Photo en Une : © Vincent Pontet

Mais on dirait qu’elle s'en fiche un peu : contrairement aux titans testostéronés des premiers pas, Éliane n'a jamais rien revendiqué dans cette histoire, et d'ailleurs, aussi importante qu’ait été sa contribution à l'élaboration du vocabulaire de la musique électronique, elle ne la considère que comme une investigation ponctuelle dans l'œuvre de sa vie. Rencontre intime dans son appartement parisien, quelques mois après la disparition de son « mentor » de la rue Cardinet.

Par Christian Bernard Cedervall

éliane radigue

Éliane Radigue est un être sans frontières, mais tout de même française, et encore plus loin niçoise. Née en 1932, on ne saurait dire si les immenses troubles de l'époque ont aiguillé cet esprit singulier, mais toujours est-il que très tôt, elle manifestait une perception plus oblique de l'univers que la plupart de ses congénères : « J'habitais à côté de l'aéroport de Nice – presque une grange à l'époque – et j'étais déjà sensible aux sonorités des différents modèles d'avion : le temps d'un atterrissage, je pouvais me faire une petite composition mentale. J'avais cette curiosité. » Femme, elle devient mère de trois enfants, avec le célèbre peintre Arman, et avec quelques amis artistes, ils forment ce qu'on appellera « l'école de Nice ». Mais malgré la richesse de cette vie, sa curiosité l'emporte toujours : « J'ai découvert la musique concrète chez moi, en écoutant une émission de radio de Pierre Schaeffer. Cela éveilla en moi un appétit insatiable qui me fit maintes fois prendre l'avion pour la capitale afin d’assister aux ateliers du Club d'essai de la RTF, ce studio de la rue de l'Université duquel fut annoncée la libération de Paris. »

« La capacité d'écoute peut transformer un simple voyage en avion en véritable symphonie. La musique n'existe que par notre capacité à la capter. »

À partir du début des années 50, la musique concrète s'y conceptualise autour de Pierre Schaeffer, Pierre Henry et sa femme, Philippe Arthuys, Abraham Moles, une secrétaire et quelques autres fidèles dont Éliane : « Les grosses dissonances, la musique atonale, ce n'est pas mon truc, mais étant donné que j'étais intéressée par tout ce qui se faisait de nouveau… Berg, Schönberg et compagnie, j'ai pratiqué, mais un peu comme on fait des mots croisés, avec un ennui poli. La musique concrète, c'était formidable. Même si c'est devenu bien plus rigide à partir de la formation du GRM consécutive au schisme entre Henry et Schaeffer (ou vice versa), cela ouvrait un champ de liberté que seules les limites de notre imagination pouvaient entraver. »

éliane radigue

Le premier studio électronique

En effet, alors que Schaeffer conceptualise son solfège de l'objet sonore, catalogue romantique des propriétés sonores et esthétiques des objets de la vie quotidienne, manufacturés ou non, Éliane développe déjà des intuitions propres concernant la nature même du son. Alors que Schaeffer et Henry inventent un langage et surtout une technique quasi codifiée, elle semble déjà soupçonner une nature bien plus sauvage du son : la musique concrète organise les sons pour en faire de la musique, alors que le son pourrait bien déjà contenir la musique, si l'on daigne l'écouter. Ce projet n'étant pas l'objet de recherche de ses « patrons », la fidèle enthousiaste se consacre bénévolement à la promotion de cette discipline, en tant qu'assistante technique de Henry ou conférencière portant la bonne parole au-delà des frontières, jusqu'en 1958 : « Je n'ai jamais connu le GRM, car lors du schisme entre Schaeffer et Henry, j'ai choisi le camp de Pierre Henry : il était frustré de voir Schaeffer prendre une telle part du crédit de leur projet, alors que lui seul mettait véritablement les mains dans le cambouis. Schaeffer était un homme merveilleux, mais de par ses multiples activités, il déléguait beaucoup à Henry. Quand ce dernier revendiqua une place plus importante, les ego firent le reste, assez violemment. Par la suite, Henry a monté son premier petit studio rue Cardinet, et je l'ai suivi, malgré l'adversité. » La principale adversité de l'époque concernait les moyens : les outils nécessaires à la production de musique concrète étaient alors rares et surtout hors de prix ! Mais bon an mal an, ils se débrouillent et développent ainsi l'APSOME (Applications de procédés sonores en musique électroacoustique), le premier studio de musique concrète (ou même électronique !) de Paris.

