cette dualité d’image dans ta carrière ?

Pour être franc, je l’ai mal gérée parce que je l’ai pas gérée. Je n’ai jamais fait ce métier pour gagner de l’argent ou pour être connu, je l’ai fait parce que c’est ce que j’aime le plus au monde. Je ne me suis jamais dit qu’il fallait que je fasse que de la techno pour rester dans une veine underground, ou à l’inverse que je fasse que des tubes pour gagner beaucoup d’argent. Je n’ai jamais eu de stratégie de positionnement artistique, parce que j’ai toujours voulu rester libre de produire la musique que je voulais au moment où je le voulais. C’est vrai que des gens m’ont peut-être vu dériver et ont été déçus, mais moi je ne l’ai pas ressenti comme ça parce que je me suis toujours laissé porter par le vent de ce que j’aime faire. Je n’ai jamais cherché être à la mode : j’aime trop de choses dans la musique pour me contenter d’être à la mode.

N'as-tu pas l’impression d’être un peu le seul à penser comme ça dans le métier ?

Je me sens un peu seul parfois, tu as raison. Mais je n’ai pas de regret parce que j’ai toujours fait la musique que j’aimais. C’est vrai que je suis passé à côté de grosses opportunités parce que j’ai refusé de faire des choses qui auraient pu me rapporter des millions, littéralement des millions. Et à côté de ça j’ai investi 18 mois dans un album de recherche sonore qui est sorti l’année dernière et que j’ai vendu à 5 000 exemplaires. Mais c’était important pour moi, si tu ne prends pas de plaisir à faire ce métier, faut pas le faire. J’ai toujours essayé de mettre en avant le plaisir de faire de la musique. C’est vrai que j’aurais pu prendre un manager pour me dire : « attention, ne te rapproche pas trop de cette sphère musicale parce que tu vas être connoté EDM », mais finalement ça ne m’a jamais posé de problème.

« En France je me suis senti dénigré à partir du moment où j’ai fait des tubes qui passaient à la radio »

La connotation de l’EDM en France est très mauvaise. Est-ce que c’est aussi ce qui t’as amené à vivre aux États-Unis ?

Ce n’est pas pour ça que j’habite là-bas, mais aux États-Unis les gens regardent d’abord si t’as du succès dans ce que tu fais. Si tu fais un album techno considéré comme un très bon album techno, tu vas avoir une reconnaissance. Si t’écris des chansons qui doivent passer à la radio et qui passent 15 fois par jour à la radio, tu as la même reconnaissance, parce qu’ils considèrent que tu maitrises bien ton outil. Tu n’es pas dénigré parce que tu as choisi de faire tel ou tel style de musique. Moi en France je me suis senti dénigré à partir du moment où j’ai fait des tubes qui passaient à la radio. J’ai toujours trouvé ça dommage.

Tu insuffles cet esprit dans ton festival ?

C’est vrai qu’il y a un gouffre entre Sven Vath et Feder. J’ai toujours voulu présenter au public français une variété de styles musicaux qui, à mon avis, peuvent aller ensemble. Je sais que les gens se disent que s’ils aiment la techno ils n’aimeront pas un set de Joachim Garraud ou de Feder. Et à l’inverse les gens qui aiment Feder diront qu’il est hors de question qu’ils viennent écouter Sven Vath ou Popof. Je me suis toujours battu contre cette ségrégation dans la musique parce que je trouve que c’est bien de découvrir des artistes et des styles différents. Elektric Park est un festival festif, avec des artistes venus d’horizons différents, de cultures musicales différentes, qui viennent apporter des sensations différentes.

L’année dernière vous aviez programmé une scène du festival avec Trax. Les publics techno et EDM sont-ils compatibles ?

Moi je pense que c’est compatible, mais c’est difficile. Il faut vraiment se battre dans ce sens parce que le thème commun de tous ces styles c’est la fête. Tu viens comme tu veux à Elektric Park, il n’y a aucune discrimination, j’aime ce mélange.

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Quelles sont tes limites dans la programmation ?

C’est le budget. Quand les gens disent : « Tomorrowland c’est mieux, il y a plus de DJ's », je réponds toujours avec une règle mathématique. J’ai l’autorisation pour une seule journée parce que le festival est organisé sur un parc protégé. D’habitude dans ce parc, tu peux faire du jogging et c’est tout. Le parc peut contenir maximum 25 000 personnes, et les français sont prêts à payer 40 euros environ. Donc on arrive à un budget de 800 000 euros, et c’est la limite de ce que je peux faire. Quand tu vois Martin Garrix qui demande 1 million d’euros, à lui tout seul il coûte plus cher que l’ensemble du festival. Moi je préfère faire découvrir 30 artistes au public français plutôt qu’un seul.

Et ta limite artistique ?

