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Notre Trax #212 spécial "Rave Générale" nous fait voyager ce mois-ci en Europe de l'Est, du côté de la Géorgie. À cette occasion, nous vous proposons un léger détour au nord-ouest du pays pour un mix exclusif et son entretien avec Vakula. Originaire de Konotop, ville un peu perdue dans le nord de l'Ukraine, Vakula a pas mal vadrouillé avant de poser ses valises à Odessa sur les rivages de la mer Noire. Reconnu comme producteur talentueux et prolifique, il signe des albums sur des labels de renom comme Arma, du célèbre club de Moscou aujourd'hui disparu, ou Dekmantel, incontournable festival et crew de Hollande, et tout récemment l'excellent LP Metaphors sur son propre label Leleka.

Par Christophe Vu-Augier de Montgremier

C'est dans un petit café d'une rue piétonne pavée que nous rejoignons Vakula pour déjeuner. Il porte une sorte de tunique pour moine de couleur grise, ainsi qu'un gros pendentif triangulaire. Des fringues qu'il nous explique dessiner et concevoir avec des couturiers dans un atelier en Ukraine « juste pour lui ». Devant le menu, il précise être vegan, mais que ce n'est pas facile de trouver son bonheur en France. Il nous avoue ainsi faire quelques exceptions lorsqu'il voyage, et commande un plat de poisson.

Comment as-tu pu accéder à la musique dans les années 90 en Ukraine ?

J'ai toujours été à fond dans la musique dès l'enfance. J'adorais danser et je pensais devenir danseur dans le futur. Mais en 1998 nous avons ouvert une station de radio à Konotop. C'était tout petit, et le mec à la tête du projet était un peu un héros. Nous avons discuté avec la mairie et ils ont proposé plusieurs créneaux. J'avais une émission où je jouais du hardcore, de la drum’nbass. J'avais appelé ça « épicentre ». (Il part dans un grand rire). J'espérais devenir danseur et je voulais partir au Tibet lorsque j'étais adolescent. Plus tard à 18 ans, je suis allé vivre à Moscou pour gagner de l'argent afin d'aller au Tibet. Mais c'était impossible d'économiser dans cette ville, on ne fait qu'y survivre.

Tu sortais beaucoup à Moscou ?

Non-stop. Je dansais toute la nuit de minuit à 6h. Je n'avais pas d'argent, donc je devais attendre que les transports reprennent le matin pour rentrer chez moi. C'était une bonne expérience, les limitations à cause de l'argent m'ont donné la chance d'écouter davantage de musique et de DJ’s. J'étais jeune, maintenant je vois souvent des jeunes gens utiliser des drogues. À mon époque, c'était moins peut-être. Je n'en ai jamais pris, j'étais sportif et je voulais garder la tête claire.

Tu as un studio en Ukraine avec une collection de synthétiseurs à faire pâlir de jalousie pas mal de monde. Quand as-tu commencé à acheter du matériel analogue ?

En 2004 j'ai rejoint ce projet avec un musicien et un professeur de musique. Ils adoraient la minimale, la techno, et je ne comprenais pas que de tels musiciens aiment autant ces genres. Pour eux, la musique était souvent une question d'ego, et dans la techno il n'y avait pas d'ego. L'un d'eux avait un studio, il m'a tout enseigné et j'ai compris qu'analogue serait toujours meilleur que digital. J'ai alors commencé à collectionner les machines et j'en ai une cinquantaine aujourd'hui.

Est-ce une obsession ? C'est plus pour la collection ou les possibilités ?

J'y pense tout le temps. Chaque synthétiseur me donne une motivation différente pour créer de la musique. Si j'utilise un Oberheim OB-8, je retrouve les sonorités du rock progressif. Mes idées vont ensuite être dans les tonalités proches de ce genre. Cela m'influence beaucoup et je souhaite continuer, ou répéter même, la musique qui a pu m'inspirer. Je suis reconnaissant envers chaque groupe, chaque musicien, pour mes goûts musicaux. C'est pour ça que je change souvent de registre. Je pense souvent : « Tu es mon père et c'est pour toi. »
J'ai fait ce choix entre collectionner des disques ou des instruments pour créer ma propre musique. Avant j'achetais soixante disques par mois, maintenant plutôt une quinzaine.

