Photo en Une : © Dopplereffekt


Par Christian Bernard-Cedervall

Quoi qu'on puisse penser de la musique, Dopplereffekt est le projet de Gerald Donald le plus engageant depuis la tragique fin de ses collaborations avec James Stinson au sein de Drexcyia et leurs autres projets, un des univers les plus fascinants et influents de la musique électronique made in Detroit. Dans la continuité de l'anonymat d'Underground Resistance, ils illustraient de manière particulièrement romantique la condition d'une jeunesse afro-américaine dans un monde orwellien, où toute trace de rébellion est chassée à la source, nécessitant ainsi la quête de nouveaux territoires où se réfugier, aussi métaphoriques soient-ils. De nombreux alliés tels que Warp, Tresor, Clone, Rephlex, Clone, Hardwax ou UR s'associèrent à cette aventure, et la grammaire de l’électro s'en trouva changée à jamais : Omar S, Theo Parrish, DJ Bone et tant d'autres sont les descendants directs d'un cours d'histoire parallèle délivrée par le duo, une histoire décrivant un monde trouvant ses origines dans Kraftwerk, Juan Atkins et la new wave, un monde anxieux, aussi effrayant que fascinant, dont la prophétie n'augure rien de bon.

Dans leurs travaux éloignés l'un de l'autre, Stinson se révélait plus charnu, plus prompt à la confrontation, partisan d'un corps à corps hédoniste désespérément romantique, alors que Donald développait un langage généralement plus abstrait. C'est pourtant son projet le plus dancefloor qui allait supplanter en termes de notoriété tout ce qu'ils avaient – jusqu'alors et depuis – accompli, ce Dopplereffekt au funk ultranerd qui servira bientôt de blueprint à l’électroclash : lorsque la compilation Gesamtkunstwerk sort en 1999 chez International Deejay Gigolo, toute la première génération de fans de Daft Punk en quête d'authenticité trouve en cette musique blanche produite par un Black une inépuisable source d'inspiration : beat rachitique particulièrement « carré », mélodies et paroles tout droit sorties de Kraftwerk, rétro avant l'heure… Ce sera la bible de bien des producteurs aujourd'hui en haut de l'affiche. Quand Stinson disparaît en 2002, le son de Dopplereffekt délaisse pourtant le dancefloor, embrassant des notions plus avant-gardistes, ambitionnant d'atteindre la transe par des moyens mathématiques. Aussi intéressante soit-elle, cette quête se révèle toutefois moins évidente, et les quinze années qui suivent ressemblent plus à un travail de laborantin.

Heureusement, cet album pour le label du neveu du fondateur de Warp fait figure d'aboutissement : sans abandonner sa nature abstraite, Donald remet pourtant enfin l'accent sur la composition, proposant des structures plus narratives, intégrant des sonorités moins vintage qu'à l'habitude – le côté « modular » est omniprésent. Bref, on prend un réel plaisir à l'écoute de cet album varié, dont la brièveté constitue plus un atout qu'une frustration.