Romain Delahaye, alias Molécule, est un producteur qui n'a pas froid aux yeux. Après avoir embarqué sur un chalutier croisant au large des Îles Féroé pour enregistrer 60°43' Nord, son album sorti en 2015, le patron du label Mille Feuilles a récidivé. Cette fois, c'est sur la banquise du Groenland qu'il a trimbalé ses micros, dans un village inuit de 80 habitants sur la côte est du pays, pour son nouvel album -22,7°C. Son clip fraîchement sorti, Âriâ, vous donne un aperçu de cette aventure glaciale. Il a accepté de détailler les conditions d'enregistrement de son expédition, pour laquelle il avait carrément embarqué un mini-studio.

N°1 : Faire un peu de muscu avant de partir

154 kg de matériel, c'est le minimum quand on veut faire un travail de fond. Problème : le Parisen a dû tout trimballer sur un traîneau car là-bas, « il n'y a pas d'autre choix ».

N°2 : Connaître le terrain

Autre obligation, s'armer d'un fusil à pompe pour repousser les ours polaires. Il faut aussi être préparé à vivre au pôle nord : arrivé fin janvier et reparti début mars, il a aussi dû composer avec la luminosité particulière de la zone, avec 2h30 à 3h de soleil par jour.

N°3 : Savoir soigner les engelures

Son travail d'écoute était particulier. « On reste parfois immobile pendant de longues minutes, il faut s'effacer, parfois ne plus respirer et se concentrer sur la vie autour de soi et l'environnement feutré ».Pas facile de rester sans bouger pendant des heures par des températures négatives. D'où l'obligation de se doter d'un manuel de secourisme, et de toujours l'avoir sur soi.

N°4 : Être attentif au bruit du silence 

Sur place, ce qui lui saute aux oreilles, c'est d'abord l'absence de bruit qui règne sur les banquises, fjords et montagnes de la région. « Je voulais travailler autour du silence, mais le silence n'existe pas réellement. Ce sont plutôt des sons sourds, dissous, compactés par la glace. Il faut se concentrer pendant de longs instants pour capter ces sons que l'on aurait identifiés comme des silences, si on ne s'était pas arrêté avant. Il faut être contemplatif, à l'écoute. C'est quelque chose d'intérieur, qui relève presque de la transe, du mystique. Mais il y avait aussi parfois des sons plus violents, en rapport avec les conditions physiques environnantes, dans un univers sonore assez tranchant. » Des expériences qui ont donné lieu à des enregistrements inattendus : « ça donnait parfois plutôt des sifflements, car les machines se sont éteintes avec le froid ou ont gelé un peu. »

N°5 : Varier ses outils pour garder l'esprit ouvert

Dans son barda, des microphones binauraux, de nombreux synthétiseurs anciens et récents, et du matériel informatique, entre autres. Parti sans idée en tête, « pour se laisser inspirer par les contraintes sur place », il était accompagné d'un vidéaste équipé de six caméras et d'un drone. A terme, il espère même réaliser un projet vidéo en réalité virtuelle ainsi qu'un film de 50 minutes.

N°6 : Ne pas négliger les sons du quotidien

Pour composer sa techno mécanique et organique à la fois, le musicien a enregistré des voix d'Inuits, « surtout des enfants, car ils sont l'âme du village », mais aussi des hurlements de chiens, et des bruits « qui font partie du paysage et qui résonnent sur la banquise », et qu'il a modifié à l'aide d'une vingtaine de pédales à effet.

N°7 : Avoir une bouteille de whisky pour se réchauffer 

Jamais passé par le Groenland auparavant, l'aventurier reste modeste sur son expédition. « Je ne suis pas un grand voyageur, ni un sportif de l'extrême. Pas besoin d'être alpiniste professionnel, ni d'avoir déjà fait le tour du globe. En immersion, on se sent guidé par la musique. » Son secret pour rester serein ? Garder à ses côtés une bouteille de whisky, « pour se réchauffer le coeur ».

N°8 : S'armer de patience

Introspectif, l'exercice demande aussi de la patience, pour savoir se laisser guider. C'est pourquoi le musicien avait pris soin d'emmener sa gratte avec lui, pour passer le temps. « On acquiert une sorte de sagesse, en acceptant que les éléments de la Nature ne sont pas contrôlables par l'Humain, et qu'il faut plutôt les observer. » Une situation bien illustrée par les craquements d'icebergs que ses micros ont enregistré, sans qu'il ai jamais pu les observer.

De retour en France, le baroudeur va retranscrire cette atmosphère lors de concerts/performances, avec des images prises lors des enregistrements. Sa scénographie poussée aura aussi « une dimension interactive », mais l'intéressé refuse d'en dire plus. Rendez vous le 8 mars à l'Elysée de Montmartre pour frissonner avec lui.