Photo en Une : © Elsa Cazottes, Courtesy Nuits Sonores pour toutes les autres photos

Admettons-le d’emblée : Trax n’a pas pu couvrir le festival dans son intégralité. Pour ne rien manquer de ses 200+ artistes et de sa cinquantaine d'évènements Off, il aurait fallu mobiliser l'intégralité de la rédaction, prévoir 10 boites de pansements antiampoules et autant de cathéters pour les perfs d’hydratation en fin de parcours. Mais la programmation fait bien les choses (retrouvez ici l'interview de Pierre-Marie Oullion, l’homme derrière cette affiche de haut vol) : l’on n’aura jamais eu l’impression d’avoir manqué tel live ou DJ capital ou d'avoir été à court d'alternatives musicales.

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Ammar 808 & The Maghreb United

À l’instar des artistes qu’il invite, NS se distingue par un grand sens du rythme. Dans les festivals, les performances live se retrouvent trop souvent cantonnées à la journée ou au début de soirée ; et la nuit tombée, difficile d’échapper à l’injonction des sets "dansants". Des évènements à deux temps, en somme. Pas de ça ici. La nuit, l’on aura pu prendre la déflagration Ben Frost en pleine figure, sans kicks ou presque, avec une puissance de feu qui faisait vibrer toute l’armature des anciennes usines Fagor-Brandt (qui accueillaient le programme nocturne du festival), tandis que le légendaire Larry Heard transportait la grande scène.

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Au Sucre, devant cinquante personnes à peine, Pan Daijing s’adressait au public sans micro, pour un mélange entre noise et théâtre expressionniste qui nous aura scotchés – au même moment, Paula Temple matraquait la Salle 1930 devant des milliers de technophiles. Le samedi encore, juste avant qu'Amelie Lens ne déroule sa techno calibrée sous les lumières stellaires de la Halle 1 (la seule, lors de Nuits, où l’on se sentait parfois à l’étroit), les paternels de Los Wembler’s de Iquitos, moyenne d’âge 70 ans, embarquaient la Halle 3 pour un pur concert de cumbia. Pas de fusion moderne, de réinterprétation électronique (Dengue Dengue Dengue s’occupera de ça derrière) : juste de la pure cumbia, et une chenille de 50 personnes qui se forme spontanément dans la foule. Voilà les petites choses qui font que la grosse machine NS ne s’enraye pas.

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Il y en avait d’autres, en nombre. Certaines plutôt visibles : la campagne d’affiche sauvage de cette citation de Cornelius Harris, manager d’Underground Resistance (ses propos sur le rôle de l’engagement dans l’art sont à retrouver dans Trax #211), que l’on repérait sur tous les murs des sites officiels, mais aussi à plusieurs reprises dans Lyon : « Nous appartenons à ce grand monde, ne le nions pas » (« We can’t say that we are not part of this bigger world »). Un appel au partage qui n'échappait à aucun festivalier, un mantra que l’on marmonnait en passant au point info, en commandant sa bière, en faisant la (relativement courte) queue aux toilettes, en se posant dans la grande halle réaménagée cette année en coin chill… Élégante façon pour le festival de porter son engagement auprès de tous ses publics, sans en faire trop. Si les plus studieux se seront rendus dès mercredi aux conférences de l’European Lab, les kids qui se pressèrent samedi, sur les coups de 15 heures, pour prendre 7 heures de techno brutale dans les tympans (l’enchainement Femanyst-Amelie Lens-Rebekah-Paula Temple en a mis plus d’un au tapis), y auront aussi été sensibilisés.

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Ces petits actes de résistance étaient partout. Aux usines, un immense écran, immanquable, diffusait en continu les vidéos des dragqueens invitées par Viceland au festival. À l’Extra de la place Rambaud, au détour de DJ sets disco-funk, on aura croisé l’asso antigaspillage Aremacs, présente sur NS depuis 10 ans. Au square Delfosse, à deux pas de la Sucrière où se déroulaient les Days, 2 000 personnes dansaient devant une house rehaussée par des joueurs de djembé et de saxophone. Près de 10 stands y présentaient leurs actions en faveur des sans-abris.

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Bloc Party à la place Rambaud

Bien sûr, il faut que le public soit réceptif. Le festival a pu compter sur cela pour un service de sécurité qui nous a semblé particulièrement aimable, peu enclin à bousculer les gens pour se frayer un passage. Les secouristes que l’on croisait étaient souvent souriants, preuve sans doute que leurs interventions furent rares. La mention spéciale revient à ce vigile posté juste devant la colonne d’enceintes gauche lors du closing de Motor City Drum Ensemble. Malgré tous ses efforts pour rester stoïque, le regard détourné de la foule qui lançait ses bras en l’air, il ne pouvait s’empêcher de remuer la tête en contenant un large sourire.

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Il y a eu de « grands » moments : le jazz retentissant de Kamasi Washington (même si on lui préfèrera, personnellement, la performance plus intime des prodiges londoniens Binker and Moses au Sucre, à l’issue de laquelle ils interpellent le public « eh, les gars, on vient faire la fête avec vous maintenant. On boit un coup, on se grille une clope et on arrive. ») ; les b2b tant attendus d’Antal et Hunee, Objekt et Call Super, de Kerri Chandler et Jeremy Underground, de Seth Troxler (qui remplacera au dernier moment The Black Madonna) et Laurent Garnier ; les milliers de danseurs en extase devant le live de Bicep ; Peggy Gou livrant l’un des meilleurs sets « big room » du festival, l'achevant par "Nuits Sonores" de Floating Points avec tout le staff dansant derrière… Ces moments, pour aussi forts qu’ils aient été, ne seraient rien sans ces perles qui se sont accumulées tout au long du festival.

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Le Voilaaa Soundsystem enjoignant tout le public à se faire « le plus gros câlin de Nuits sonores », par exemple. Aïsha Devi en tank top jaune fluo, des perles collées sur le front, transportant le Sucre de sa voix spectrale en pleine après-midi – « C’est assez tôt pour les fantômes, mais la magie était là » remercie-t-elle. La nuit, nous aurons été captivés par le microclub dragqueen et les shows (presque) privés dans cette cabine exigüe aux allures de décor de Twin Peaks. Lorsque nous y passons, une envoutante reine danse et chante en playback la reprise de « 3e sexe » par Miss Kittin. Magique.

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L’on pourrait détailler pendant des pages tous les DJ sets et live qui nous ont marqués, énumérer les têtes d’affiche qui justifient à elles seules le voyage. Mais le point crucial demeure que la quantité n’éclipse pas la qualité. Nuits sonores parvint à ménager cette année encore un espace pour les petits moments – Usé qui se tape le micro sur le pénis en chantant sur "Billy Jean" avant de finir son concert par un bras d’honneur, par exemple, ou ce connaisseur en marcel qui balance durant le live de James Holden « c’est cool, on dirait de la musique bretonne » – qui font les grands festivals.

En longeant la Saône pluvieuse à la sortie du closing, contemplant la rive droite ensevelie sous les arbres gorgés d’eau, le « boum boum » qui s’évanouit derrière, on sent déjà une pointe de mélancolie à l’idée d’avoir à attendre une année entière pour revivre ça.

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