éliane radigue

Mais l'ombre du maître – ou plutôt son ego – est trop grande. Tel un capitaine tenant fermement le cap de son projet musical, les idées d'Éliane ne lui apparaissent pas pertinentes. Elle rongera son frein jusqu'à la fin des années 60, développant des techniques personnelles basées sur l'utilisation de drones, de feedbacks et larsens, de variations infimes des composantes du son, autant d'éléments aujourd'hui classiques dans les musiques électroniques. Partageant son temps entre l’APSOME et son foyer niçois, elle multiplie toutefois les voyages aux USA en compagnie de son illustre mari, entrant ainsi en contact avec l'avant-garde locale, notamment James Tenney, Morton Subotnick, Steve Reich ou La Monte Young. Mais c'est après leur séparation qu'elle s'installe pour quelque temps à New York et s'initie réellement au synthétiseur, avec tout d'abord le Buchla de Morton Subotnick, puis l'ARP 2500 qui deviendra son instrument de prédilection pour les trente années à venir : « Il y avait beaucoup plus de moyens et surtout d'argent aux USA ; des fondations privées finançaient les campus comme les initiatives personnelles originales. En 70-71, toutes les universités avaient déjà des studios de musique électronique. Bon, c'était parfois des usines à gaz, mais c'était plus qu'un début. » Ce qui change certainement le plus, c'est qu'à l'instar d’Edgard Varèse en son temps, elle est immédiatement considérée comme un pair, contrairement à Paris : « À cette époque de machisme exacerbé, je ne prétendais à rien d'autre que de soutenir la musique concrète. J’aurais prétendu à plus, j'aurais probablement provoqué la moquerie… ».

Sacrée par les Américains

Cet accueil chaleureux se transforme en un début de carrière musicale sous son nom, et peut-être également le début d'un malentendu persistant : « Le drone est un outil, un élément de vocabulaire et point une fin en soi. Au final, ma seule vraie composition de drone pure, c'est Transamorem - Transmortem. » En effet, depuis ces années new-yorkaises, on la considère essentiellement comme une pionnière des musiques électroniques, alors qu'entre musique classique, concrète, électronique, minimale, spectrale, Éliane Radigue puise partout sans jamais embrasser pleinement une « école ». Oh, certes, elle ne mélange pas trop les genres et rechigne à associés sons synthétiques et sons acoustiques, mais au final, toutes ces aventures ont pour seule constante un goût pour la modulation et l'incertitude qu'elle peut engendrer chez l'auditeur : vers où va donc aller le son, la tonalité ? « J'ai une certaine affinité avec certains sons, et j'essaye de la faire partager en éveillant la dimension musicale de ces sons. La capacité d'écoute peut transformer un simple voyage en avion en véritable symphonie. La musique n'existe que par notre capacité à la capter. »

