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Le festival Les Nuits Secrètes apparait aujourd’hui comme l'un des rendez-vous estivaux incontournables du nord de la France. Depuis 2002, il transforme chaque année l’ancienne ville ferroviaire d’Aulnoye-Aymeries en cité d’effervescence culturelle et de rencontres musicales, sociales, générationnelles... Olivier Connan, directeur artistique et fondateur du festival, a lancé l’an dernier La Bonne Aventure, petite soeur des Nuits Secrètes sur le front de mer de Dunkerque. Il revient avec nous sur les questions d’isolement culturel, de résistance face à l’extrémisme, de valorisation du territoire auxquelles répond ces événements...

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"C’est extraordinaire d’avoir ces artistes ici, parce que ça permet de les voir en même temps que le reste du pays, et pas six mois plus tard."

Quels sont les enjeux qu’implique la création d’un festival sur un territoire isolé comme celui d'Aulnoye-Aymeries ?

Les Nuits Secrètes se sont montées à Aulnoye parce que j’y ai grandi, et que l’équipe et l’association se sont montées là-bas suite à l’initiative du maire qui souhaitait y créer un événement tourné vers la jeunesse. Quand on a démarré, tout le monde nous disait qu’on n’avait aucune chance. Le Nord n’était pas vraiment une terre de festival à l’époque. Mais on a fini par faire une force de cet isolement. La question de l’isolement culturel n’est plus la même qu’il y a 20 ans. Grâce au web et aux plateformes de streaming, tout le monde a de la musique dans la poche aujourd’hui. Est-ce que la démocratisation de l’accès à la musique a démocratisé l’accès au concert ? Je ne sais pas, mais ça incite à aller en voir. L’enjeu d’aujourd’hui, c’est de résister à l’uniformisation de ce qu’on écoute et de faire accéder tout le monde à la diversité musicale et culturelle, à autre chose que les modèles dominants. Le boulot de notre festival s’inscrit là-dedans. On essaie de faire découvrir un maximum d’artistes à nos festivaliers. 

Qu’est-ce que ce festival apporte aux communautés locales ?

Aujourd’hui, ce qu’on a monté est devenu identitaire. Les gens et les gamins du coin sont fiers que ce festival ait lieu chez eux, parce que ça change et que c’est positif. Aulnoye-Aymeries est une cité ferroviaire autrefois importante, mais aujourd’hui en souffrance, subissant le chômage. C’est une zone sinistrée. Et désormais c’est aussi connu pour les Nuits Secrètes, ça permet de donner une autre image de cette ville, de cette région. C’est extraordinaire d’avoir ces artistes ici, parce que ça permet de les voir en même temps que le reste du pays, et pas six mois plus tard. C’est déterminant de ne pas avoir l’impression de vivre dans un bled de merde, mais d’être dans l’ère du temps, dans l’actualité.

Les Nuits Secrètes et La Bonne Aventure semblent inscrire la ville et son décor comme composante à part entière de l’organisation et du programme. Est-ce le résultat d’une réelle volonté de mettre en scène la ville ?

Le réalisateur Robert Guédiguian dit qu’il y a deux manières de voyager : soit tu visites ton quartier soit tu visites le monde. Le festival se passe dans la ville parce qu’il est l’évolution d’une fête populaire qui avait lieu là. Plutôt que de s’excentrer, on avait envie de s’amuser avec la géographie de la ville, d’y faire déambuler les gens. On fait se rencontrer la tradition du Nord, avec ses grosses frites et ses gens qui festoient, et une programmation un peu différente, raffinée, plus branchée. Ce qui m’intéresse énormément, c’est de faire vivre des choses la nuit, en extérieur, dans le Nord. Ce n’est pas un coin où les gens sortent lorsqu’il fait nuit. C’est ce que propose le festival et les gens adorent : ça crée des moments inédits, différents. Le temps du festival, la ville se transforme…

Le festival La Bonne Aventure, petite sœur des Nuits Secrètes, semble poursuivre cette dynamique à Dunkerque. Ces deux projets partagent-ils la même ambition ?

Oui, carrément. Dunkerque a vu ce qu’il passait à Aulnoye-Aymeries et nous a demandé d’imaginer quelque chose de similaire là-bas. C’est une ville très forte, une grande puissance maritime. Visuellement elle est impressionnante, car elle regroupe plein d’identités différentes entre la plage, les usines, la frontière belge, les maisons art déco… Elle est chargée d’histoire, et possède un côté un peu désuet très plaisant. Le maire m’a dit, un peu comme l’avait fait celui d’Aulnoye, qu’il voulait organiser un événement où les jeunes viendraient s’éclater. Une proposition comme celle-là ne se refuse pas, on a foncé. Et puis la plage, c’est assez inspirant. Les Nuits Secrètes et La Bonne Aventure donnent un peu un aperçu des deux identités du Nord : la verdure et le parc naturel d’Aulnoye, et le littoral et la plage de Dunkerque. Dans les deux cas, ces événements se passent en ville et joue ave l’architecture et l’urbanisme.

"On est dans des territoires qui souffrent, sur les terreaux du FN, où il faut se bagarrer contre l’extrémisme au coin de la rue. C’est important de faire venir des artistes qui défendent quelque chose."

Les autorités locales semblent très impliquées dans l’organisation de ces événements. Comment s’organise la coopération avec elles ?

On n’est pas seuls derrière ce projet, pour le monter il faut qu’il émane d’une volonté collective, et donc celle des élus. Ça ne pourrait pas se faire le feu vert des municipalités.  L’enjeu de départ est de ramener de l’énergie et du monde dans les villes et de les faire vivre différemment. Ça n’a rien à voir avec un festival en plein champ ou sur un site fermé, ces événements ont lieu en pleine ville, il y a des scènes partout, ça circule… Les questions de sécurité sont primordiales. C’est pour ça que la coopération avec les autorités locales est hyper importante. On est plus dans les années 80 où des rockeurs en perfecto se bastonnaient avec des flics… Après, ce qui permet autant d’harmonie et de paisibilité lors de nos événements, c’est la diversité du public elle-même permise par la diversité de la programmation. La spécificité du public rend les autorités plus méfiantes, tandis que lorsqu’on rassemble des enfants, des familles, des jeunes et des plus vieux, leur comportement et leur état d’esprit s’adaptent, ça reste bon enfant et il n’y a pas de débordement. C’est ce qui permet cette confiance mutuelle avec les autorités.

La programmation bouscule-t-elle ou au contraire rejoint-elle les attentes du public ?

On cherche a rendre accessible la diversité culturelle. L’enjeu est avant tout d’attirer les gens sur l’ensemble d’une programmation, sur ce qu’il y a avant et après les têtes d’affiche, et d’aller à la rencontre de plein d’univers différents. C’est important de pouvoir faire évoluer les goûts et les couleurs de chacun. Moi je suis heureux quand je vois les gens se réunir et partager un moment d’osmose devant un concert. On est dans des territoires qui souffrent, sur les terreaux du FN, où il faut se bagarrer contre l’extrémisme au coin de la rue. C’est important de faire venir des artistes qui défendent quelque chose. Je préfère que les gens discutent après avoir vu Feu! Chatterton ou Eddy De Pretto plutôt que pas du tout, et je pense qu’apporter de la diversité dans un lieu isolé culturellement fait évoluer l’intelligence collective. 

La prochaine édition de La Bonne Aventure aura lieu les 23 et 24 juin à Dunkerque, et celle des Nuits Secrètes à Aulnoye-Aymeries du 27 au 29 juillet 2018. La programmation complète est à retrouver sur le site internet de ces festivals.