J'ai pu lire dans plusieurs articles que tu étais très impliqué pendant Maïdan. Tu continues ?

Non, je ne veux plus être associé à ça. On ne peut pas faire confiance aux politiques. Pour eux c'est un jeu, mais malheureusement des gens meurent. C'est une mauvaise expérience, j'ai été très actif et rétrospectivement c'était une erreur. Je dois être plus sage, observer plus et lire entre les lignes. J'ai été trop émotionnel, j'ai vu des gens mourir, j'ai beaucoup pleuré.

Tu sembles très attaché à la spiritualité, tu parlais d'aller au Tibet, à la prise de distance par rapport à l'ego...

Par exemple pour l'album Dedication to Jim Morrison. Je n'étais pas fan de The Doors. Un jour d'ennui, j'ai trouvé sur l'eBay ukrainien un orgue. Je suis allé chercher des vidéos pour voir comment sonne cet instrument. J'ai découvert que tous les gens de ces vidéos écoutent The Doors. J'ai commencé à mieux comprendre cette musique, à l'apprécier. Ensuite j'ai recherché des informations sur le groupe et j'ai lu une biographie de Jim Morrison. Ça m'a vraiment impressionné et j'ai commencé à ressentir un lien, comme si c'était un frère. Soudainement, j'ai commencé Dedication. J'étais fou et je ne pouvais plus m'arrêter. Pareil avec David Lindsay (auteur du livre A Voyage to Arcturus, ndlr), je suis devenu… (Il cherche la traduction avec son smartphone.) Fanatique, obsessif. Je ne pensais plus qu'à ça.

Comment ces liens et cette spiritualité s'expriment dans ta musique ?

C'est difficile à expliquer. Je crois dans les gens, dans les anciennes civilisations. Je tente de suivre une voie spirituelle. Depuis peu quand je crée de la musique, j'essaie aussi d'être proche de la nature. On peut trouver le divin partout autour de nous. Mais dans la musique, il y a surtout des émotions, des sentiments. Elle nous éloigne de la nature et je pense qu'il y a un déséquilibre. Avec Metaphors, j'ai tenté de ne pas mettre d'émotions, juste des sons sans une grande dramaturgie. C'est surtout une atmosphère qui vous enveloppe, un peu comme de la méditation. J'essaie de ne pas ressentir d'émotions, les émotions sont destructives.

Tu as plusieurs labels, c'était nécessaire ? Tu préfères tout sortir toi-même ?

Je fais tout sur un disque, sauf l'illustration. J'aime vraiment pouvoir tout faire moi-même. Je n'aime pas demander aux gens de sortir mes disques. Je n'ai jamais rien envoyé à personne, je n'aime pas l'aspect business. C'est aussi pour cela que je donne moins d'interviews, parce que c'est trop souvent pour de la promotion.

On te voit parfois écrire des mots durs sur la musique électronique, sur les réseaux sociaux ou dans des interviews.

C'est un peu comme tout le temps manger la même chose, on finit par ne plus ressentir le goût. C'est mon opinion sur la scène d'aujourd'hui. Des DJ’s vont jouer tout le temps la même chose, comme si c'était un boulot normal. Ce n'est malheureusement plus de l'art, mais quelque chose de mercantile. Lorsqu'on joue beaucoup pour beaucoup d'argent, on peut penser que ça ne durera pas. On rentre alors dans une mentalité de toujours jouer plus, de ne jamais refuser de dates, et même si l'on se tue à la tâche, on continue. C'est la culture pop. Comment gagner de l'argent avec la culture ? Comment promouvoir ? Untel a 100 000 followers sur Instagram donc il jouera ce festival... On ne peut rien y changer, mais il faut juste essayer d'être vrai dans ce qu'on fait. C'est la seule façon d'exister.