Photo en Une : © Aron Klein pour la couverture, Lucien Rieul pour les autres photos

Du funk un brin kitsch pulse sous le chapiteau de toile rouge. La matinée à peine entamée, la chaleur est déjà telle que la plupart des gens, hommes comme femmes, dansent torse nu, enduits de paillettes et de peinture fluo, les yeux mi-clos derrière leurs lunettes rondes. Les colliers, clochettes et autres bibelots qu’ils arborent vibrent de leur mouvement et des basses que projette un sound-system Funktion One. À quelques mètres, des petits groupes profitent d’un moment de répit assis dans l’herbe ou étendus dans des hamacs à l’ombre de grands sapins. Un type fait griller des patates sur les dernières braises d’un feu allumé la veille. D’autres encore se sont enfoncés dans la forêt, rejoindre une scène plus ombragée du festival, où la DJ Zakia de NTS Radio pose quelques galettes de dub et de jazz pour un réveil en douceur. Il faut dire que ce chapiteau rouge, gonflé de chaleur et de vibrations, n’avait pas vocation à en devenir une, de scène. « À la base, il n’y avait que les bars où l’on sert du Prosecco », se souvient Anna Wall, DJ et membre de l’équipe de Meadows In The Mountains. « Mais les gens se regroupaient systématiquement ici pour danser, alors on a eu l’idée cette année d’en faire une vraie scène avec des DJ’s. C’est la Prosecco Stage ! » Et c’est comme ça que se développe depuis sept années cet insolite festival, juché dans le massif des Rhodopes, à 4 heures de la capitale bulgare, Sofia : pas à pas, au plus proche des festivaliers. Et des gens du coin.

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Ce qui en atteste dès l’arrivée, ce sont les sourires des habitants de Polkovnik Serafimovo. Des petits groupes de jeunes flânent en riant sous l’œil rieur aussi des septuagénaires de ce petit village en contrebas du festival. Devant la Pink House, auberge et point de ralliement stratégique, des Bulgares font teinter des cloches de vaches, attachées en grappes qu’ils tentent de vendre aux festivaliers – Anglais pour la plupart, habillés à la mode néo-hippie-Coachella-Burning-Man pour la totalité. L’atmosphère est surréaliste, comme si une horde de farfadets bigarrés s’était matérialisée ici un bon matin, dans ce village si paisible que la montagne semble pouvoir le ravaler à tout moment. Un chapitre manquant de Cent ans de solitude.

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Sur la place centrale, la supérette fait son chiffre pour l’année en approvisionnant les festivaliers en palettes de bières qu’ils acheminent en équilibre sur leur tête jusqu’au camping, 30mn et quelques encablures plus haut. Des centaines d’Anglais lâchés en liberté dans un village de retraités bulgares, et ça fonctionne. Le secret de Meadows ? Impliquer les locaux, et surtout leur laisser champ libre pour monter leur business en marge du festival. Exemple concret : les carrioles à chevaux. Sur la place centrale, des panneaux lisent : « merci de ne pas utiliser les carrioles pour vous rendre au festival ». La pente est raide, l’accident vite arrivé, surtout quand on constate l’amour des Bulgares pour la conduite à gauche. Et pourtant, les charrettes sont bien là, et les chevaux de trait paissent paisiblement l’herbe grasse. Prendre le risque d’une mauvaise chute dans l’un des endroits les plus reculés et inaccessibles du pays pour quelques minutes de dada ? Ce sera la responsabilité de chacun.

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« Les fondateurs habitent ici, c’est leur deal avec le Maire », explique Anna : « Laisser les Bulgares faire ce qu’ils veulent, ne pas leur imposer le festival. » Les habitants de Polkovnik Serafimovo ont d’ailleurs accès gratuitement au site, où l’on s’amuse de l’improbable rencontre entre des burners anglaises et des couples de retraités ou des musiciens en habit traditionnel. Les stands du festival – nourriture, bar et bibelots new age en tout genre – sont eux aussi principalement tenus par des locaux.

