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Ils y étaient tous, à ces mythiques raves qui ont introduit le mouvement techno en France entre 1989 et 1994. Certains ont même décidé d’y prendre part en les organisant à leur tour. Le casting des intervenants rassemblait le directeur du Rex Club depuis 11 ans, Fabrice Gadeau, et Rackam, l’homme derrière les événements trance Gaïa et le nouveau club underground l’Officine 2.0. Le directeur du club du boulevard Poissonnière a vécu sa première rave party, organisée par Libération, le 8 janvier 1992 à la Défense. Figure éminente de la techno hardcore, Manu le Malin était présent en compagnie de son homonyme Manu Casana créateur du premier label électro français : Rave Age Records (1989). Et enfin, le DJ et producteur Madben, qui a sorti son premier album, Frequence(s) en avril a endossé le rôle de modérateur dans ce débat auquel Trax a assisté. Alors les anciens, c'était mieux avant ou pas ?

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Au commencement, il y a eu la nécessité de décloisonner les différentes tribus : les rockeurs, les punks, les amateurs du disco, du jazz… Un climat hostile régnait entre les genres, qui dégénérait parfois (souvent) en bagarres de coins de rue. La France était « en retard » comparée à ses voisins anglo-saxons. Manu Casana se souvient : « La rave est venue décloisonner la jeunesse de l’époque pour former une vraie cohésion... Avant, il fallait venir tiré à quatre épingles pour aller en discothèque ; il était vraiment temps de changer les choses ». On entend clamer « Liberté ! » du fond de la salle, le ton est donné. Manu le Malin rajoute : « Les lieux changeaient tout le temps, sous des ponts, comme le pont Tolbiac, dans des hangars, sur des péniches… C’était aussi des gens nouveaux et des musiques inconnues. Il y avait de la tribal, de la house, du hardcore puis de plus en plus de hardcore… ».

 

La liberté, la cohésion et la solidarité qui commençaient à apparaitre entre les fêtards de l'époque a frappé les quatre hommes : « On n'avait pas d’argent, mais une association, Take No System, qui organisait des trajets en bus pour faire des soirées à l’étranger. Une fois, on est allé en rave en Angleterre, à Universe, et j’ai pris la tarte de ma vie ! » raconte Fabrice Gadeau. « Un soir j’étais tombé sur un dancefloor entièrement composé de trampolines, c’était dingue. » répond Fabrice Rackam quand on lui demande son meilleur souvenir. Avec Manu Casana, ils regrettent qu'« aujourd’hui les ravers ne [fassent] pas attention les uns aux autres, ce sont des électrons libres qui se bousculent, et si ça va pas, t’es dans la merde. Est-ce un changement générationnel, plus individualiste ? Avant ça n'existait pas en tout cas... » Une personne du public, un jeune s'opposera à ce constat, expliquant qu’il existe bien une solidarité et que les gens doivent aussi se prendre en main. À cela Manu Casana conclut « Chacun doit se prendre en main tout en faisant attention aux autres ». À bon entendeur.

Viennent les débuts de la répression en 1995, avec la fameuse circulaire du ministre de l'Intérieur Charles Pasqua, censée informer les forces de l'ordre du phénomène rave. Y sont assimilés rave, consommation de drogues excessive, présence de mineurs. Mais la passion persiste, « Ils ne voulaient plus qu’on existe, ça nous a donné envie d’en faire plus » raconte Fabrice Gadeau. Plus récemment, c’est l’arrêt Mariani de 2001 — lequel oblige les organisateurs de rave à demander au préalable une autorisation à la préfecture — qui a réduit considérablement la marge de manœuvre du phénomène. Manu le Malin tranche dans le vif : « À savoir si la rave c’était mieux avant, ma réponse c’est non et oui, la question ne veut rien dire. Ce qui appartient au passé doit y rester. Aujourd’hui, des mecs font pareil sauf qu’ils demandent des autorisations. Cette autorisation c’est juste pour récupérer des sous et imposer plein de contraintes derrière, bien sûr ! Payer la SACEM, se restreindre à la bière, un service sécurité obligatoire… Il y a des mecs de 20-25 ans d’aujourd’hui qui ont la même passion que nous, l'essence et l'énergie est toujours là, sauf qu’ils ont appris de nos erreurs, ils font des trucs plus qualitatifs. Je me prend encore aujourd'hui de sacrés tartes et c'est ça, la rave ». La salle applaudit. 

Mais qu'est-ce qui a fondamentalement changé aujourd'hui ? Fabrice Rackam dénonce une récente professionnalisation, à outrance, de certains organisateurs, « à leurs yeux, le public n’en est plus un, ce sont des clients ! ». Manu le Malin renchérit « Au Lunar, 1 vigile pour 10 000 personnes, des lumières qui restent allumées parce que les conditions de sécurité ne sont pas remplies, ça c’est le sheitan du business qui a été généré depuis ».

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Réaction d'une participante à la soirée Lunar, organisée le 10 mars 2018 à Paris.

Est-ce que le responsable n'est pas plutôt la musique électronique elle-même, et le fait qu'elle soit devenue si populaire ? Y a t-il vraiment trop d’argent à la clé ? Alors que l’accès aux raves est aujourd'hui facilité par l'accès à Internet et au partage d’infos sur les réseaux sociaux, Fabrice Rackam rappelle que « Pour avoir des infos sur les teufs, il fallait le mériter... Aujourd’hui les gens viennent pour consommer et pour juger la soirée, nous avant on était acteurs de la soirée ». Fabrice Gadeau : « Il y a beaucoup plus d'organisations commerciales, il ne faut pas se mentir. Avant, avec 500€ on faisait une soirée, en 24 heures on pouvait changer de lieu sans problème. Heureusement que les free parties existent toujours, mais maintenant on est plus rentré dans de l'organisation de concerts ». Fabrice Rackam explique: « Organiser une rave à Paris c'est inconcevable, la location c'est hors de prix, il y a eu des attentats à Paris, il faut payer une tête d'affiche de plus en plus cher, cela devient trop compliqué ».

Manu le Malin tempère « Tout n'est pas que business. Il y a encore tous les weekends des saisies de matériel parmi des organisateurs de bonne volonté. Aujourd’hui l’enthousiasme pour le genre a aussi permis des progrès techniques incroyables en termes de scénographie, on a des projections mapping, des jeux de lumière impressionnants. Certes on se professionnalise, c’est normal, moi le premier ! C’est ceux qui veulent faire uniquement un max d’argent qui font mal les choses ». Il conclut : « Aujourd’hui il y a moyen de faire des tas de choses très bien, dans les banlieues, Porte de Vanves par exemple, à l’époque, on faisait nos raves à côté de types qui n’avaient pas l’air de rigoler et pourtant, ils finissaient par venir danser avec nous, c’est ça l’âme du truc qu’il faut perpétuer ». Un message d’espoir est lancé aux prochaines générations... Rave on !