On ne va pas faire du hard rock, ça serait incohérent. Mais cette année on a de la trance, de la psy-trance, de la techno, de la disco, de l’EDM, donc on couvre un spectre assez larges sur un même festival. Cette année, sur la même scène, on va avoir Purple Disco Machine et ensuite le DJ Russe Corvad donc c’est un grand écart.

« La surmédiatisation de l’EDM, et le fait qu’à un moment tous les titres qui passaient à la radio sonnaient exactement pareil, a amené les gens à vouloir écouter autre chose. »

Récemment Carl Cox a dit que l’EDM avait joué un rôle majeur dans la résurgence de la techno. Qu’en penses-tu ?

Je suis tout à fait d’accord avec lui. La surmédiatisation de l’EDM, et le fait qu’à un moment tous les titres qui passaient à la radio sonnaient exactement pareil, a amené les gens à vouloir écouter autre chose. Donc la techno est devenue une échappatoire à nouveau underground, comme dans les années 1990. Je suis hyper fier d’avoir Sven Väth ou Giorgia Angiuli sur le festival parce que c’est représentatif d’une scène qui va au contre-pied de la scène EDM.

Justement, par rapport au fait de prendre le contre-pied de la scène EDM. Tu ne te sens plus à ta place dans cette scène ?

Ça m’est arrivé plusieurs fois de ne pas me sentir à ma place, et c’est pour ça que j’ai décliné les offres de certains festivals. Quand je regardais le line-up je me demandais vraiment ce que j’allais pouvoir jouer là-bas. Si je passe la musique que j’aime dans ce genre de trucs, les gens vont rien comprendre. J’ai aussi accepté des créneaux très différents et des scènes alternatives sur des gros festivals. Par exemple, à Tomorrowland, j’ai pris beaucoup de plaisir à jouer sur des scènes alternatives plutôt que sur la main stage parce que ça m’a permis de jouer la musique que j’aime vraiment en ce moment, qui est plus techno, et beaucoup moins EDM. C’est un choix artistique.  

Dans la partie instrumentale de ton album 96/24, tu reviens à un style de techno qu’on aurait pu entendre au début des années 2000. Pourquoi as-tu eu envie de revenir à cela ?

C’est le son que j’aimais, et que j’aime toujours manipuler. Et puis ça sonne différemment de ce qui se fait aujourd’hui en techno. Je n’ai pas envie de faire de la pure techno minimaliste, je ne me reconnais pas là-dedans, j’ai besoin d’avoir quelques notes, je veux me rattacher à des harmonies.

Tu ne peux pas jouer ce type de musique en festival ?

C’est difficile de se positionner. Quand j’ai ma casquette de producteur dans mon studio, je fais la musique que j’aime le plus au monde. Mais quand tu arrives en festival, tu es obligé de faire quelques concessions, et tu es obligé de jouer des titres que les gens connaissent. Donc mes sets ne reflètent pas à 100% ce que je pourrais faire sur un album. Il y a une partie d’adaptation et de souplesse nécessaire quand tu mixes. Le premier métier du DJ c’est de faire danser les gens, tu ne peux pas aller contre ça.

Dans la techno, le public n'attend pas du DJ qu’il joue des choses qu’il connait. Est-ce que ce n’est pas le public EDM qui ne te convient plus ?

Le public EDM réagit sur des tubes, du coup ça influence la programmation du DJ. Mais je t’avoue que j’aime de moins en moins ça, et c’est pour ça que je ne joue plus sur les main stage dans ce genre de festival. J’ai envie d’être libre de jouer ce que je veux, je ne suis plus prêt à faire des concessions sur ma musique. Cette année je fête mes 50 ans, donc je suis trop vieux pour ça. Comme je te l’ai déjà dit, je n’ai jamais fait ce métier pour gagner de l’argent ou être connu, donc je vais continuer à jouer la musique que j’aime.

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Je ne sais pas si tu as vu le DJ qui dansait sur scène à Tomorrowland. Qu'en as-tu pensé ?

Quand je vois ça, je me dis qu’on arrive au bout du bout de la prestation d’un DJ. Pour moi c’est même plus le métier de DJ, c’est de l’animation, c’est un clown. Quand j’ai commencé, j’avais deux platines vinyle, t’allais acheter tes disques et t’avais intérêt à être bon en technique et rester concentré. Là c’est du n’importe quoi, je peux pas considérer ça comme un DJ, tout comme je ne pourrais pas considérer comme des DJ’s tous ceux qui sont arrivés dans la musique juste pour gagner de l’argent.

On sent dans la programmation du festival et dans ce que tu dis, que tu t’éloignes de la sphère EDM.

Les gens comme Feder ou Fakear, qui sont programmés au festival, sont connotés musique électronique mais sans la mauvaise réputation de l’EDM, ils ont gommé cette image-là. Je me reconnais dans ce positionnement stratégique qui fait de la musique électronique grand public sans aller dans l’EDM.

Le festival Elektric Parc aura lieu le samedi 8 septembre sur l'Île des impressionnistes de Chatou