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Cet article est initialement paru dans le numéro 201 (avril 2017) de Trax.
Par Victor Branquart

Avant l'arrivée de Discogs en 2000 et surtout l'ouverture de son système de vente en ligne sept ans plus tard, localiser les trésors que l'on y trouve actuellement relevait de l'exploit ou du hasard. Aujourd'hui, la tendance est au digging des perles du passé, vestiges d'une époque où l'on pressait des galettes à la pelle, où même le plus pourri et anonyme des albums sortait à 1 500 exemplaires. Mais entre-temps, « beaucoup de vinyles des années 80 et 90 ont été abîmés, perdus, cassés, joués dans des conditions pas forcément optimales, dans des afters et des free parties pas très propres », explique Fabrice Desprez, patron de l'agence Phunk Promotion et heureux propriétaire de quelques 12 000 vinyles – en très bon état – pieusement rangés dans sa cave. À l'époque, personne n'imaginait que certains disques et artistes totalement anonymes deviendraient aussi prisés, ni que le format vinyle ferait autant d'adeptes vingt ans plus tard. « Il existait aussi un certain snobisme dans ces années-là, tant en termes de productions que de design des pochettes », ajoute le collectionneur.

 Dig deeper

Simultanément à l'arrivée d'une nouvelle scène house et techno au milieu des années 2000, de nombreux DJ’s et producteurs ont laissé tomber les œillères. Onur Özer, D'Julz, Nicolas Lutz, Francesco del Garda, autant de « DJ’s diggers », comme les surnomme Fabrice Desprez, qui passent le plus clair de leur temps la tête plongée dans les vieux bacs à vinyles, dans les abysses de Discogs et à peaufiner des sets où nouveautés et singularités avant-gardistes du passé se côtoient avec subtilité. Si la rareté crée le désir et fait chauffer les cartes de crédit, encore faut-il qu'elle soit identifiée. « La valeur d'un vinyle obscur des années 80 peut exploser lorsqu'un DJ influent le joue en live. D'une part parce qu'il ajoute sa culture et son expertise à l'histoire du morceau, et d’autre part parce qu'il a su le dénicher, le remettre au goût du jour et le jouer avec talent au moment opportun », détaille Fabrice Desprez. En témoigne le succès tardif de What's A Girl To Do, de Fatima Yamaha, un exemple parmi des milliers.

Largement ignoré lors de sa sortie en 2004, Resident Advisor l’a positionné en tête de son classement des meilleurs titres de l'année 2015. Le maxi original, A Girl Between Two Worlds, se négocie actuellement autour de 100 € sur Discogs, même si le label Dekmantel l'a réédité à des milliers d'exemplaires. Ce nouveau public averti et gourmand est désormais prêt à payer très cher pour assouvir ses désirs et on assiste à un transfert de budget. « Toute la culture est maintenant disponible en ligne et gratuitement », estime Fabrice Desprez. « Entre plusieurs semaines à chercher les vinyles qu'ils veulent dans les bacs des disquaires et quelques clics sur Internet, le choix est vite fait. Ces nouveaux collectionneurs peuvent alors mettre plus de sous pour s'acheter des vinyles. » Et certains initiés savent parfaitement en tirer profit.

 Les faiseurs de réputation

Connu comme le loup blanc sur Discogs sous son pseudo « spa5tik0lonz », Anil Lal est podologue et, à ses (nombreuses) heures perdues, collectionneur puriste des disques les plus rares et des années 90. Lui pointe un « détachement complet de la valeur de l'argent de ces jeunes générations qui n'ont pas toujours l'expérience pour digger correctement et discerner ce qu'est vraiment une bonne affaire. » Arrivé sur la plateforme en 2005, peu avant que ne déferle la folie collective du digging, Anil Lal s'est lancé dans une véritable croisade musicale, inondant Discogs de ses critiques de disques souvent passés sous les radars au moment de leur sortie. 1 045 au total, de quoi déchaîner des passions. « Il se trouve qu'à une époque, à chaque fois que j'écrivais une critique sur un disque, le stock s'écoulait dans la foulée, parfois à des prix complètement dingues » concède le faiseur de réputation. 

