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Le processus était pourtant bien engagé. Dès fin janvier, l’association de médiation Freeform, mandatée par la CNS pour porter le dossier du teknival du 1er mai auprès des pouvoirs publics, avait informé le Comité de pilotage du Groupe de Travail Interministériel sur les Rassemblements Festifs (COPIL) de la volonté des collectifs de free party de trouver au plus tôt le site qui accueillerait cette édition 2018. Mi-février, c’est un courrier à l’attention du cabinet du premier ministre qui part à la poste, avec une liste de sites à étudier. Le 12 mars, Freeform présente un dossier détaillant les demandes des soundsystems, au premier titre desquelles la prise de connaissance du terrain (de 50 hectares minimum et « sans barbelés ni tour de contrôle ») au plus tard un mois avant la manifestation. Un délai qui n’a pas pu être tenu.

« C’était le nerf de la guerre : avoir le temps de travailler », appuie Samuel Raymond, coordinateur de Freeform. « On ne pouvait pas accepter d’avoir un site au dernier moment. 300 bénévoles sont déjà volontaires, mais tant que le lieu n’est pas connu, c’est impossible d’avancer. Nous abandonnons donc notre projet. »

De même que « n’importe quel festival », le teknival souhaitait aussi obtenir une autorisation d’exploitation dépassant, en amont et en aval, la période des festivités, afin d’organiser le montage et le démontage. « Quand l’événement est illégal, les soundsystems se retrouvent trop souvent à déguerpir dans l’urgence sous la menace de coups de matraque. » Lors du teknival du 15 août 2017, près de Saint-Martin-de-Crau, 30 tonnes de déchets avaient dû être ramassées par la municipalité après l’événement, alors que la remise en état des sites est pourtant l’une des règles d’or de la free party. Du côté des teufeurs, l’on pointait avant tout la pression des forces de l’ordre, qui les auraient obligés à évacuer le site en urgence.

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Après un teknival du 1er mai 2017 organisé dans la clandestinité, les soundsystems auront tenté de trouver cette année un compromis. L’ultimatum franchi, Freeform estime que le dossier « n’est plus entre ses mains ». « Nous sommes arrivés à un stade où nous ne sommes plus en capacité de gérer ce dialogue, aucun des terrains que nous avons proposé ne semble convenir ».

Quelles sont les raisons de cet embourbement ? Plutôt qu’un dialogue de sourds où chacun camperait sur ses positions, Samuel déplore « un manque de prise de décision » au niveau de l’État. « Chaque année, on a l’impression que l’État espère que ça ne va pas se refaire, alors que ça fera 25 ans cette année. Les premiers organisateurs du teknival sont à la retraite maintenant ! » Et les quelque 150 soundsystems qui se rassembleront au prochain en ont assez d’être considérés comme d’indésirables pollueurs sonores ; en mars dernier, ils manifestaient dans toute la France pour défendre leur culture. « Il était important pour eux de pouvoir parler avec les riverains, d’expliquer leur action, de montrer qu’un teknival, ce n’est pas une nuisance. Là encore, ça n’a aucun sens si le terrain est connu au dernier moment. Ce sera très brutal pour les riverains et les élus locaux, alors qu’autrement ça aurait pu se faire en douceur. » Freeform estime à 50-60 000 le nombre de festivaliers qui rallieront le teknival en provenance de toute l’Europe.

Le sempiternel jeu du chat et de la souris semble de mise. Les engagements des collectifs, notamment sur les questions de réduction des risques et de traitement des déchets, seront sans doute tout de même respectés – autogestion oblige –, mais de façon moins sereine et sans concertation avec les pouvoirs publics. Le teknival du dialogue, ce ne sera pas pour cette année.

Pour autant, Freeform ne jette pas l’éponge et note une avancée du côté des soundsystems comme du gouvernement. « Il y a une volonté de faire bouger les choses, comme avec le dispositif expérimental des multisons et des régions pilotes. Le niveau d’échange et de dialogue est plus avancé, comme ça a pu être le cas entre 2002 et 2006. Mais il faut faire bouger certaines choses rapidement, parce qu’à un moment ce sera trop tard. »