Photo en Une : © DR


Lars Dales et Maarten Smeets sont les deux faces du fameux duo Detroit Swindle, qui ne cesse de se produire dans les plus grands clubs du monde. Diggers insatiables, ils fondent leur propre label en 2013, Heist Recordings, qui héberge des pointures telles que Frits Wentink, Matthew Herbert, Byron the Aquarius, Adryiano ou encore Max Graef. C'est donc naturellement qu'ils signent leur second album très éclectique "à la maison", pour une nouvelle démonstration de l'étendue de leur talent. En découle évidemment un nouveau live, les deux compères étant prêts à parcourir (encore) le monde entier, que l'on découvrira le 18 août au Rex Club de Paris.

Vous êtes tout le temps en tournée. Comment faites-vous pour combiner votre travail et votre vie privée ?

Maarten : C’est vraiment difficile de combiner notre travail avec une vie sociale normale. Dès que nos amis veulent faire des trucs cools, on est en train de travailler ! Les anniversaires, les voyages, les dîners… On doit être prévenus 9 mois à l’avance environ pour être sûrs de notre présence.

Lars : On a un très bon exemple avec ce week-end : on doit mixer samedi, et on a une soirée avec des amis vendredi, ce qui est très cool à première vue. Sauf qu’en fait on doit être opérationnels le lendemain à 9h. Au final, on ne peut rien faire et on ne profite pas trop.

Vous avez pourtant l’air plein d’énergie.

Lars : Honnêtement, c’est le meilleur job du monde : faire de la musique et la jouer, voyager et rencontrer de nouvelles personnes tous les jours… J’ai toujours voulu faire ça, et on a cette chance de pouvoir en vivre ! On ne pourra peut-être plus le faire à 50 ou 60 ans. Alors on essaie d’en profiter au maximum ! Ça fait 6 ans qu’on ne s’arrête pas, mais là on va quand même essayer de baisser la cadence, se prendre quelques jours de repos par mois…

Peut-on revenir sur votre rencontre ?

Maarten : Je ne sais plus exactement quand, mais je crois que c’était en 2005. On travaillait pour le même club et c’est comme ça qu’on s’est connu – Lars mixait dans plusieurs bars et clubs. Et l’histoire assez drôle c’est que le club ne voulait plus de moi et avait missionné Lars de me congédier. Mon univers musical ne leur convenait plus. On a donc commencé tous les deux à échanger, à parler de musique, on a testé des trucs et on a commencé à faire du son ensemble.

Quelles étaient vos influences propres, avant de vous rencontrer ?

Lars : J’étais vraiment très inspiré par le hip-hop. On a pu se nourrir l’un de l’autre de nos backgrounds, mais le funk, ce qui fait danser et l’expérimentation musicale, c’est vraiment un truc qui nous lie tous les deux.

Maarten : J’étais plutôt fan de groupes de rock, d’un mélange de noise/garage. Après j’aime beaucoup surfer, du coup j’aimais toute la musique qui tournait aussi autour de cette discipline.

Comment se déroule une séance studio avec Detroit Swindle ?

Maarten : On n’a pas vraiment de rôles attribués ni de plan, ça dépend beaucoup de notre humeur et de la track sur laquelle on va bosser. Les mélodies, le choix des samples, on fait tout ensemble et c’est comme ça que ça marche le mieux entre nous.

Dans quelles conditions avez-vous enregistré High Life ?

Maarten : On a pris 3 semaines l’année dernière en mars. On allait au studio tous les jours et on a évidemment arrêté de tourner. C’était très important de n’avoir rien d’autre à faire que de produire pendant cette période. On ne prenait aucun mail et on n’a pas eu à prendre de décision sur quoi que ce soit d’autre que la musique de l’album. On s’est sentis très détendus et libres, avec beaucoup d’improvisations qui ont été enregistrées sur l’album. Cette attitude nous a aidés pour produire ; on avait décoré le studio avec plein de trucs sympas. Tom Misch et les autres artistes invités sur l’album sont venus pour rejamer nos prod’.C’était rafraîchissant et épanouissant : un jour nous étions d’humeur funky, le lendemain on voulait bosser sur quelque chose de plus froid… Et High Life, c’est le résultat de tout cela. On en est plutôt fiers.

Qu’est-ce qu’il vous plaît tout particulièrement dans le travail en studio ?

