Photo en Une : © Salar Kheradpejouh


Par Éléonore Reyes

Rares sont les artistes à pouvoir se targuer d’avoir collaboré avec autant de grands noms (Björk, Tim Hecker, Jóhann Jóhannsson) ou d’être le protégé privilégié de Brian Eno, l’un des pères fondateurs de la musique ambient. Pourtant, c’est avec une humilité déconcertante que Ben Frost observe et réfléchit au monde qui l’entoure pour en nourrir sa musique. « Ces dernières années, j’ai eu le privilège de m’engager aux côtés de l’artiste Richard Mosse en tant que preneur de son dans un projet hautement politique, portant sur la crise des réfugiés en Europe du Sud et sur la guerre au Moyen-Orient. Assister à tous ces problèmes m’a beaucoup affecté en tant qu’être humain et donc en tant que musicien. »

The Centre Cannot Hold s’est alors imposé comme le titre de cet album, en référence à l’élection présidentielle des Etats-Unis où cette phrase avait resurgi, comme un constat fataliste sur la situation politique du pays. Mais que l’on ne s’y méprenne pas : Ben Frost ne donne pas à entendre un pamphlet subversif, plutôt une réflexion sur le sentiment d’instabilité que l’on peut ressentir face au changement. Un phénomène qui ébranle notre « illusion de stabilité qui s’impose dès la naissance, comme si le monde avait toujours été ainsi. L’impermanence est une idée qui s’est éveillée en moi et que je voulais donc retranscrire physiquement en faisant littéralement bouger la musique. Je voulais que chaque instrument soit agité, inconfortable et en changement constant. »

<Véritable sculpteur du son, Ben Frost juxtapose les contraires en fusionnant des strates sonores mobiles en un seul bloc massif. Dans A Sharp Blow in Passing la progression horizontale se laisse entendre comme des notes maintenues dans la durée, limpide et sans rupture. Mais lorsque l’oreille s’attarde sur l’une de ces lignes, ce n’est qu’altérations, transformations des formes et contrastes qui ressortent. Une esthétique où cohabitent donc macrocosme et microcosme dans une tension dramaturgique. Comme les plaques tectoniques qui se déplacent imperceptiblement sous nos pieds, ou comme l’océan qui semble lisse quand les remous y sont puissants : « Comment les choses peuvent être ressenties d’une certaine manière lorsqu’elles sont en réalité quelque chose de tout à fait différent ? Quand je fixais la mer à Lesbos, j’imaginais des vagues humaines fuyant leur réalité. Ça me semblait tellement déconnecté de ma réalité alors que les migrants traversent bien la mer ainsi. »

Lorsque l’on prend conscience des réalités parallèles qui coexistent dans le monde, nous entrons dans un état paradoxal qui nous inonde de sentiments discordants. En choisissant le bleu outremer pour la couverture de l’album, Ben Frost voulait nous absorber dans son spectre sans fond : « C’est une couleur qui submerge l’œil, qui fascine tout autant qu’elle perturbe car on se débat avec elle. Si on essaie de la prendre en photo, la caméra panique et ne peut faire de mise au point. Elle est comme hors d’atteinte. » De la même manière, notre oreille, baignée dans les sonorités multiples du disque, perd pied, cherchant un élément auquel s’accrocher. Et ce n’est qu’avec le dernier morceau que l’on touche à une ébauche d’explication. Entropy in Blue vient répondre au titre de l’album en expliquant que si le centre est instable, c’est parce qu’il est régi par l’entropie. Il est donc en constante transformation, semé de désordre et d’informations contradictoires. « Cette idée a quelque chose de réconfortant car elle me rappelle qu’avant toute chose, mon centre n’est pas le centre. Qu’il ne sera pas le même que les générations qui ont précédé et qui suivront. Le changement est la seule constante. » Avec ce chef-d’œuvre dantesque, Ben Frost nous rappelle avec justesse que la musique est un art du temps, jamais figée et toujours en devenir.