Photo en Une : © D.R.

En entrant dans la première salle, il faut tendre l’oreille et feutrer le pas. 7 des 36 platines montées sur des socles diffusent simultanément, à faible volume, des sons discordants. Une sirène lointaine, des bleeps indéterminés, une phrase de piano, un salut en une langue étrangère, dont on peut lire qu’il fut diffusé dans l’espace en 1977 par la sonde NASA Voyager. Des signes de communication rapprochés jusqu’à devenir une douce cacophonie. Le « village global » réduit à son expression poétique, troublante.

Quand Dumb Type présente la première version de cette œuvre, rebaptisée Playback (Pleasurelife), en 1988, le Japon vit son miracle économique. La monnaie est forte, la consommation explose, les journaux américains s’alarment de voir leurs entreprises rachetées par les investisseurs nippons, seconde puissance mondiale du jour. Sur une scène de théâtre, des danseurs circulent entre des socles (les mêmes que dans l'exposition), avatars des médias devenus omniprésents, et interrogent la place de l’homme dans cette opulence cannibale et factice – la bulle spéculative éclatera au début des années 90, plongeant le Japon dans une décennie de récession.

La techno du data

L’aliénation et l’identité sont deux grandes questions qu’explore Dumb Type dans ses œuvres, dont les plus marquantes sont actuellement présentées au Centre Pompidou-Metz. Ce collectif informel, formé par des étudiants du Kyoto City Art College en 1984, sera précurseur dans l’intégration de la technologie à ses travaux, qu’il retourne et détourne de manière inédite. C’est au sein de ce groupe que le compositeur Ryoji Ikeda, présent depuis en tête d’affiche des festivals Mutek ou RBMA, commence à expérimenter avec les flux de données comme matériau sonore – son œuvre Data Tron, présentée dans l’exposition, transforme une cascade de code et de chiffres, projetée sur un écran, en un tapis sonore de bruit blanc et de rythmes abstraits, une techno au plus près de la technologie.

   À lire également
À Paris, la gigantesque installation d'un musicien électronique vous fait entendre avec les yeux

La vidéo et le son sont omniprésents dans les travaux de Dumb Type, mais les machines n’y sont jamais envisagées sans le corps qui s’y confronte. Aux côtés d’Ikeda, dont les live shows audiovisuels donnent l'impression d’être emprisonné dans un serveur en surchauffe, Teiji Furuhashi se sert de la vidéo pour mettre à nu ses questionnements les plus intimes. Homosexuel et diagnostiqué séropositif en 1992, il mettra en scène son comingout dans une performance où défilent et se superposent sur un écran les mots Love, Sex, Death, Money, Life. Dans Lovers (1994), œuvre maitresse de l’exposition, des projecteurs à capteurs de mouvement – une innovation pour l’époque – trônent au centre d’une salle, et projettent sur le visiteur le corps nu de Furuhashi, écartant les bras avant de les refermer dans une étreinte christique, et de basculer en arrière, dans le néant. Sur les murs, des hommes et des femmes, nus aussi, courent sans jamais se croiser.

dumb type

Le corps et le caisson

Pour désigner la « stratégie de résistance culturelle » du mouvement jungle en Angleterre, résistance face au conformisme et à l’élan libéral du thatchérisme, l’écrivain Simon Reynolds parlait d’« érotisation de l’anxiété ». C’est la même logique que l’on retrouve à l’œuvre chez Dumb Type, entre défiance à l’égard d’un système à grande vitesse larguant ses marginaux sur le bas-côté et réappropriation de ses innovations. Dans pH (1990), des danseurs allongés frôlaient la poutre lumineuse d’un scanner géant, avec la même sensualité nerveuse qu’un teufeur caressant, du bout des oreilles, la membrane du caisson de basse dans lequel il enfourne le visage. « Je rêve que mon genre disparaisse... Je rêve que ma nationalité disparaisse », récitait Furuhashi dans sa performance. Un mantra qui traduit à la fois une recherche d'échappatoire et un désir de dépasser les divisions  l'équation du "Second Summer of Love" et des fugues d'ecstasy qui l'ont accompagné.

« La jeune génération d’artistes qui travaille avec la technologie ne se pose plus les mêmes questions que nous » déplore à mi-mot Shiro Takatani, un des membres fondateurs de Dumb Type présent au vernissage de l’exposition. Qui a encore l’énergie de décortiquer l’omniprésent ? La version 2017 de Playback (Pleasurelife) est bien plus silencieuse que son ancêtre de 1988, afin de signifier le caractère pernicieux, invisible de la technologie actuelle. Les arguments de vente des marchands de smartphones, prouesse et interactivité, sont devenus des axes de recherche pour les artistes contemporains, jusque sur le dancefloor. Les scénographes imaginent des light shows toujours plus emphatiques : en VR, en 3D, en 4D, en hologramme. À en oublier, parfois, le corps qui danse sous les lasers, s’abandonnant à une musique mécanique et amoureuse. Ce corps qui retrouve ici sa place, dans toute sa fragilité, au cœur de la machine.

dumb type

Dumb Type est présenté au Centre Pompidou-Metz jusqu’au 14 mai 2018. Plus d’informations sur le site web du musée.