Lars : Ce qui est cool, c’est ce temps qu’on peut prendre dans un petit recoin du monde. On avait de bons repas, une machine à café et tout notre matos que l’on connaît très bien pour créer du son. Il n’y avait aucune urgence pour faire les choses. En live, on doit dormir quelques heures puis repartir pour une autre destination et c’est très fatigant. Même en 3 semaines de studio, cela peut paraître court, mais c’est beaucoup de temps en fait. Même si on avait quelques deadlines, c’est resté très calme pour nous. Mixer en tournée c’est super, vraiment, mais c’est aussi très stressant et ça génère de la pression inévitablement.

Maarten : Ce qui est cool c’est qu’il y a des choses que l’on ne peut pas prévoir en studio. Une alchimie se produit sur le moment, comme pour la track avec Tom Misch « Yes, No Maybe » par exemple : on épouse en quelque sorte ce qui se passe pour pouvoir capturer cette énergie dans l’instant ! On avait une idée assez précise en commençant ce track, mais une fois en studio avec Tom Misch et Lorenz Rhode, on a été capables de faire quelque chose de bien plus cool que ce qu’on aurait pu imaginer de base.

Pourquoi en avoir fait un album plus instrumental que votre dernier, Boxed Out ?

Lars : Ce choix s’est fait, je pense, parce qu’on a plus d’expérience que sur notre premier album. On avait fait Boxed Out très rapidement après qu’on ait commencé à faire de la musique ensemble. La seule manière que l’on connaissait pour faire de la musique, c’était l’utilisation de beaucoup de samples – un travail très axé sur des logiciels. On n’avait pas encore nous-mêmes cette approche instrumentale là. Avec le temps, on a assimilé plus de connaissances à propos de la musique en général, mais aussi sur le processus de création en lui-même. On est devenu capable de mieux faire sonner des instruments, on avait de nouveaux goûts musicaux tous les deux. On voulait faire quelque chose de plus que de la simple house. De nombreuses musiques que nous aimons aujourd’hui sont vieilles des années 70’s-80’s, et cette vibe, tu ne pourras jamais l’obtenir avec des instruments synthétisés. Cette texture, c’était vraiment ce qu’on voulait pour notre album. Le fait d’enregistrer en live les instruments, cela donne un vrai sentiment « organique ». On n’a pas voulu utiliser un plug de logiciel, l’instru est là, enregistrée à partir de ce qui s’est réellement joué.

Comment avez-vous choisi vos featurings sur cet album ?

Lars : Je ne sais pas vraiment. On avait déjà fait un remix pour Tom Misch avec « South Of The River », et ça lui avait bien plu. Suite à ça, on est resté en contact. Pour l’album, on avait simplement un track en tête qui allait vraiment bien avec son univers ; on voulait vraiment créer une connexion musicale avec lui dessus.

Maarten : Il joue incroyablement bien de la guitare et sa voix va parfaitement bien avec ses musiques ; on voulait vraiment l’avoir sur notre album. Beaucoup de gens sont surpris de cette collaboration et je le comprends, pourtant on a vraiment créé une connexion très rapidement. Pour Seven Davis Jr, c’était un peu pareil : on avait déjà travaillé avec lui auparavant, et alors qu’on bossait l’instru de « Flavourism », Lars m’a dit : « Et si on demandait l’avis de Seven ? Il serait parfait pour celle-là. » Puis on a décidé de le contacter et on a enregistré les lyrics.

Et Lorenz Rhode ?

Lars : On le connaît depuis très longtemps, depuis 2008 environ – à l’époque où j’avais l’habitude de le booker. Il nous a beaucoup aidés, notamment sur l’écriture ; il est très doué pour traduire ses idées et nos idées en musique, à travers des mélodies, des sons qu’il a créés et qu’on a ensuite traduits dans nos productions. C’est vrai qu’il est une grande source d’inspiration, il peut faire des choses dont nous sommes bien incapables. En fait, il a surtout un pur esprit musical : il peut venir en studio et savoir immédiatement ce que nous recherchons dans un sample par exemple, ce qu’on devrait arranger... C’était vraiment cool de bosser avec quelqu’un comme lui. Nous ne sommes ni l’un ni l’autre musiciens en tant que tels, même si on essaie !

Maarten : Ouais, on ne joue pas d’instrument. Je joue un peu de piano sur le live, un solo rapide, j’ai eu des leçons de piano, mais en 25 ans, je n’ai jamais été aussi bon que Lorenz.

Lars : Moi, j’ai eu ma première leçon de piano il y a 2 semaines. J’en ai déjà eu plus jeune, mais je crois que ça ne compte pas…

C’était compliqué d’enregistrer avec les neuf membres de Jungle By Night ?