« Ce n'était pas intentionnel. J’aimais ces disques donc j'en faisais l'éloge. Seulement, le fait que mes critiques influent sur les cotes et les ventes a commencé à en agacer certains. J'étais devenu leur ennemi ! » 

Anil Lal ne considère pas cette influence comme un problème en soi, mettant plutôt en cause le très faible nombre de copies de ces enregistrements en circulation sur la plateforme. Son statut privilégié, il le doit à la fois à son abyssale connaissance musicale, ses talents non moins reconnus de DJ, mais aussi à son ancienne activité, celle d'acheteur pour l'un des principaux disquaires de Brighton, Brighton Vinyl Finds, un ticket d'entrée royal pour visiter des centaines de stocks et dénicher de véritables trésors. « De cette manière, Anil a repéré beaucoup de choses très rares et en bon état, affûtant ses goûts, étoffant sa collection et influençant par ses critiques toute une génération de DJ’s qui ne l'avoueront pas forcément », estime Fabrice Desprez, qui connaît bien l'animal.

Desyn Masiello a lui aussi acquis un statut de prescripteur sur la plateforme. « Gamin, j'étais trop timide pour aller dans les disquaires cool de Londres. Au lieu de ça, j'écumais les magasins de seconde main dirigés par des vieux rockers. Ils avaient des stocks de 100 000 vinyles, à 10 pence l'unité, entreposés dans des sous-sols humides », se souvient le DJ et producteur, collectionneur frénétique et fondateur des labels Alternative Route et Sex on Wax. « J’ai continué à acheter des vinyles, par lots de 100, sur les seules bases de leur titre et de leur pochette jusqu'en 2009, période à laquelle j'ai rejoint Discogs et entrepris une nouvelle quête : un long et fastidieux voyage de digging en ligne. »

Il se fait un nom d’abord en tant que DJ adoubé par ses pairs, mais aussi en notant avec justesse des centaines de disques et, plus occasionnellement, en vendant au prix fort – mais non moins juste dit-on – quelques-unes des pépites de sa collection qui compte 20 000 à 30 000 références (il a arrêté de tenir les comptes depuis quelques années). « Je suis tout à fait conscient qu'au fil du temps, ces deux éléments peuvent avoir un impact sur le montant des ventes. Cela dit, nous avons tous besoin de l'aide d'amis ou de pairs. » explique Desyn Masiello

« Il est tout à fait normal qu’au sein d'une telle communauté, des milliers de diggers s'influencent mutuellement. C'est ce qui explique en partie la flambée des prix. Mais n'est-ce pas ce que l'on observe à chaque fois que se rencontrent l'art, le désir et l'économie ? »

Comme sur toutes les autres places de marchés, un phénomène de spéculation naturelle aurait donc court sur Discogs, variant en fonction de l'offre, de la demande, des cotes et des critiques attribuées par certains des quelque 326 000 contributeurs recensés sur la plateforme.

 Les requins de Discogs

Non loin de là, habilement camouflés dans les eaux poissonneuses de l'océan musical Discogs, rôdent d'autres observateurs attentifs, la gueule grande ouverte et le compte PayPal bien garni, les « sharks », des prédateurs aussi opportunistes que rusés. Disposant de techniques d'attaque variant selon les profils, ils officient principalement dans les différents genres des musiques électroniques, profitant du terreau très fertile cultivé par le mouvement de la minimale européenne au début des années 2000. Qu'il s'agisse de house, de techno, de breakbeat, de drum’n’bass ou même de grime, aucun courant n'a échappé à ces nouveaux Gripsou. « Parce qu'ils possèdent parfois la seule copie disponible d'un disque, certains vendeurs pensent qu'ils peuvent en tirer un bon paquet d'argent », détaille Desyn Masiello. « Ils fixent le prix le plus élevé possible et attendent parfois des années avant que quelqu'un ne morde à l'hameçon. C'est une forme de spéculation complètement inculte. »

La plupart de ces vendeurs/spéculateurs connaissent sur le bout des doigts la scène musicale qu'ils se sont choisie, maîtrisant à merveille l'outil Discogs et sachant faire mauvais usage des bons tuyaux qui circulent dans ses arcanes. Première étape : se tenir au courant des derniers mix des DJ’s influents – des vidéos YouTube réalisées en club jusqu'aux Boiler Room les plus populaires. Deuxième temps : observer attentivement les réponses aux fameux commentaires « identification please » qui apparaissent au bas des podcasts SoundCloud ou encore lire régulièrement les critiques de contributeurs tels que Desyn ou Anil. « N'est pas shark qui veut » précise Fabrice Desprez.

