Photo en Une : © George Nebieridze


Le jour où Trax l’appelle depuis La Rotonde, la Cour constitutionnelle géorgienne vient d'autoriser la consommation personnelle de cannabis (Trax en parlait dans un précédent article). C'est peut-être la seule chose que Georges regrette, s'amuse-t-il, après avoir quitté son Caucase natal, et toute cette scène qui est aux trousses de Berlin. C'est d'ailleurs dans la capitale allemande que George Nebieridze a trouvé le monde qu'il espérait voir à travers le viseur de son appareil photo. Sans filtre mais plein d'innocence, son travail photographique explore les lieux sombres (en soirées) ou inaccessibles (en backstages). Mais pas seulement. Le Géorgien se réjouit des instants de la vie quotidienne, des feuilles de cerisiers japonais sur des capots de voitures à la lumière de l'hiver sur le béton de la ville. Une vie passée dehors, qu'il nous raconte depuis l'autre côté du combiné.

Berlin Night Long © George Nebieridze

Comment t'es-tu retrouvé à prendre des photos ?

Je suis né dans une famille d’artistes, pleine de musiciens, de peintres, de designers... Mon frère m'a passé une énorme antiquité russe, lourde comme c'est pas permis, et m’a montré comment mettre la pellicule à l’intérieur, comment faire les réglages, etc. J’avais 13 ou 14 ans, et je me disais que c’était cool. Je ne me souviens même pas avoir développé ces photos ! Mais je n'ai jamais arrêté et avec le temps mes caméras sont devenues plus élaborées. Et comme la plupart de mes amis se sont impliqués dans l’industrie musicale, de fil en aiguille... 

Sarah Devachi For BORSHCH Magazine © George Nebieridze

Pour la musique aussi ça vient de ta famille ?

Oui, surtout mon père, qui m'a introduit au jazz et au rock classique. J’ai dérivé vers le rock alternatif à partir d’un moment. Je me souviens quand j’avais dix ans, mon frère avait une grande collection de vinyles et de CDs. Il m'a mis un disque de St-Germain dans les mains, son album Tourist (2001). Je suis complètement tombé amoureux, c’était entre la house et le jazz… Le son était tellement sophistiqué, je n'avais jamais entendu de son équivalent. Et j'ai plongé dedans : j’ai découvert plus amplement la house, de Détroit, de Chicago... À un moment, je suis tombé sur Aphex Twin, et là ça a été un choc : « Attends une minute, qu’est-ce que c’est que ça ?? ». C’était complètement différent du reste. Je ne pense pas avoir croisé quelqu’un qui ait dit un jour, blasé, « Ouai Aphex Twin, ça va, c’est pas mal ». Je retombe amoureux de ses musiques tous les jours. L’année dernière au Flow Festival en Finlande, j’ai eu le privilège de pouvoir photographier la scène où il jouait. Et d'ailleurs en novembre prochain, il revient à Berlin. Les billets sont partis en seulement une putain de minute ! Mais comme le jour de la vente des billets était aussi le jour de mon anniversaire, ma copine m’en a pris pour l’occasion. Je vais essayer d'aller en backstage cette fois, surtout que je connais les gérants de l’endroit où il jouera. Il s'est passé la même chose il n’y a pas longtemps pour Nine Inch Nails, parce que je connais l’un des membres du groupe. Mais au moment où je suis arrivé en backstage, l’un des leaders ne s’est pas montré, il dormait quelque part. Raté !

St-Germain © George Nebieridze

Pourquoi est-ce que tu es parti de Tbilissi pour gagner Berlin ?