Maarten : On voulait faire appel à un groupe afrobeat local, on admirait beaucoup leur musique et on cherchait des artistes proches de nous. C’est un super groupe et ça n’était pas aussi compliqué que ça peut sembler. On avait une très bonne idée de ce qu’on voulait, une partie de la track était déjà faite, on l’avait séquencée en plusieurs sections et ils sont venus groupe par groupe d’instruments. On avait trois jours pour enregistrer le track : le premier jour c’était les congas, les djembés et autres percussions, le deuxième jour les trompettes, etc… Ils sont super sympas et jeunes, ils viennent des Pays-Bas et c’était un vrai plaisir de travailler avec eux. Pour la petite anecdote, on a même enregistré plus de 21 solos de trompettes pour avoir celui qu’on recherchait !

Vous avez remarqué une réaction particulière, lorsque votre public assiste à vos lives, en vous entourant d’autant de musiciens ?

Maarten : Oui, complètement ! La semaine dernière, lors du premier live du nouvel album, c’était très lourd. Les gens voient les artistes sur scène et pas uniquement derrière leur ordinateur ou derrière un controller. Ils voient les instruments et ça renvoie une certaine énergie. Lorenz avec sa guitare, Lars au djembé… Finalement les gens voyaient qu’il se passait quelque chose, avec une vraie circulation d’énergie.

Lars : On connaît beaucoup de live d’autres artistes électros qui sont beaucoup plus basés sur les machines. Nous, on essaie de faire le plus possible sur scène, en live, pour que le public puisse voir des ses propres yeux toutes ces parties s’entremêler et qui donnent ce rendu final.

Avec les tracks « Freeqy Polly » et « Ex machina » vous révélez un nouvel aspect de votre univers plus acid, tandis qu’avec « Ketama Gold » et « Girl from Shiraz », vous présentez au contraire un côté plus ambient. Comment avez-vous su vous approprier tous ces univers ?

Maarten : On avait vraiment envie de montrer notre diversité dans notre musique au travers de cet album. Ça a pris beaucoup de temps pour trouver la tracklist qui pouvait combiner tout ça. On a dû se séparer d’un track d’ailleurs, pour que l’ensemble soit plus facile à harmoniser. L’album présente une certaine linéarité dans son « récit » : il y a une sorte de cohérence qui lie le début à la fin, comme un cycle, et c’est ce qu’on voulait. On a abordé tous ces univers à partir de machines et de synthétiseurs que nous utilisons depuis toujours. Si on écoute attentivement nos tracks, on discerne des similarités. Par exemple : « Yes, No Maybe » – celle avec Tom Misch – a des sonorités similaires avec Freeqy Polly alors que ce sont des tracks totalement différentes ! Mais parce qu’elles viennent du même matos, ça les a en quelque sorte connectés. Ce procédé facilite la cohérence de notre univers. Il y a aussi autre chose qui nous est propre, je pense, c’est qu’on a toujours eu une approche très « swing » dans tous les univers que nous abordons, avec une ligne de drums caractéristique. Le track « Flavourism » présente aussi pas mal de similarités avec « The Wrap Around », notre tout premier track. Et même si The Wrap Around a quelque chose de plus dur, de plus raw (cru), elle garde le même esprit que celui de « Flavourism » et j’aime ce petit clin d’œil à nos débuts.

Lars : « Flavourism », c’est un track assez chaud dans sa structure et dans la bassline ; il y a quelque chose de sensuel et de dansant à la fois. La voix de Seven Davis Jr aussi a ce côté très intime, on dirait presque qu’il chuchote tout près de l’oreille. C’est pourquoi on a choisi de relayer ce track avant la sortie de l’album. Parce que notre label, Heist, a maintenant 5 ans, et que ça fait bientôt 6 ans que « The Wrap Around » est sorti. Ce track scelle en quelque sorte ce cycle,il montre notre évolution.

Avez-vous un moment drôle qui s’est produit en studio à nous faire partager ?

Lars : On a travaillé en étant vraiment défoncés pour le premier track de notre album, du nom évocateur « Ketama Gold » (du nom d’un village marocain réputé pour sa production de hash, ndlr). (Rires) On a dû passer sérieusement au moins 7 heures à écouter la même boucle encore et encore… Puis on est rentré chez nous. On est revenu le lendemain matin, et on avait totalement oublié ce qu’on venait d’enregistrer. On a donc réécouté, et on a été très agréablement surpris. On était super contents de ce qu’on avait fait ! (Rires)