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Cet article est initialement paru dans le numéro 203 (juin 2017) de Trax.
Par Charlie Ganzer

Un type à cagoule lève les bras au ciel et semble entrer en transe alors que les enceintes crachent un morceau lo-fi à la fois mélancolique et entraînant. Et il n’est pas le seul : le track emporte toute la salle, qui accueille un bon millier de kids russes avides de liberté et d’extase fugace, réunis dans un bâtiment au fond d’une cour, pas loin du centre de Moscou, pour la W17chøu7 (qui se prononce « Witchout »), l’une des principales raves de Moscou. Elle rassemble des producteurs russes pour la plupart, inspirés par la witch house, un style né à la fin des années 2000 aux Etats-Unis, caractérisé par un rythme lent, des nappes nébuleuses et une fascination pour l’occulte. Les jeunes qui fréquentent ce type de soirées évoquent régulièrement leur sentiment de décalage complet avec le gouvernement conservateur de Poutine, et comme tous les Russes, possèdent un humour parfois très noir qui peut les amener à faire des blagues sur les drogues dures, la mort et l’état dépressif de leurs concitoyens. Un brin caricatural mais ce n’est sans doute pas un hasard si un sous-genre aussi brumeux et sombre que la witch house a trouvé un tel écho en Russie.

Les teufeurs qu’on croise à la soirée arborent pour la plupart des looks très dark : beaucoup de crânes rasés, des visages recouverts de tatouages et des gens qui dansent en effectuant des mouvements lents, presque flottants, qui trahissent une certaine innocence derrière leur dureté apparente. En backstage, une petite blonde vient taper la discute avec nous. « Ce qu’il faut absolument que vous sachiez, c’est que les jeunes qui sont là n’ont aucun repère. Leurs parents ont grandi dans l’URSS, mais eux sont nés dans les années 90 et ils n’ont pas connu le communisme – c’est un autre monde pour eux. Ils sont rejetés par leur famille parce qu’ils sont anticonformistes, il y a une vraie fracture générationnelle. Mais grâce à ce genre de soirées, ils parviennent à s’affirmer et à forger leur identité. Ici, ils sont acceptés pour ce qu’ils sont. »

Une rave sur la Lune

Ces raves sont organisées par un couple de trentenaires, Kirav Borisova et Viktor Eroshenko, qui cherchent à rassembler une communauté underground autour de leurs événements. Ils ont lancé leurs premières W17chøu7 il y a trois ans, alors qu’ils n’avaient aucune expérience dans le monde de la nuit, et elles ont rapidement trouvé le succès. Toute comme leur seconde série, les Skotoboinya (qui signifie « abattoir » en Russe), des soirées hardcore inspirées par le gabber. Kira, ancienne décoratrice d’intérieur à l’œil espiègle, nous explique l’importance de se renouveler constamment : « D’autres soirées essayaient de nous imiter ; on était en train de perdre notre dimension underground, et le cœur de notre audience avec. Donc on a créé les Griozy (« rêve », en russe), des raves avec une esthétique complètement nouvelle, tournées vers le futur. L’une de nos idées phares, c’est aussi de rendre la réalité virtuelle accessible à notre public. On a développé un partenariat avec Samsung pour que, lors de la prochaine soirée, tout le monde puisse essayer un casque VR et avoir l’impression de faire la fête sur la Lune ou sur Mars. On a déjà créé plein de paysages virtuels. »

« Les jeunes qui sont là n’ont aucun repère. (...) Ils sont rejetés par leur famille parce qu’ils sont anticonformistes, il y a une vraie fracture générationnelle. »

Pour chaque rave ou presque, Viktor et Kira louent un nouveau lieu, un entrepôt vide ou un ancien parking, et le transfigurent aux côtés d’une artiste d’art contemporain. « C’est ce qui rend chaque soirée si spéciale », nous confie Nastya Kreslina, membre du duo IC3PEAK aux yeux vairons, qui joue à chacune de leurs fêtes depuis la deuxième W17chøu7, malgré les revirements esthétiques. Dans leur clip "KaWaII WARRIOR", sorti en début d’année, on retrouve d’ailleurs une dimension futuriste similaire à celle des Griozy. Comme tous les artistes qui gravitent autour du couple, ils en sont devenus très proches au fil des mois ; ils forment ensemble une sorte de seconde famille, qui évolue de manière organique. « Au début, on faisait venir les producteurs des quatre coins de la Russie pour nos soirées, raconte Kira. Mais c’était très cher de payer leurs billets d’avion, donc j’ai fini par les inviter à vivre dans mon appartement pour un été. Il n’y avait que deux chambres pour dix personnes, et on devait faire des roulements pour dormir. Puis on a décidé de louer une maison immense dans une forêt, et on faisait la fête tout le temps. Parfois on accueillait même une Boiler Room. Ça a duré un an et demi, puis on est repartis parce qu’on a compris que pour produire, les musiciens ont aussi besoin de passer du temps seuls. »