« Certains assèchent les stocks, seuls ou en équipe, dès qu'ils apprennent qu'un DJ influent a joué des disques rares récemment. Ils les mettent de côté puis les distillent tranquillement en faisant croire à chaque fois qu'il n'en reste plus, tout cela en tentant de faire monter les prix. »

Bien souvent, le prix imposé à certains disques obscurs par des vendeurs zélés est loin de refléter leur valeur réelle.

 DJ’s et trolls

En quête permanente de ces merveilles de fond de stocks, les DJ’s seraient-ils les premiers à pâtir de cette spéculation qui court-circuite la circulation naturelle des meilleures productions, fait le bonheur des sharks et remplit au passage les caisses de Discogs (qui prélève 8 % de commission sur chaque transaction) ? Pas si sûr. « J'ai entendu parler d'un truc assez marrant : des types qui imitent dans les règles de l'art des productions des années 90, les pressent à quelques exemplaires en apposant de vieux tampons vintage sur un autocollant White Label et les référencent ensuite sur Discogs. Ils précisent qu'il s'agit d'une vieille copie, ultra-limitée et produite par un fameux “génie inconnu” qui pressait ses vinyles en privé », raconte Fabrice Desprez. Des blazes un peu louches – dont un certain « Ron Plonker » et son Return of the Plonker produit sur l'hypothétique label Ride My Pony – peuvent ainsi se retrouver référencés sur les pages de la plateforme.

« Ces vendeurs ne discernent pas la nuance entre ce que vaut réellement un disque et le prix que sont prêts à payer certains acheteurs. De ce fait, des milliers de disques surestimés circulent actuellement sur Discogs. Très peu sont vendus au final… »


« Le plus étonnant dans cette histoire, c'est que les sons sont parfois largement au niveau. Soit il s'agit de petits malins qui essaient de se faire de l'argent en imitant des sons d'époque, soit ce sont des Onur Özer ou des Nicolas Lutz qui s'amusent à troller Discogs et ses utilisateurs », ajoute, amusé, le patron de Phunk Promotion. Une seconde hypothèse qu'il juge tout à fait probable au regard de certaines habitudes qu'ont prises ces DJ’s. L'une d'entre elles consiste à presser eux-mêmes des productions que leurs labels n'accepteraient pas forcément. Quelques dizaines d'exemplaires tout au plus, pour se les échanger entre potes ou les rejouer en live ni vu ni connu. « Ils savent pertinemment que les petits jeunes qui composent une partie de leur public sont hyper attentifs à tout ce qu'ils jouent. Je pense qu'ils s'amusent à créer des légendes », suggère Fabrice les bons tuyaux.

Spéculation et cotes artificielles

Au regard de l'ampleur des transactions qui ont cours sur Discogs et selon l'importance de la demande sur certains disques, il est de plus en plus fréquent que les labels originaux – ou ceux ayant récupéré les droits d'exploitation – en rééditent quelques centaines d'exemplaires supplémentaires. Première conséquence, qui fait rager plus d'un collectionneur, « la baisse de la valeur des premiers pressages », explique Anil Lal, pour qui l'engouement général suscité par ces fausses nouveautés n'est peut-être que le symptôme d'une tendance passagère. À l'inverse, quelques heureux élus pourront s'offrir à moindre coût le vinyle qu’ils lorgnaient depuis de longs mois.

Il arrive toutefois que les sharks, autrement appelés « disc dogs », ne soient pas toujours ceux que l'on pense. « Certains labels récents, qui avaient pressé des petites éditions joliment tamponnées à la main au début du revival du vinyle, ont parfois des méthodes un peu discutables », révèle encore Fabrice Desprez. Par exemple, sur 300 copies pressées initialement, seules 200 sont mises en vente dans un premier temps, les 100 dernières attendant sagement leur tour pour être vendues au compte-gouttes lorsque les premières auront atteint leur valeur maximale. D'autres encore annoncent à l'avance leurs prochaines sorties, en les référençant sur Discogs et les gratifiant d'un alléchant lien YouTube en guise d'apéro. Le plat de résistance est servi six mois plus tard, lorsque les cotes sont au maximum. « Les uns dissimulent leur identité, d'autres racontent qu'ils ont retrouvé du stock dans leur cave et font des faux prix d'amis  », ajoute le collectionneur parisien. « Il y en a que ça excite de savoir qu'ils ont tout un stock de disques qui valent plus de 100 €/pièce. Au final, il ne s'agit que de raretés artificielles dont la valeur n'existe que parce qu’une poignée de personnes dans le monde les veut. » Des cotes impressionnantes et foncièrement abstraites en somme, maintenues en flux tendus sur des micromarchés de collectionneurs acharnés ou fétichistes de la galette.

