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La musique de ton dernier album est complètement différente de ce que tu faisais avec ton groupe Factory Floor. Tu préfères jouer de la techno ou chanter des chansons pop ?

J’aime le mélange des deux. Pour mon live, je jouerai de la batterie et je serai accompagné de mon ami Johnny qui s’occupera du set up électronique. Pour que le live soit dynamique, le côté dance sera mis en avant, mais ce sera un mélange car je veux aussi valoriser les éléments pop du disque.

Dans une précédente interview tu disais que tu t’étais créé un personnage, un deuxième alter ego, pour être capable de chanter. Tu avais peur de chanter ?

Oui et non. Au début j’en avais peur, mais le fait de m’entraîner m’a permis de relever le défi. J’ai toujours pensé que faire sa propre musique doit être un challenge. D’albums en albums, de morceaux en morceaux, il faut continuer à se mettre au défi. J’ai donc continué dans cette direction.

Si le chanteur sur l’album est un autre alter ego, quelle part de toi reste-t-il dans l’album ?

[Rires] Je ne sais pas… C’est clairement un mélange. Je pense qu’il y a les deux parties de moi dans l’album. Beaucoup de chanteurs se créent une sorte de personnage, de double personnalité, qu’ils projettent sur scène. Je pense que c’est cela que j’ai fait.

« Le mélange entre le réel et le virtuel m’inspire beaucoup. »

Maintenant que tu as fini ton album, penses-tu que tu peux être un bon chanteur ?

Peut-être en studio, oui. [Rires] En prenant le micro, j’ai clairement passé une étape. Maintenant, je vais pouvoir explorer en profondeur les potentiels qui s’offrent à moi, et continuer de progresser. En plus, avec les technologies qu’on a aujourd’hui, on peut modifier sa voix à volonté. Cela m’inspire beaucoup, cette capacité à transférer sa propre identité sonore dans une autre personne, un personnage, un avatar virtuel.

Tu chanteras en live ?

Non, ou peut-être juste un petit peu. En fait on a créé un avatar virtuel de Tilly Morris qui m’a aussi prêté sa voix sur l’album, et elle « chantera » virtuellement. J’aime bien l’idée qu’une intelligence artificielle chante sur scène. Dans notre monde qui devient de plus en plus virtuel, beaucoup de choses se passent online, sur les réseaux sociaux, et n’ont pas de réalité physique. Je me suis dit : « Pourquoi ne pas faire ça sur scène ? ». Mais du coup je voulais qu’il y ait aussi des éléments physiques et une performance humaine dans mon live. Le mélange entre le réel et le virtuel m’inspire beaucoup. C’est pour cela que je jouerai de la batterie et que je serai accompagné de Johnny.

« Je voulais un album de contrastes, pas juste un disque de techno. »

Il y a des artistes avec qui tu as collaboré ou qui t’ont inspiré sur ce disque ?

Il y a Peter Gordon, qui joue du saxophone sur « Sweet Heat ». Il vient de New York, et j’avais déjà travaillé avec lui. J’aimais le fait que l’album transcende les frontières. Derrière cette idée, il y avait aussi l’envie de capturer dans l’album l’imagerie du New York des années 1980, un univers un peu dystopique qu’on retrouve dans les films de l’époque comme le premier Blade Runner. Peter Gordon fait partie de ces gens qui ont vécu et travaillé à New York à cette époque, et c’est pour cela qu’il a totalement sa place dans l’album.

Sinon je suis aussi très inspiré par le hip-hop. Je suis batteur donc j’adore quand les voix se posent avec une rythmique hip-hop sur l’instru. Je voulais un album de contrastes, pas juste un disque de techno. Même dans les vocals je voulais de la diversité. C’est pour ça que j’ai fait appel à Tilly Morris. Elle vient de la pop et elle a apporté au disque à la fois de la féminité et un point de vue intéressant par rapport à ce que je faisais.

Dans une interview tu expliquais que ton album est une métaphore d’une soirée en club, que ce n’était pas une musique de club mais à propos du clubbing. Qu’est-ce que ça signifie pour toi ?

Au début, je suis parti avec l’idée que chaque morceau symboliserait l’ambiance d’une pièce différente d’une sorte de club imaginaire. C’était l’idée initiale. Ensuite, quand j’ai commencé à ordonner l’album, un nouveau concept a émergé subconsciemment. L’album est plutôt l’histoire d’une soirée : du moment où tu te prépares à sortir, jusqu’au moment où tu rentres chez toi le matin.

Du coup il vaudrait mieux écouter ton album posé chez soi ou en club sur le dancefloor ?

Les deux ! Je suis justement en train de retravailler certains morceaux pour les adapter au dancefloor. J’ai fait des extended mix de « Eyes Over » et « I Get ». Après, j’aime bien l’idée que ma musique n’est pas uniquement dédiée aux clubs de techno mais qu’elle peut sillonner différents types de clubs.

Y a-t-il des expériences personnelles qui t’ont influencées dans la production de l’album ?

Je suis quelqu’un de très nostalgique, et j’ai de nombreux bons souvenirs qui inspirent ma musique, notamment mes premières expériences quand j’avais entre 18 et 20 ans. L’album célèbre cette nostalgie des premiers moments.

Tu sembles très marqué par tes expériences dans les clubs...

Oui, j’ai vécu à Londres pendant 17 ans donc je suis beaucoup sorti là-bas quand j’étais plus jeune. Aujourd’hui la ville a changé, les clubs ont changé. Même si ça reste bien aujourd’hui, je fais partie de ceux qui disent que c’était mieux avant. Manchester, où je vis actuellement, a une atmosphère complètement différente, mais c’est aussi une ville super. C’est plus petit donc tout est plus concentré et, en un sens, plus intense. Par exemple, il y a le White Hotel, une sorte de garage automobile, un tout petit espace. J’ai de meilleurs expériences dans ces petits clubs poussiéreux que dans les énormes « clubs-entreprises ». Ça ressemble un peu plus à ce qu’un bon club devrait être.

Quel est ton moment préféré dans une soirée ?

Le moment où tu sors du club à 7h du matin. Le soleil se lève, tu es épuisé, mais tu te dis, « Ça, c’était une bonne nuit ! ». Beaucoup de gens connaissent cette sensation, à la fois mélancolique et euphorique, et je voulais qu’elle soit présente dans l’album, notamment dans le dernier track « The Last Channel ».

Tu as signé l’album chez Fantasy, le label d’Erol Alkan. Pourquoi as-tu décidé de travailler avec lui ?

Erol m’avait proposé de faire un remix de « Drone Logic » de Daniel Avery, en 2013, et j’avais évidemment accepté. Daniel était fan de Factory Floor et j’étais fan de sa musique donc j’ai sauté sur l’occasion. Erol m’a dit de venir faire le remix dans son studio à Londres, et on a beaucoup discuté de production et de nos projets respectifs.

Quand j’ai voulu enregistrer mon album, je me suis dit que Fantasy pourrait être le label parfait. Erol a commencé à s’occuper du mixage sur l’album, il a co-produit certains tracks. Il comprenait parfaitement ce que je voulais faire. C’était génial. Ses mixages aussi étaient formidables car c’est un DJ qui sait exactement ce qui sonnera bien en club. C’est un producteur et un mixeur de génie.

Gabe Gurnsey jouera le 2 novembre à l'after party du Pitchfork Music Festival au Trabendo à Paris.