Photo en Une : © Jonathan Livingston


Par Sylvain Di Cristo

Ça gueule à l’entrée. Un type enlève son t-shirt devant les grilles de la Friche Belle de Mai, braquant des yeux le vigile prêt à tout, lui aussi. La tension monte entre les deux hommes, pourtant tout le monde s’en fout, attend patiemment que ça se termine pour que les grilles puissent se réouvrir. On est bien à Marseille. Normale aussi est la longue queue de festivaliers venus profiter gratuitement du toit-terrasse de la Friche où les sudistes Malcolm, Tropicold, l’Allemande Perel et la Parisienne Louise Chen se produiront vendredi et samedi sous le soleil couchant. On nous dit que c’est toujours comme ça à la Friche, « parce que cet endroit est juste génial ». On aura rapidement compris que le mot était faible.

Terrain de jeu et phare culturel de la cité phocéenne, la Friche c’est 8 000 m2, un skatepark, un mur d’escalade, deux restaurants, des espaces d’expression en veux-tu en voilà, un toit-terrasse gigantesque surplombant la ville et, pour le Bon Air, une scène extérieure ainsi que trois autres à l’intérieur de grandes salles modulables, dont le célèbre club marseillais Cabaret Aléatoire. Sans oublier une cinquième stage perchée sur la terrasse intermédiaire, ouverte mais couverte. On s’y perdrait.

D’ailleurs on s’est perdu et c’est lors de nos pérégrinations nocturnes que nous avons été au contact d’un public marseillais qui n’a rien à envier à Paris ni même aux autres capitales européennes. Respectueux, franchement beau, hétéroclite, connaisseur, sympathique et avenant, il reflète les valeurs de son impressionnant écrin où la liberté d’expression semble être le maître-mot. Ainsi, on se retrouve pantois devant ce couple de danseurs survoltés que le public de Young Marco entoure. Aussi ce sourire béat avait la fâcheuse tendance à revenir s’accrocher sur nos visages, devant ce joyeux bordel qui brassait enfants en bas âge gribouillant sur les dalles chaudes de la terrasse, parents se délectant de la musique électronique aux couleurs exotiques sur une chilienne de jardin et oiseaux de nuit prêts à en découdre avec les différents sound-systems.

C’est un vent de tous les possibles qui soufflait à travers ce monstre de béton tatoué où y déambuler n’appelle qu’un seul constat : on est bien, là. On ne voudrait presque pas vivre un festival ailleurs qu’ici. Il y a du soin dans les détails et de l’amour dans les couloirs, et tout ceci n’est pas un hasard, les différentes entités derrière l’événement ont veillé au grain. Le public agit comme un buvard sur lequel a coulé leurs valeurs de la fête, celles de l’underground, celles qui prônent l’alternative et les poussent à défendre des artistes que l’on voit peu (ou pas) dans la cité phocéenne comme l’Anglais Joy Orbison, le rare Bjarki (qu’on aurait adoré entendre sur les Funktion-One de la Ballroom Stage dont le modèle n’était, nous a-t-on raconté, pas encore commercialisé), le vogueur Kiddy Smile, la terrible Paula Temple... Mais aussi des locaux comme l’avant-gardiste Yung Soft et son mélange de dancehall et de hardcore, le membre du collectif marseillais Metaphore Shlagga qui défia son public avec un live de techno industrielle à la limite du black metal – que les enceintes du Cabaret Aléatoire ont été les seules à ne pas apprécier ; ou encore le collectif Paillettes, une bande de déjantés shootés au gabber chargée de vider le toit- terrasse l’heure venue en scandant au micro : « Ne travaillez jamais ! »

Des félicitations sont de rigueurs. Alors un grand bravo aux acteurs invisibles de ce moment d’hédonisme car un line-up aussi pointu à Marseille, c’est grâce à eux ; l’alternative aux grosses productions type Marsatac, c’est grâce à eux ; des prix tous doux comme ceux proposés aux bars, c’est encore grâce à eux. Et le public répond présent, chaque année toujours plus nombreux... On l’espère pour encore longtemps.