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Texte et photos par Thémis Belkhadra.

Au vu du gigantisme de son organisation, on a du mal à croire que Neversea n’en soit qu’à sa seconde année d’existence. Dès notre arrivée sur place, les couleurs du festival s’affichent partout : panneaux publicitaires, voitures brandées... À la radio, on ne parle que de ça. Et dans les rues, pareil. Tout le pays semble retenir son souffle quelques heures avant le lancement des festivités. Car Neversea n’est ni une rave égarée ni un festival à l’atmosphère intimiste : c’est de la très grosse production.

Avec l’arrivée d’Untold, qui réunissait 240 000 personnes en 2015 pour sa première édition, la Roumanie a découvert les joies de l’EDM et des festivals à l’envergure déconcertante. Neversea, son petit frère, a été imaginé par les mêmes équipes comme une version réduite déployée le long d’une belle plage de sable. Pour le reste, il garde une direction artistique similaire qui, avouons-le, rappelle vite celle de Tomorrowland, de l’EMF et d’autres du même acabit. Concurrencer ces énormes machines serait-il l’objectif des équipes d’Untold et de Neversea ? Probable, et dans cette quête, la Roumanie présente quelques avantages non-négligeables à commencer par des prix défiants toute concurrence.

Faire la fête en Roumanie, ça ne coûte pas grand-chose. Pour s’octroyer le sésame menant aux quatre nuits de Neversea, on comptait 100€ au prix fort. Des bières à 2€ et des pizzas à moins de 5€ garantissaient une expérience complète pour tous les portefeuilles. Par ailleurs, les pouvoirs publics facilitent grandement l’implantation de ces événements qui stimulent l’économie et attirent les touristes. En bref, un festival en Roumanie revient moins cher aux festivaliers comme aux organisateurs, il rapporte même de l’argent à un pays qui en a besoin – et ça c’est cool.

L’art du compromis

Mais lorsque l’on voit si grand, il faut savoir manier le compromis. Un jeu auquel Neversea n’est pas mauvais. Première étape : on s’assure un public massif pour rentrer dans les frais. Le festival dédie donc sa scène principale à l’EDM, vitrine mainstream des musiques électroniques, et à son peloton de tête : Hardwell, Axwell ^ Ingrosso, Steve Aoki. Un choix qui assure au festival d’élargir sa cible à tous les jeunes qui aiment faire la fête. Deuxième étape : attirer les niches et satisfaire tout le monde. Ainsi viennent les scènes secondaires qui n’étaient pas en reste.

L’Ark, la deuxième plus importante, était dédiée aux sons plus trash, type dubstep 2.0 et drum and bass. On en retiendra la découverte de deux groupes roumains et surtout un live dément de Dope D.O.D. L’Oasis était plutôt house, avec une programmation portée sur l’underground local. Il y avait ensuite le Temple, consacré à la techno et ses dérives les plus sombres. Lucy, Nina Kraviz, Âme... Une programmation frileuse dont on retiendra surtout la prestation vibrante de Raresh, le talent local dont tout le monde parle. Notre véritable coup de cœur, on le trouvait au plus près de la mer, sur une scène baptisée Daydreaming.

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À la frontière entre une beach-party et une rave sauvage, on y dansait les pieds nus dans le sable face à une installation florale faite de bambous et de tissus flottants. La scène drainait tout à la fois connaisseurs, amoureux de la danse et âmes sensibles qui n’avaient trouvé leur bonheur nulle part ailleurs sur le festival. L’ambiance, plus détendue, se prêtait mieux à l’émerveillement, aux échanges et aux rencontres entre festivaliers. Après quelques heures passées sur le dancefloor, on avait tout oublié. Les sponsors (beaucoup) trop présents, les perches à selfies, l’équipe vidéo au bord du harcèlement. Seuls restaient notre communauté, cette scène devenue vaisseau et le mouvement tranquille des vagues sur la mer.

On se souviendra particulièrement de Stavroz, de leur concert au soleil couchant et des cuivres qui hurlaient derrière les kicks ; de celui de Kerala Dust aussi, de leurs guitares funky et du claviériste en transe. Contrairement aux autres scènes, le Daydreaming était celle des découvertes. Oscillant entre deep-house mélodique et downtempo psychédélique, elle déroulait le tapis rouge à une nouvelle école menée par Acid Pauli et NU en tête d’affiche. Venaient ensuite des signatures plus discrètes, mais respectées dans leur communauté, Viken Arman et Satori au-dessus de la mêlée. Tous auront bouleversé la foule avec des sets savamment équilibrés entre tribalisme et poésie moderne.

Un festival qui remplit sa mission

Si Neversea ne s’adresse pas aux publics les plus exigeants, il a finalement de quoi mettre tout le monde d’accord. Des amateurs de techno sèches aux fans de pyrotechnie, des poètes rêveurs aux fêtards chevronnés. Et, avec ses 210.000 participants, le festival était surtout l’endroit parfait pour aborder la nouvelle génération roumaine dans toute sa diversité.

Neversea et Untold sont devenus en peu de temps des rites de passages incontournables pour la jeunesse locale. Une jeunesse toute en nuances dans laquelle bimbos, bobos et circassiens vivent en osmose. Une jeunesse libre et décomplexée qui peut se targuer de savoir faire la fête mieux que quiconque. Ils venaient de Bucarest, de Cluj, ou de petits villages perdus dans les montagnes, déguisés ou vêtus de leurs plus belles parures. Certains étaient là pour s’enivrer, d’autres pour partager quelques pas de danse, et d’autres encore étaient là pour l’amour de la musique. Tous ensemble.

En survolant plusieurs genres musicaux, ces grosses machines brassent les publics et c’est bien là leur force majeure. Leur concept implique de décloisonner les scènes musicales et de confronter les publics. Il n’est plus question de s’identifier à une communauté au-travers d’un genre qu’on placerait au-dessus des autres, mais du seul désir de faire la fête ensemble. Un désir dont la Roumanie n’a pas peur et qu’elle assouvit de manière magistrale.

Après quatre jours de fête à Neversea, il faut avouer qu’on ne veut plus partir. On voudrait rester là, avec tous ces jeunes un peu dingues, à se trémousser jusqu’au petit matin sur le sable blanc. On garde, comme d’habitude, des souvenirs indélébiles, un ou deux numéros de téléphone précieux et quelques blessures de guerre qui font sourire. On repart impressionnés par les ambitions que cache la Roumanie et on se dit que ce petit pays d’Europe de l’Est n’a pas fini de nous éblouir.