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Par Théophile Pillault

En programmant Roméo Elvis en opening de sa 21e édition – suivi de près sur le line-up par la reformation des Svinkels (ainsi que par Biffty x Weedim le lendemain), le festival breton Panoramas s’imposait clairement comme l'un des plus grands rassemblements du week-end dernier. Un véritable « soulèvement de ienclis » même – selon l’expression de Vald –, inauguré en 2016 par la programmation à Panoramas de ce dernier, amplifié en 2017 par celle de Lorenzo, et largement confirmé cette année par toute une flopée transgénérationnelle de rappers – en gros, de Gérard Baste à 2CheeseMilkShake.

Circle Pit sur Roméo Elvis, hordes de souillards lookés aux couleurs du Patapouf Gang, marée d’enfants-zombies sur Manu le Malin… Panoramas continue de marquer les mémoires de ses (très) jeunes festivaliers. Festivaliers qui ne fusionnent de leur tente-deux-secondes que pour se lancer, deux nuits de suite, dans une vaste spirale narcofestive et musicale, qui a réuni sur le parvis de Lango près de 30 000 personnes, soit un peu moins que l’année passée (32 000). Parmi les nombreux peak times du vendredi, on peut citer sans risque l’ouverture super hot line de Roméo Elvis, le revival du Svinks avec un Gérard Baste en tonton bienveillant du game alternatif, le live de French 79 ou l’excellent passage sur la scène cachée de Madben. La moitié du binôme de Trunkline vient d’ailleurs de sortir Fréquence(s) sur le label Astropolis Records. Un LP cérébral, lumineux et hyper réussi, à écouter ici.

Le titre d’employé du mois pour ce DAY 1 revient entre les mains expertes du producer-trappiste Myth Syzer (Le Shine de Hamza ou le Périscope de Damso, c'est lui), qui est parvenu à raccrocher les wagons juste derrière Roméo Elvis, sans forcer, en fixant le public sur le dancefloor avec une sélection de trap caillera, moitié thug, moitié love, finement choisie. Il y a quelque chose d’assez pulsionnel et brillant dans le travail de production mené depuis quelques années déjà par ce jeune mec et son crew Bon Gamin. Son premier album Bisous est sorti le 27 avril dernier et annonce une promesse pleine de R’n’B, expérimental, de bicrave mélancolique et d’amour. C’est d’ailleurs sur ce genre de propales cross-over que Panoramas fait le boulot, beaucoup plus qu’en alignant les têtes de gondole habituelles. De Fakear à La Meute en passant par Bagarre, des combos que vous pourrez tous voir à peu près partout en Europe jusqu’à fin août. Et de cross-over il a été largement question, dès le lendemain à 19h20 pétantes, puisque Panoramas relançait la machine du DAY 2 avec les Casual Gabberz, collectif « frapcore » qui oscille entre kicks de hardcore et incartades dans le rap français, tendance Rim K, Rohff, B2O ou LIM.

Il fait encore jour alors que le groupe – en formation trio, épaulés au mic par un Krampf déchaîné – s’empare d’un chapiteau initialement timide, qui va alors très vite s’enhardir. Il faut dire que leur mix, super physique et convivial, frappe où ça fait du bien, comme avec ce remix des injonctions du P.D.R.G., passé à la moulinette Von Bikräv. « C’est intéressant d'ouvrir les hostilités finalement. Tu es plus libre, il y a moins d’enjeux que de jouer entre tel ou tel artiste à pression, expliquent les Casual Gabberz. Là au moins, on a les coudées franches. »

Il a y une vergence dans la force noire électronique, et elle est incarnée aujourd’hui par des Madben, des Rebeka Warrior, AZF évidement, mais également le collectif Métaphore à Marseille, le collectif MU à La Station – Gare des Mines de Paris... Ainsi les Casual Gabberz, et leur label bien sûr, sont en train de réussir la convergence des luttes entre digital hardcore et rap français façon Street Lourd. Alors que les esthétiques du mouvement gabber sont régulièrement spoliées (de la hype normcore à Die Antwoord) ou toujours largement incomprises par les médias, la bande de potes a tracé une ligne de sécurité et d’intégrité autour de leur musique. Les artworks du label, presque tous signés Esteban Gonzales, comme leurs plongées dans le rap français y sont pour beaucoup : « Moi j’ai grandi en banlieue nord, explique justement Esteban. De fait, je suis lié au 93, mais cet attachement se manifeste dans notre musique de façon inconsciente. Il n’y a pas de posture préétablie. On ne se dit pas à l’avance qu’il nous faille remixer tel morceau ou tel gimmick par calcul politique ou autre. Mais c’est vrai que ce rap nous influence. On est juste sincère là-dessus. » À Aprile, Von Bikräv et Krampf d’ajouter : « Après, on est conscient que sampler du Rohff à l’ancienne ou puiser des vocaux dans le corpus d’un LIM raconte forcément quelque chose de nous ou de nos références. On est attaché à cette culture populaire, et on l’invoque sur le dancefloor en essayant de redonner les mêmes émotions qu’on a ressenti en tant que fan au contact de cette musique.

À ce moment du championnat, Morlaix est à J+ une trentaine d’heures. On trace alors tous ensemble vers le set Manu Le Malin aka « Le Patron » (dixit les Casual Gabberz), avant de se perdre entre les différentes scènes, et notamment l’espace caché, qui accueillait successivement un set salvateur de Black Devil Disco Club, Jennifer Cardini et La Mverte. Le dimanche de clôture se tenait au Tempo, en excellente compagnie de Boris Brejcha, d’Ann Clue et d’Arnaud Rebotini. Le célèbre petit pub du port de plaisance de Morlaix revêtait alors sa tenue de clubbing, pour un long finish, réservé à une poignée de festivaliers entrés quasiment en résistance, sourires aux lèvres et papillons dans le ventre.