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Passé le couvre-feu à 1h le jeudi soir, la montagne magique s’anime durant 3 jours non-stop. Meadows a commencé comme une rave entre amis et n’a pas trahi ses origines. Le DIY prime, chaque décor fourmille de détails (attrape-rêves, fanions, sculptures, lampions…) et l’on navigue à vue entre les installations en bois confectionnées année après année par l’équipe – un cheval de Troie, un dragon cracheur de feu, une ruche dans les alvéoles de laquelle on s’installe pour admirer le paysage ou piquer un somme. Cela signifie aussi que le respect du site est primordial : politique zéro plastique, on passe le weekend à tendre et rincer sa tasse que l’on porte au bout d’un mousqueton. Au bout d’un jour, l’on ne s’émeut même plus des brins d’herbe qui flottent dans la craft beer locale.

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Sur une toute petite scène, coincée entre un bar de décoctions aux herbes et un stand de burgers végétariens, le public s’était assis pour écouter dans un silence absorbé un concert de folk acoustique. Un peu plus tôt, d’autres musiciens se rassemblaient dans une cabane avoisinante pour jammer. Un matin encore, tandis que les ravers de la veille se pavanent dans les coins d’ombre comme des lézards, une trentaine de personnes en sueur s’étirent durant une séance de yoga matinal face au panorama : vallées verdoyantes, pins sylvestres, soleil levant, brume alpine, montagnes à perte de vue. Au cours de ces quatre jours, nous rencontrons plusieurs musiciens revenus pour la seconde fois, conquis par cette atmosphère unique, assez justement résumée par un festivalier croisé à l’entrée de sa yourte : « Je suis tellement détendu que ça me fait flipper. Je suis encore défoncé de la veille, c’est sûr. »

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Autour d’une assiette d’œufs au « bekon » préparée par la famille bulgare qui nous héberge, on aura aussi rencontré Fiona. Blonde lumineuse de la cinquantaine au regard bleu perçant, vêtue d’un chapeau mauve à bords mous et d’une canne de mage. Cela fait 3 ans qu’elle vient avec son mari : « Allez, on n’a jamais été à un festival de musique. Ce sera amusant ! » Elle se souvient des éditions de tout juste 1 000 personnes en souriant : « C’était très désorganisé ». Aujourd’hui encore, Meadows repose énormément sur la bonne volonté des participants. Sur le site, la sécurité est minime, l’espace non cloisonné. Libre au festivalier aventureux d’aller se perdre dans la montagne pour ne faire plus qu’un avec la nature/se faire manger par les bêtes sauvages. Ou tomber sur cet énigmatique saxophoniste que l’on entraperçoit parfois entre les arbres en train d’improviser un mélancolique solo.

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La musique résonne à toute heure – le système horaire étant d’ailleurs bien vite délaissé au profit de l’observation des mouvements du soleil, bien plus pertinents ici haut. Du hip-hop de bon matin, du folk psychédélique d’après-midi chaleureuse, du cosmic funk de coucher de soleil, de la deep techno de nuit tombée. Et bien sûr, le drum’n’bass de lever du jour lorsque sur la Sunrise Stage, le public tout entier tourne soudain le dos au DJ pour lever les bras devant les premiers rayons qui jaillissent derrière les monts avoisinants, caressant des kilomètres de nuages au son du « Pulp Fiction » d’Alex Reece. Qu’on se le dise : on a rarement vécu de moment de communion aussi fort sur le dancefloor.

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En somme, Meadows in the Mountains est à l’image des brasiers éparpillés sur le site du festival. Personne ne sait vraiment comment ils sont arrivés-là, qui est allé couper du bois pour les alimenter, qui a pris le soin de disposer les pierres pour former leur foyer. Un travail commun. Chaque soir, autour du feu, des gens se sont rassemblés spontanément, se sont rapprochés pour préserver sa lueur antique. Et dans sa chaleur, chacun est libre de faire ce qu’il souhaite – échanger, danser, phaser, s’assoupir, rêver, cesser de penser, encore danser. Et faire griller des patates.

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