La musique électronique n'était alors peut-être que la meilleure voie pour investiguer ce sentiment, mais le temps faisant son œuvre, les mentalités conservatrices évoluant, la musique dite classique devint enfin un terrain favorable à cette quête : « Je n'écris pas la musique dans le sens traditionnel de l'écriture, car je suis fascinée par l'immatérialité du son et les « overtones », voire les subharmoniques, ce qui se passe au-dessus et plus rarement en dessous des notes fondamentales. Je veux mettre en valeur le jeu entre ces tonalités de l'ADN d'un son. Il est donc impossible d'écrire cette musique. Écrire les fondamentales ne signifie rien, car ces impondérables ne peuvent jamais se reproduire deux fois de la même façon, et je ne peux donc composer qu'avec des musiciens dont je connais la personnalité qu'ils forment avec leur instrument. Travailler avec de gens qui ont une formation classique et la rigueur qui l’accompagne, ça facilite la tâche. On travaille cependant avec des sortes de structures, parfois des images mentales plus ou moins précises, et sur lesquelles on tombe d'accord durant la préparation. La forme d'improvisation qui fait partie de nos règles du jeu est donc le prolongement de notre composition de tradition orale. Ma seule règle est de demander aux musiciens d'accorder leur instrument là où, dans le lieu de la performance, il atteint son seuil de résonance maximale, sans se préoccuper du diapason. Une hérésie pour la plupart des musiciens, mais avec le temps, j'ai fini par en rencontrer qui étaient réceptifs à cette idée. » La musique électronique a donc permis au compositeur occidental d'échapper à la tonalité, ce brillant concept à l'origine des œuvres les plus sophistiquées de l'histoire d'une humanité à la conquête de la nature. Mais cette « victoire » négligeait un aspect fondamental de l'acoustique, en surintellectualisant le phénomène sonore, notamment avec des théories magnifiques mais qui laissent de côté la dimension spirituelle de l'être. Merci Descartes !

Une nouvelle perception de la musique

« J'ai été élevée dans la religion catholique, et je voulais carrément devenir nonne quand j'étais gosse (rire). Mais ma rencontre avec le bouddhisme répondait à tous mes questionnements de cet ordre. J'avais étudié l'hindouisme et le christianisme de façon assez fondamentale, mais le bouddhisme me correspond réellement : Bouddha n'est pas un dieu, mais un être humain qui a accompli le plein état de la conscience. Et ça suffit, c'est largement assez pour remplir l'existence, ça m'a immédiatement parlé. » On comprend alors que la musique d’Éliane Radigue est une humble et impossible quête de la perfection, que toute la puissance de la musique est contenue dans la plus simple vibration d'un son, qu'il soit acoustique, électronique ou issu du gré de la nature : le silence n'existe pas, les notes soutenues qu'une illusion, des perceptions dont Éliane Radigue ambitionne de révéler les magnifiques perturbations en allongeant le son à l'extrême, aussi parce que la passion demande du temps, encore plus à 85 ans.

éliane radigue

Son tout nouvel album – le premier depuis quatre ans – sera donc peut-être son vol d'Icare, le plus près de la perfection qui lui soit donné d'approcher, une musique qui échappe aux classifications faciles, mais qui dans notre langage « commun » a tout appris à l'ambient, et bien plus encore. Mais alors que les dinosaures disparaissent – en particuliers ceux de la musique électronique ces temps-ci –, le son demeure un phénomène sans « fin », et peut-être que cette quête d’Éliane est celle d'une immortalité. Peut-être qu’en investiguant les infinies longueurs d'onde encore inconnues, elle découvrira un sens au-delà des cinq dont nous jouissons. À vouloir effleurer l'intangible, cette musique constitue peut-être une des tentatives les plus pertinentes visant à transcender notre conception occidentale de la mort. Et s'il devait s'agir là du dernier album de cette grande dame de la musique, il ne tient qu'à vous d'en entendre les prochains volumes dans la symphonie du vent fouettant le feuillage des arbres du parc en bas de chez vous, dans le chant de la mécanique usée du moteur d'un bus de nuit qui nous ramène du club. De toute manière, de par la nature même du son, ils sont tous là, toujours autour de nous. Éliane Radigue ne nous impose rien mais nous révèle des voies en général invisibles.

Éliane Radigue - Occam Ocean Vol. 1 2xCD (Shiiin)