Soutenir les artistes en lesquels ils croient est primordial pour le couple. C’est aussi ce qui leur permet de ne pas simplement copier ce qui se fait en Occident, même s’ils peuvent s’en inspirer. Chaque week-end, Moscou accueille une grosse dizaine de soirées techno, qui s’apparentent à celles organisées dans les grandes villes d’Europe de l’Ouest. Elles sont apparues dans les années 90, avec la vague de biens culturels et de consommation occidentaux qui a submergé les grandes villes russes, après la dissolution de l’URSS. Mais si elles ont pu incarner un symbole de liberté nouvelle aux débuts de l’ère post-soviétique, certains acteurs de l’underground, comme Kira et Viktor, préfèrent forger une scène qui possède ses caractéristiques propres. Pour Sergey Saburov, l’un des trois fondateurs du label expérimental Hyperboloïd, dont certains artistes comme Summer of Haze sont régulièrement bookés pour les W17chøu7, ces soirées ont donné un nouvel élan à la nuit moscovite. « Pas mal de raves sont nées dans leur sillage. Tous les week-ends il y en a deux ou trois, qui ramènent entre mille et deux mille personnes, avec des styles musicaux variés, allant de l’ambient au gabber. Elles sont promues uniquement avec VK (le Facebook russe, ndlr) ou avec des télégrammes, parce que les organisateurs ne veulent pas que n’importe qui puisse venir. Et ces promoteurs sont très jeunes : la plupart n’ont que 18 ou 19 ans. »

Police et pots-de-vin

Varvara Koyfman, petite brune sémillante de tout juste 20 printemps, en est l’exemple type. On traverse la ville en Uber, dépassant des buildings austères aux couleurs ternies par les années, pour la retrouver dans un petit club alternatif (désormais fermé), Ypsilon. Alors que le DJ fait le cochon pendu accroché à une poutre, elle revient sur la quinzaine de raves qu’elle a organisées avec « cerf », son crew, dont une sur un toit de supermarché à l’abandon. « On passe de la house et parfois de la drum’n’bass à nos soirées qui ramènent jusqu’à 1 600 personnes. En général, on doit ensuite changer de lieu parce que mes amis sont dingues, et ils cassent tout », précise-t-elle en riant. Ces espaces, Varvara et sa team les louent à peu de frais : de 10 000 à 30 000 roubles (160 à 480 euros) pour une soirée. Mais il leur faut parfois aussi débourser un petit pot-de-vin pour s’assurer la complicité de la police : « Il y a un endroit où l’on est revenus plusieurs fois, et à chaque fois, des flics sont venus nous demander 5 000 roubles. On leur donnait et ils repartaient. Je pense qu’ils ont un deal avec le propriétaire du lieu, qui doit en toucher une partie. Tous mes amis qui ont organisé une soirée là-bas ont eu le même problème... »

Certains collectifs préfèrent les soirées plus intimes. La spécificité d’Attraction Russe, c’est de mettre un énorme zbeul dans de petits établissements populaires, en amenant leur public dans des bars à vodkas pour pochtrons ou des restaurants traditionnels russes. On se rend à l’une de leurs soirées itinérantes, où l’on atterrit au milieu d’un mosh pit infernal mené par un rappeur-DJ-performer ukrainien torse-poil, Delta Arthur, qui se rue de temps à autre contre le public avant de hurler comme un possédé dans son micro. Certains kids mettent des coups dans le vide de toutes leurs forces, sous l’œil amusé de petites personnalités du monde de la mode et des médias alternatifs venues se divertir. Puis la soirée se poursuit avec des sets agressifs et expérimentaux de DJ’s locaux.