 Les commandos du juste prix

Face à ces pratiques, la résistance s'organise tant bien que mal, usant d'autres ruses ou s'inspirant parfois de celles de leurs adversaires. Si Desyn Masiello se garde bien de dévoiler ses petits secrets, on apprend ailleurs que l'une des techniques basiques est tout simplement la prise de contact par message privé, à l'ancienne, histoire de rester entre aficionados du « prix correct » et garder dans le secret certains disques anonymes. Pour bien des puristes, toujours attachés à l'idée que la musique est une grande famille, c'est encore le bouche-à-oreille qui fonctionne le mieux. Il existe cependant quelques techniques plus ou moins avouées. Des contributeurs bienfaiteurs de Discogs se seraient ainsi spécialisés dans l'organisation de petits commandos. Le concept : mal noter certains disques rares et encore non-identifiés par les dangereux requins afin de maintenir leur cote au plus bas. « D'autres se revendent entre eux plusieurs copies d'un seul coup et à des prix inférieurs », explique Fabrice Desprez. « De cette manière, un historique se met en place et les sharks se retrouvent bien obligés de baisser les prix de leurs copies s'ils veulent les écouler. »

De temps en temps, il arrive que des sharks soient démasqués et cloués au pilori digital. La sanction se traduit généralement par une averse brutale de messages acerbes sur les forums de discussion, histoire de faire passer le mot. Une fois l'alerte donnée, rien n'empêche toutefois le spéculateur de se créer un énième compte sous un nom différent. De son côté, face à la vindicte de quelques contributeurs-régulateurs, Anil Lal dit avoir calmé sa passion légendaire pour la critique de disque à répercussion. Mais après quelques mois d'accalmie courant 2016, il semble avoir replongé, profitant au passage de sa notoriété pour défendre les couleurs de Revoke, le tout jeune label qu'il a cofondé il y a six mois.

Si la spéculation sur la plateforme en ligne fait grincer bien des dents, elle est encore loin d'entacher la solide réputation que s'est taillée Discogs depuis une dizaine d'années. Aussi, il est utile de préciser que l'écrasante majorité de ces vinyles rares et obscurs demeure la crème de leurs styles respectifs. Des bijoux d'excellence musicale qui n'auraient peut-être jamais revu le jour sans le succès de la plateforme qui, en prime, a aussi permis de bousculer des habitudes et des pratiques qui prévalaient depuis des décennies. « Au début des années 90, même dans des magasins de seconde main, les premières sorties du label The Black Dog étaient parfois vendues 50 voire 75 livres », se souvient Desyn Masiello sans nostalgie aucune. « J'ai récemment vu la même version originale sur Discogs, à 10 livres. » Des exemples comme celui-là, Desyn en a des dizaines sous le coude. Au fil du temps, Discogs a ainsi permis de révéler la valeur réelle de certains disques et mis fin à d'autres formes de spéculation. Par ricochet, la plupart des disquaires, spécialisés ou non dans les musiques électroniques, se sont alignés sur les cotes Discogs. Si certains décident de ne pas les suivre par principe, philosophie ou esprit de contradiction, c'est bien souvent parce que leurs critères musicaux diffèrent de ceux de la plateforme et des tendances à l'œuvre auprès de ses utilisateurs.

Tempérant non seulement le jugement porté sur les pratiques spéculatives, Desyn Masiello ajoute : « Tout le monde pointe du doigt les vendeurs et les blâme comme les seuls responsables de l'envolée des certaines cotes. Mais ce sont les vendeurs et les acheteurs qui, ensemble, ont créé cette situation. » Si l'on en croit ses dires et son expérience, seuls 0,1 % des acheteurs seraient en mesure de lâcher 100, 200, 250 € et plus pour acquérir un disque particulièrement rare et pointu. « Même si elles sont très peu nombreuses, ces personnes existent, je leur ai d'ailleurs vendu des disques à plusieurs reprises », précise le collectionneur. « Ce sont généralement des gros DJ’s, des gamins pleins aux as ou des mecs légèrement tarés ! »