Photo en Une : © Sean Clauretie


Par Ashley Zlatopolsky

Il est fascinant de voir à quel point on traite de la techno sans jamais se poser la question : « Qu’existait-il avant ? » Parce qu'elle n’est pas "juste née" comme ça. L'histoire de la musique de Detroit, c'est tellement plus : des gens, des lieux, des fêtes essentiels à son écriture... et tout cela presque une décennie avant la sortie des premiers disques officiellement labellisés « techno », à savoir Shari Vari de A Number of Names et Alleys of Your Mind de Cybotron.

"Detroit a connu une ère disco et post-disco prometteuse, vive et très influente, et elle a été oubliée avec l’avènement de la techno."

Au début des années 70, les groupes de funk étaient à l’épicentre de la culture dance de Detroit. « Ils commençaient en tant que groupe de quatre musiciens, puis ils ajoutaient les basses et les cordes derrière, raconte le DJ vétéran de Detroit Felton Howard dans une interview pour Red Bull Music Academy, où il aborde la transition du funk à la disco. Les cordes ont en fait introduit la disco, car les maisons de disques voulaient quelque chose qui attire les populations de banlieue et mélange tout le monde. »

Ce n’était qu’une question d’années avant que la disco ne se distingue du funk qui régnait dans les métropoles en Amérique. Dès 1975, la disco faisait rage à Detroit et les groupes de funk étaient pour la plupart laissés sur le carreau. Et au-delà du boom culturel, les sommes à débourser pour booker un DJ plutôt qu’un groupe de funk ont joué un rôle important dans la transition vers la disco. Un DJ disco coûtait environ $50 alors qu’un groupe de funk en coûtait environ $500. La disco était bon marché, promouvait une culture de l’amour libre, et autorisait la jeunesse à se retrouver dans une scène ouverte et expressive. Et les DJ disco jouaient en plus tous les disques à la mode. C’est donc sans surprise que les propriétaires de clubs ont suivi le mouvement.

Beaucoup de noms ont émergé de la scène disco de Detroit, avec notamment Ken Collier en tête de liste. Collier était un DJ gay qui figurait parmi les premiers à encourager le mouvement disco à Detroit et en jouait dans des salles mythiques comme le Studio 54. Il faisait partie du groupe « True Disco » aux côtés de Renaldo White et Morris Mitchell. Collier et White jouaient souvent au Chessmate, un after-hour gay dans les environs de Six Mile. Mais les clubs disco étaient légion : on peut notamment citer Menjo’s, The Factory, Famous Door, Lafayette Orleans, Boogie Down Lounge, My Fair Lady (avant de devenir The Lady), Club Fever, Todd’s, et bien d’autres.

Avec cette offre pléthorique de clubs, pour la plupart situés sur Palmer Park (quartier plébiscité par la communauté gay à l’époque), il est vraiment regrettable que les heures disco de Detroit aient aujourd'hui sombré dans l’oubli. Non seulement il existait des dizaines d’établissement et de DJ’s majeurs comme le groupe « True Disco » lié aux mouvements disco de Chicago et NYC, mais ce n’était pas tout. Detroit a aussi connu de grosses soirées disco organisées dans des hôtels ou des salles de banquet, en ville et dans les banlieues environnantes. Charles Love, Dale Willis, Bruce Moore, Carleton Northern ainsi qu’un bon nombre de social clubs lycéens étaient au cœur du royaume de ces soirées grand format.

Alors que le boom disco touchait à sa fin, ces mêmes social clubs lycéens – pour la plupart composés de jeunes ados du centre urbain – se sont démenés pour entretenir la flamme du son et de la scène disco à Detroit. Le mouvement s’est alors mué en house, avec l’émergence d’artistes comme Charivari, GQ, Courtier, Schiaparelli, Remniques, Giavante, Direct Drive, Ciabittino, Cacharel, Arpegghio et Avanté pour divertir la jeunesse de Detroit. Ils formaient des crews de promoteurs, de DJ’s, et avant tout de fêtards, et ce sont eux qui ont ouvert la voie à la scène house de Detroit sans même en avoir conscience.