Maintenant c’est très à la mode ce qu'il se passe en Géorgie, mais grandir là-bas entre les années 1990 et 2000, c’était plutôt dur à vrai dire. Je voulais m’échapper de cet endroit. J’ai terminé mon université [en sciences politiques à Tbilissi, NDLR]. Berlin était le choix le plus évident pour moi, tous mes amis vivent là-bas. J’ai aussi eu des opportunités pour travailler et faire mon master là-bas. Je ne connaissais pas du tout la langue en soit, mais je suis venu là pour découvrir un monde complètement nouveau et je n’ai pas peur des nouvelles langues. C’est tellement différent ici, les gens se rencontrent sans arrêt, les prix sont très peu élevés… Au fur et à mesure j'ai commencé à m'impliquer dans l’industrie musicale à Berlin : je travaille pour des labels, pour des artistes directement, pour des magazines de musique... J’ai fait aussi des pochettes pour des maisons de disque comme Tresor ou Label, pour le disque de DJ Stingray par exemple. Je travaille beaucoup avec Resident Advisor, ils ont de super designers, et ça paie [rires].

DJ Stingray for KERN vol. 4 (Tresor) © George Nebieridze

 

Kiss Tresor © George Nebieridze

Tu utilises quoi comme types d'appareils ?

Généralement quand on me demande quel appareil j’utilise, je réponds que je ne sais pas et que c’est noir. Ce n’est même pas vrai en plus, il est gris [rires]. J’ai plusieurs appareils photo. Il y en a un ou deux que j’utilise tous les jours, et ce sont des argentiques. J’utilise un appareil qui coûte quelque chose comme 50€, c’est un Canon SLR [single lens reflex, NDLR]. J’ai aussi ce monstre de chez Nikon, le F5. J’utilise un appareil point & shoot [compact, NDLR] parce que c’est tellement petit dans une poche, tu peux danser, tomber par terre, tu peux faire ce que tu veux... J’ai bien un appareil numérique, mais je ne l’utilise presque jamais. Seulement quand j’ai vraiment besoin d’argent et que les clients ne peuvent pas faire autrement que d’avoir des clichés pris en numérique. Mais c’est peut-être arrivé une fois ces deux dernières années.

Ear Holes Atonal © George Nebieridze

Quand tu dis que tu peux le mettre dans ta poche, c'est que tu l'utilises toute la journée et chaque jour ?

Je capture tout ce que je vois. Quelques-unes de mes images préférées sont des arbres, des plantes, une vitre… Quelque chose d’abstrait, je m’en fiche ! Je n’ai pas de préférence. Je suis très tolérant aux différents sujets traités dans mes photos. Une personne sans abris, quelqu’un que j’aime beaucoup, une chaise, une maison... Je trouve de la beauté dans beaucoup de choses. Je suis tellement heureux de pouvoir gagner mon beurre en faisant de la photo ! Et la photographie de portrait y est pour beaucoup, alors que les galeries, les tirages et les livres photo ça paie beaucoup moins.

Sneakers in the Toilet © George Nebieridze

C'est comme un journal intime en quelque sorte, un diary en anglais ?

Je n’aime pas parler de diary parce que c’est censé faire référence à beaucoup trop de choses. J’essaie de juste laisser mon cerveau aller où il veut aller. Il faut que ce soit simple. C’est comme un film qui n’aurait pas de fin arrêtée, où le spectateur doit choisir ce qu’il va se passer, c’est lui qui réfléchit. C’est pour cela que mes deux premiers livres n’ont pas de texte qui fait face aux photos. Il n’y a pas de sous-titres. Parfois — et c’est ce que je compte faire dans mon prochain ouvrage — il faut donner une indication, pour que les gens puissent comprendre ce qu'il y a derrière certaines photos avec des histoires incroyables. L’une de mes photos préférées a été prise par le photographe hollandais Ari Marcopoulos. C’est un gars qui monte une contrebasse dans un escalier new-yorkais. S’il n’y avait pas le titre « MCA », tu ne sauras jamais que c’est l’un des membres des Beastie Boys qui tient l’instrument. C’est une photo du quotidien, qui est très belle, et avec ce titre l’histoire s’écrit toute seule et devient magique.

Varg © George Nebieridze


Le second ouvrage de George Nebieridze, intitulé '16, est disponible via ce lien. Son prochain livre devrait sortir d’ici la fin de l’année. Plus d'informations sur son site Internet. George met régulièrement à jour sa (toute nouvelle) page Instagram et son blog.