Les bénéfices de la crise

Les jeunes Moscovites avides de liberté et de musique pointue trouvent aussi refuge dans quelques clubs, qui organisent une à deux soirées par semaine. Le plus cité est Rabitza, une boîte techno DIY située au fond d’un passage aux murs recouverts de tags. On la découvre un dimanche de la mi-mars, vers 6 heures du matin, et la fête bat son plein malgré le lever du jour. Après avoir dépassé deux filles qui se roulent des pelles à l’entrée, on découvre un premier dancefloor où des bâches en plastique transparent sont suspendues autour de la table de mixage. On se faufile dans une petite salle bondée plongée dans l’obscurité, où résonne une techno puissante et agressive. Une silhouette mène la danse, en hauteur sur l’un des supports devant le DJ booth. La fièvre ne retombera que vers 8 heures du matin, même si quelques types sous substances débordent encore d’énergie.

Quelques jours plus tard, on retrouve deux des sept organisateurs, Sergey Golikov et Adil Nugaev, alors qu’ils chillent autour d’une table à l’entrée de la boîte. Sergey raconte qu’ils ont lancé leur club en juillet 2016. « On bossait pour des soirées dans différents endroits, et aucun d’entre eux ne nous satisfaisait à 100 %, alors on a décidé d’avoir notre propre lieu. » Mais tout cela n’aurait pas été possible sans la crise économique qui a touché la Russie après l’annexion de la Crimée, fin 2014 : en faisant chuter les prix de l’immobilier à Moscou, elle leur a permis de louer un espace, qui accueillait auparavant différents ateliers. La crise s’est aussi accompagnée d’une chute de la valeur du rouble, jusqu’à -50 %. Booker des artistes internationaux, avec les frais d’avion, le prix du visa et le cachet, est devenu deux fois plus dispendieux pour les promoteurs. « 90 % des artistes qu’on invite sont russes », lance Adil, un bras recouvert de tatouages appuyé sur la table. « C’est bien pour la scène locale, complète Sergey. En général, on n’invite qu’un ou deux artistes étrangers par week-end. Et encore, ce ne sont pas des stars... »

Des fêtes sans recettes

Le surlendemain, on décide de faire un tour au club NII (prononcer « nii »), un autre QG pour fêtards. On s’y rend en métro, dont les stations sont plus somptueuses les unes que les autres, avec leurs arches baroques et leurs larges chandeliers suspendus au plafond. Quand on en ressort, les quelques fast-foods miteux qui émergent de l’obscurité nous ramènent à la réalité. On marche ensuite un quart d’heure à travers un quartier de bureaux où l’on ne croise pas un chat bien qu’il fasse une dizaine de degrés dehors, jusqu’à arriver au fameux club, devant lequel s’impatientent une vingtaine de personnes sur leur 31.

L’entrée passée, on arrive dans une cour qui donne sur une salle bondée, cernée de grandes baies vitrées, où mixe le DJ house Dices, originaire de Saint-Pétersbourg. Un petit trentenaire brun traverse la salle en s’arrêtant tous les deux mètres pour saluer une connaissance : c’est Ildar Zaynetdinov, qui gère la boîte avec Aleksandr Khmelevsky. Ildar nous emmène dans un coin pour nous expliquer les dessous de l’affaire, d’un air dépité. « Tout ce qu’on fait ici est déficitaire », déplore-t-il. « Aleksandr, qui a investi son propre argent après s’être occupé de bookings pour d’autres clubs pendant dix ans, a d’énormes dettes. Il doit des millions de roubles... Mais on essaye de s’en sortir. » Créé en novembre 2014, le club s’est tout de suite retrouvé pris à la gorge par la crise financière, qui a atteint son apogée les mois suivants.

Un an plus tôt, les deux compères se sont retrouvés sans un rond en poche à la veille de leurs échéances, et ont improvisé un événement pour tenter de survivre, appelé Life. « 700 personnes sont venues pour nous soutenir », se souvient Ildar. Le club n’a pas d’équivalent à Moscou : il ne se contente pas d'accueillir des soirées, mais cherche à réunir une communauté artistique avec des projections et des expositions d’art contemporain. Le célèbre fashion designer Gosha Rubchinskiy est un habitué. NII soutient aussi la scène locale à travers son label affilié, Johns' Kingdom. En parallèle, deux clubs éphémères avec un esprit underground ont aussi été ouverts le temps d’un été par l’équipe de Stereotactic : Ema en 2015, et Krugozor en 2016. L’émergence de ces lieux accompagne la montée en flèche du nombre de producteurs et de labels dans le pays. « La tendance est si forte qu’un de mes amis compte ouvrir une fabrique de vinyles, qui fournira les labels russes », se réjouit Sergey Saburov, de Hyperboloïd.