« 1980 et 1981 sont les années où les choses se sont vraiment formées. »

Pendant ce temps, du côté du public adulte, des noms comme Stacey « Hotwaxx » Hale, John Collins, Al Ester, Steve Nader et bien sûr Ken Collier (accompagné de son frère Greg Collier) continuent de faire vivre la musique. Pourtant, leur disco a commencé à évoluer vers de la progressive, à mesure que la culture de la dance music se développait. « 1980 et 1981 sont les années où les choses se sont vraiment formées », explique Mike Clark, un DJ de Detroit qui a grandi à l’ère de la progressive – son frère était promoteur – dans une interview à la Red Bull Music Academy. « On l’a appelée l’époque de la progressive. La disco s’étiolait, la musique house [plus mainstream] n’avait pas encore vu le jour, on arrivait plus ou moins dans l’époque de la new wave, et c’était plutôt semi-industriel… On était à fond dans tout ce qui était bizarre ou avait un beat funky, et c’est pour ça que l’electro a vraiment décollé. »

Quand les clubs fermaient sur les coups de 2h, les fêtes se poursuivaient la nuit dans des lieux alternatifs. Detroit avait (et continue d’avoir) une culture de la nuit très riche, et c’était normal de continuer à faire la fête bien après le couvre-feu des clubs ou des bars. Un des spots réputés pour leur ouverture tardive était L’uomo, qui existait à deux endroits différents. Club Hollywood, aujourd'hui reconverti en église, en était un autre. « C’était la première fois que je voyais des bulles sortir d’un canon », se rappelle Hale à propos du Club Hollywood dans une interview pour la Red Bull Music Academy. « Les bulles pleuvaient sur le dancefloor, et ça faisait fureur. Il y avait à peu près 800 personnes à l’intérieur et ça coûtait autour de $5 pour rentrer. » 

Bien que la culture de la nuit soit restée une caractéristique de la vie nocturne de Detroit pendant des décennies, la culture clubbing 9-2 continuait à évoluer au fur et à mesure. Les années 80 ont vu l’émergence de nouveaux clubs dans la ville, comme the Warehouse à Woodbridge, Cheeks, The Gas Station, Heaven, The Factory, UBQ, Taboo, Bookie’s [Club 870],  Tremors, et The Downstairs Pub. Le Gas Station et Heaven partageaient un même bâtiment – le Gas Station était situé en bas, alors qu’Heaven était à l’étage. C’est là-bas que Hale a vu Ken Collier mixer pour la première fois, et c’est ce moment précis qui l’a poussée à tenter d’organiser elle-même un événement dans ce club. Elle est ainsi devenue la première DJ féminine de Heaven au moment où le club devenait le temple de la progressive à Detroit.

« Heaven avait une réputation internationale »

Autre pilier de Detroit, Cheeks est le club où Kevin Saunderson a sorti ses premières promos de « Big Fun » et « Good Life ». C’est aussi là que Jeff Mills a commencé à développer son personnage de « The Wizard ».

Collins était le premier DJ embauché à Cheeks et il était présent dès les débuts du club. Dans une interview avec Red Bull Music Academy, il explique comment « on ne s’attarde jamais » sur l’histoire de Cheeks alors que c’était un des clubs qui a aidé à lancer le mouvement techno de la ville. Le Music Institute, qui a ouvert ses portes bien après Cheeks, est considéré comme la première institution de la techno ; pourtant, Jeff Mills jouait ce qui ressemblait beaucoup à de la hardtech (et qui était en réalité une succession rapide de disques de disco) bien avant que le Music Institute ne voie le jour au début des années 80.

Mills jouait également à la radio. Au même moment, son plus grand rival sur les ondes hertziennes était The Electrifying Mojo. Mojo est souvent célébré comme un des plus grands DJ’s radio de Detroit, et ce pour plusieurs raisons. Il a introduit Prince, Kraftwerk et les B-52’s sur le marché de Detroit pour la toute première fois. Il était également le premier DJ de Detroit à jouer à la radio des disques de techno et a contribué à mettre en avant la dance music underground dans ses shows à la radio, avec les très célèbres « Landing of the Mothership » ou « Midnight Funk Association ».

Bien que les noms mentionnés dans cette histoire soient quelquefois cités dans des interviews, ils ne sont que cela : des souvenirs. Ces gens et ces lieux n’ont jamais reçu la reconnaissance qu’ils méritent en tant que monuments de l’histoire de la dance de Detroit. « Ce serait génial d’entendre enfin parler de Detroit avant la période techno », avoue Mike Clark.

L’héritage de Ken Collier est tout sauf oublié, et The Electrifying Mojo demeure une énigme du passé. Les clubs et DJ’s influents qui ont ouvert la voie à la techno sont déconsidérés, et les seuls souvenirs qu’ils ont laissés survivent parmi les témoins de l’époque, et sur quelques rares photos.