Photo en Une : © Yannick Sas

Tel un raz-de-marée, des centaines de peluches multicolores déferlent sur le Palais des Beaux-Arts de Bruxelles, tapissant chaque recoin de la rotonde qui accueille la « SCHMMETTRROOSSPPECCTIVVE » de Charlemagne Palestine. Lorsqu’on lui soumet le projet, il se souvient s’être exclamé : « Merde, je ne veux pas de rétrospective ! », préférant laisser cette tournure postérieure aux artistes disparus.

Deux pianos à queue trônent au centre de la salle, surchargés d’une colline de peluches. Au plafond, des dizaines de ballons filtrent la lumière. Les colonnes sont enserrées de rubans, un miroir rond suspendu au sommet de chacune d’elles. Les peluches s'y reproduisent encore et encore. L’espace évoque la tanière d’un accapareur, ou les derniers préparatifs d’une rave joyeusement régressive ; ne manquent plus que les tétines de et les bracelets kandy.

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Mais où est-on tombé ? Les boules disco qui flottent dans plusieurs salles parsèment le sol d’écailles lumineuses : « ça ne ferait pas très sérieux dans une exposition de minimalistes à New York », s’esclaffe l’artiste, vêtu d'un costume bariolé qui lui donne ici des allures de caméléon. Proche de ce courant à ses débuts – il collabore avec Philipp Glass, Steve Reich et Terry Riley dans les années 70 –, l’œuvre de Palestine déjoue à l’évidence le conceptualisme froid qu’on lui associe parfois. Le grotesque n’est jamais bien loin – on tourne la tête, et trois ours phosphorescents cousus ensemble se dressent en totem. Enjambant les frontières entre les styles (sa Body Music, où l'artiste se sert de son corps comme instrument, confrontait par exemple le son, l'architecture, la vidéo et la performance), elle s'accommode mal des -ismes.

Ce Gesamtkunstwerk décomplexé en atteste. Rien n'y est ferme : les fétiches en polyester sont devenus matière malléable, moulage du lieu. Ils environnent plus qu’ils ne côtoient les esquisses, vidéos et tableaux issus d'un demi-siècle de carrière.

Tel l’impressionniste qui ne se sépare jamais de son chevalet de campagne, Palestine embarque toujours quelques Schtroumpfs et Mickeys dans sa valise – lorsqu’il jouait, en avril dernier au festival Intonal, sur le grand orgue de l’église Saint-Johaness, il en avait disposé un à côté de lui, avant de proclamer : « Il n’y a pas meilleur synthétiseur qu’un orgue dans une église, un lieu fait expressément pour le son. » La musique est aussi omniprésente dans l'exposition de BOZAR.

Charlemagne Palestine au(x) piano(s) durant le vernissage

Les œuvres sonores de celui qui a étudié avec Donald Buchla dialoguent entre elles. Pas de casques audios individuels en vue : « isoler le son, c’est le rendre plus plat et directif, c’est précisément ce qui ne m’intéresse pas ». Tout se mélange, les accents noise se mêlent à une ambiance de jungle, dans une salle où des statues de la divinité Ganesh – « elles viennent de Java et ont plus de 1000 ans », assure l’artiste – siègent sur des autels… À côté d’autres boules disco. Comme dans une rave, encore, le mystique s’invite dans les environnements les plus prosaïques.

Plus loin, une grande peluche d’ours blanc, animal sacré chez les Inuits, contemple dans un miroir sa tête soudain parée de couleurs. Son flanc est marqué de runes indéchiffrables. Ce que cela signifie ? Allez savoir. Les notices et cartels ont été bannis de l’exposition. Pas de théologien à l’horizon, non plus. Reste que le propos de Palestine est élusif, mais palpable : « Tout le monde est devenu stupide et sacré ». Une sentence qui résonne autant à l’époque de la Beat Generation qu’aujourd’hui. Et si les cent questions soulevées par ce gloubi-boulga de fausses fourrures, de singes gourous et de panthères shamans, valaient bien plus que la commodité de leurs réponses ?

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 La « SCHMMETTRROOSSPPECCTIVVE » de Charlemagne Palestine est visible à BOZAR jusqu’au 26 aout 2018.