La nouvelle vague de clubs et d’acteurs comble un certain vide advenu au début des années 2010, alors que le club Solyanka apparu en 2007 perdait de son aura, avant de mettre la clé sous la porte pour des raisons financières en 2014. « Moscou avait vraiment de la chance d’avoir un lieu comme ça, affirme Sergey Saburov. Il avait une dimension communautaire. » La boîte ne se contentait pas d’aligner de beaux line-up : elle s’est imposée comme le QG de l’underground artistique local en intégrant une boutique de mode à la pointe et en organisant des conférences tout en publiant un magazine mensuel. En 2014, l’année où NII et W17chøu7 sont apparus, le célèbre club Arma17 a dû fermer pour être remplacé par des bureaux de travail... Ses soirées techno de 48 heures, qui se déroulaient à partir de 2009 dans un décor industriel cerné par de grands vitraux colorés, lui ont valu le surnom de « Berghain de l’Est », et l’ont imposé comme l’un des temples de la nuit russe. Le crew derrière Arma a ensuite continué à organiser environ huit raves illégales par an, qui ramenaient tout de même 3 000 à 4 000 personnes à chaque fois ainsi que des pointures internationales (Margaret Dygas, DJ Stingray, Helena Hauff ou encore
Legowelt).

« Arrêtez la soirée ou on ramène l’armée »

Puis les problèmes se sont multipliés, déplore la cofondatrice Natasha Abelle en passant une main dans ses cheveux argentés, alors qu’on prend un café dans le centre de Moscou. « L’édition 2016 d’Outline, qui devait ramener 15 000 personnes, a attiré beaucoup d’attention. Toute la presse en parlait. Et cinq heures avant le festival, la police est venue... » Les agents bouclent alors le lieu en prétextant des problèmes de sécurité. Natasha Abelle affirme pourtant qu’elle avait reçu toutes les autorisations nécessaires. Depuis, Arma17 est devenu le bouc émissaire des autorités.

« Ils étaient considérés comme une menace parce que leurs soirées attiraient énormément de monde, et que personne ne savait précisément ce qui se passait à ces fêtes »

« On a ensuite organisé une autre rave, la police est venue à 1h du matin et a tout arrêté. Sans papiers, sans rien. Quand on leur demandait pourquoi, ils nous répondaient : “Arrêtez la soirée, ou on ramène l’armée”. » Natasha Abelle tente alors de changer de stratégie et organise une nouvelle soirée en prévenant cette fois les autorités locales à l’avance. Le jour J, rebelote : les forces de l’ordre rappliquent et annulent tout. La DJ et promoteur se montre pourtant d’une détermination sans faille lors de notre entretien en mars 2017, malgré les lourdes pertes économiques auxquelles elle doit faire face à chaque annulation. Elle envisage de refonder un club permanent, veut monter une édition 2017 d’Outline et prévoit une grosse teuf à Saint-Pétersbourg pour fêter leur 9e anniversaire, en espérant que les autorités y soient plus clémentes.

C’est peine perdue. La veille, le propriétaire du lieu où devait se dérouler la soirée annule tout, sans doute sous la pression des autorités. Le 5 mai, le crew d’Arma17 annonce alors qu’il ne fera plus de soirées en Russie, « sauf peut-être un concert », nous précise Natasha Abelle sur Messenger. Les raisons du conflit avec les autorités restent obscures, et l’intéressée avance qu’elle ne le sait pas elle-même. « Ils étaient considérés comme une menace parce que leurs soirées attiraient énormément de monde, et que personne ne savait précisément ce qui se passait à ces fêtes », estime un bon connaisseur de la scène. Kira Borisova et Viktor Eroshenko, des W17chøu7, ont eux aussi connu des conflits avec la police, qui a fermé deux de leurs raves à leurs débuts. « Maintenant, on a trouvé un moyen de faire ça de manière officielle, les autorités sont au courant », rassure Kira sans trop s’étendre sur le sujet. Comme la plupart des promoteurs russes, qui balayent la question d’un revers de main et continuent d’avancer, coûte que coûte.