Photo en Une : © Special Request


Alors qu'il avait signalé le retour d'une figure de style que d'autres ont depuis tôt fait de banaliser, Paul Woolford avait conscience de la propension générale à vouloir mettre les artistes dans une case, voire une niche : "C'est vrai qu'alors que la techno a retrouvé le chemin du breakbeat, elle en a vite fait une figure de style quasiment obligatoire : je suis constamment surpris que la techno puisse être si conservatrice, alors qu'elle a été fondée sur le principe de créer des sons comme si l'on était dans le futur. On a l'impression que pour la majorité, ca se réduit à un gros kickdrum... Le minimalisme est une démarche potentiellement très puissante, mais soyons honnêtes, bien des producteurs s'en servent comme cache-misère."

Le breakbeat était donc son cheval de Troie ? "Special Request est le fruit d'une myriade d'influences qui démarrent avec les radios pirates UK, mais ca va plus loin. Je voulais établir les bases d'un projet qui me permettrait de présenter ma musique sans restriction stylistique, mais je savais que pour cela, j'allais devoir introduire patiemment ces multiples ingrédients au fil du temps. Avant de pouvoir – je l'espère – faire accepter la cohérence d'un projet d'apparence si protéiforme, le risque était trop grand de perdre les gens dès le début. J'ai donc commencé par du UK hardcore, de la techno, de la house super deep, et des accents jungle. Le premier album y ajoutait des aspects de l'époque de la série Artificial Intelligence de Warp, ainsi que des plages proches de la musique de film. Je développe ces couleurs depuis bien longtemps dans ma production, mais j'ai rongé mon frein pour les servir au bon moment."

Au-delà de la musique, Belief System est une cartographie spatio-temporelle de l'univers concret de Paul : "Quand je référence un genre, un club, une teuf, c'est uniquement par le biais de mon expérience subjective, ce qui n'est pas toujours évident, car nous sommes pleins de réflexes." Effectivement, alors que la techno est devenue « officielle », qu'elle cultive à l'instar de la deep house une conception du bon goût, des sous-genres historiques ont quasiment disparu, ou ont été frappés d’anathème. Avec un track comme Brainstorm, Paul invoque la transe et le UK hardcore, avec ses samples de rappeurs anglais du dimanche, le tout pour nous rappeler une dimension fondamentale de cette musique, l'hédonisme, et donc la liberté : "J'aime tout, du moment que c'est fait avec sincérité, des trucs hyper dark au tracks peak time avec des pianos et des divas qui hurlent, je ne vois pas pourquoi je devrais choisir un camp. Une fois, un DJ connu m'a pris à part dans un club pour me demander : « Tu aimes vraiment Demdike Stare ? » (un duo expérimental assez sombre, ndlr) Il avait lu une interview où je m'épanchais sur un de leurs disques, et il doutait de ma sincérité. Ma fille écoute Rihanna et Neil Landstrumm, et les gens de ma génération se posent encore trop souvent ce genre de questions. Les Beatles écoutaient Stockhausen ! L'artiste doit constamment chercher à surprendre le public, créer du contraste, c'est la clé de l'innovation, et c'est comme ça qu'on peut rester ambitieux, pas en produisant des boucles de techno minimale à la chaîne ». Mais plutôt un album dense, dans lequel il faut picorer et régulièrement revenir, le temps que les nouvelles strates deviennent plus familières.