Photo en Une : © D.R.

Par Benjamin König, avec Dave Kouliche (International Records) pour la partie Disco International.

Les boules à facettes, les paillettes, les fringues funky ont refait surface et avec elles une façon de faire la fête qui fait écho à ce que le disco a d’abord été : une musique made in USA de Noirs et de gays, ouverte à tous, et qui n’avait alors qu’un but, remiser son cerveau et son être social à l’entrée et laisser son corps exulter. Et voici le disco de retour.

Disco sampleurs

Guère étonnant de voir le disco samplé partout : c’est ainsi qu’est née la house music, au début des années 80. Mais après quelques années de déshérence, voici que de nombreux jeunes producteurs ont eu l’idée de puiser dans cet infini catalogue. Avec son groove cadencé, ses voix soul, ses claps et ses instrumentations teintées d’électronique, voilà bien un terrain de jeu idéal. Max Graef, le DJ et producteur berlinois qui sera présent pour la soirée parisienne Disco Disco le 22 décembre, avec par exemple ce titre tout en claps chaloupés : “Pedro”, sorti en 2013 sur le label Melbourne Deepcast. Soundstream, en spécialiste du sample, s’est notamment distingué par l’excellent “Bass Affairs”, dont l’original n’est autre que le morceau d’un des parrains de la black music, George Duke : “Brazilian Love Affair”. Certains en ont même tiré leur blaze, comme S3A, aka Sampling As An Art. Plus besoin de présenter ce résident de Concrete, qui a érigé cette technique en orfèvrerie, et a produit notamment cette petite bombe nommée “Theuz Hamtaak”, du nom d’un album du groupe de rock progressif Magma. A Trax, on aime bien aussi cette pépite du producteur lyonnais Folamour, ça vient de sortir et c’est sexy à souhait, ça s’appelle “The Power of the Blessing and Unity”. Un titre disco s’il en est.

Disco sets

Mort en  1992, à l’âge de 38 ans, Larry Levan a inventé le djing moderne. Les rois des platines qui se produisent aujourd’hui sont tous ses héritiers. Et les kids de 20 ans viennent aujourd’hui user leurs baskets sur des DJ's érudits en disco, chose rare voici quinze ans. Il y a les têtes de gondole, comme MCDE et sa série Raw Cuts (ici le #2, sorti en 2008), Hunee et Antal, qui s’imposent d’abord par leur sélection musicale, The Black Madonna ou bien encore le parrain DJ Harvey, qui définit ainsi son disco hybride, teintée de rock et de jazz : « Vous ne pouvez pas comprendre le blues sans avoir eu le cœur brisé par une femme, et vous ne pouvez pas comprendre ma musique sans avoir déjà fait une partouze sous ecstasy. » En voici un échantillon dans un edit d’un tube de Police : “Voices Inside my Head”.

Disco paillettes

Et puis quoi, notre époque a besoin à nouveau de chaleur et de sourire, d’oublier cette société industrielle et sa techno froide et mécanique, elle a besoin d’amour (au secou-ours), et nous aussi, alors quoi de mieux que cette musique et sa culture d’amour, avec ses titres tous plus love les uns que les autres (Love Injection, Got to Get Your Love, Shoot Me with Your Love). Pour Solène Fernandez, du webzine Sous la Jupe : « Le disco, c'est comme une évidence pour le corps, quand il danse. Mais ce sont, à mon sens, des messages d'amour, comme des revendications profondes d'êtres qui cherchent la lumière dans une société clivée, bridée et désenchantée. Son retour fut une libération, comme un cri pour s'unir ! » Et cette envie s’est à nouveau répandue comme une traînée de poudre, avec une flopée de collectifs et de soirées qui ont remis au goût du jour la fête façon disco : des paillettes, des strass, des sourires, de la proximité, beaucoup de sexe et d’amour. Pêle-mêle, voici le Camion Bazar, la Mamie’s, Otto 10, Alter Paname, Dure Vie, Pardonnez-nous, Discomatin, Deviant Disco, Discozoo ou, en prochain sur le calendrier, les soirées Disco Disco. Autant de rendez-vous colorés et joyeux, qui investissent clubs, parcs et friches urbaines au son d’une musique souvent discoïsante… Rayon festivals, c’est le foisonnement : Château perché reprend clairement l’esthétique disco, sans oublier le Looping festival, Easter Sound Festival, et à l’étranger, la Mecque actuelle du disco : le Camp Cosmic, à Leipzig.

Disco International

Pour comprendre pourquoi le disco est récemment revenu en grâce, il faut se pencher sur son évolution dans les années 2000. Des labels comme DFA ou Italians Do It Better et des groupes à succès comme LCD Soundsystem ont injecté une bonne dose de disco dans leur pop, en dignes héritiers de la scène new-yorkaise. Parallèlement, des pionniers du nu disco comme les Idjut Boys, Daniel Wang ou Morgan Geist posaient les bases de ce qui allait être le disco des années 2000, empruntant sans cesse à la house music, voire à la techno pour mieux coller aux exigences des dancefloors de l'époque. De nombreux producteurs se mirent alors à sortir des edits de morceaux seventies et eighties, consistant le plus souvent en une boucle aboutissant en fanfare sur un refrain qui s'est fait attendre.

Des scènes se sont développées un peu partout et plus seulement à New York et à Londres. La Scandinavie, par exemple, est devenue un centre névralgique du disco moderne, avec entre autres Bjørn Torske, Lindstrøm, Prins Thomas et le plus fameux d'entre eux, Todd Terje. Jusqu'en 2012-2013, ce type de disco électronique, fortement marqué par l'italo, a dominé la scène. Mais aujourd'hui, sous l'impulsion de DJ's très influents comme MCDE, Hunee ou Floating Points, le DJ digger s'est imposé comme la nouvelle figure de proue de la scène électronique. Au milieu de sets majoritairement house ou techno, les DJ's n'hésitent plus à jouer des standards disco ou des morceaux rares et oubliés des années 70 et 80. Ce phénomène a poussé les labels à multiplier les rééditions et a également fait monter la cote des disques d'italo, de boogie ou de disco. Ce qui était autrefois cantonné à un petit cercle de connaisseurs est désormais devenu populaire, voire mainstream. Des artistes plutôt confidentiels, bien qu'importants, comme Jean-Pierre Massiera ou Bernard Fèvre, ont connu un regain de notoriété considérable. A la boutique, cela se traduit par d'importants volumes de disques prétendument "obscurs" vendus, qu'il s'agisse de rééditions (Escape From New York, Guy Cuevas, “Abu Ali” de Ziad Rahbani et bien d'autres) et d'edits sortis par des labels comme Basic Fingers, Secret Squirrels, Edits du Plaisir, Les Yeux Orange ou Discomatin, pour en citer quelques-uns. L'intérêt croissant pour les musiques africaines et caribéennes a également élargi le spectre du disco.

Disco sound

Paradoxalement, si le réservoir est immense, les productions nouvelles ne sont pas légion. Pour le journaliste Patrick Thévenin, « le problème, c'est que personne n'est capable d'en faire aujourd'hui. Donc on puise dans le stock considérable qui existe. » Pas faux, mais pas tout à fait vrai non plus : depuis une petite dizaine d’années, on compte quelques excellentes productions purement disco, par exemple “Beam Me Up”, du New-Yorkais Midnight Magic, remixé ici par Jacques Renault. La France n’est pas en reste, avec Cotonete, ici remixé par l’un des gardiens du temple, Dimitri from Paris – ou le trio live parisien Macadam Crocodile, dans une veine plus DIY et organique. Mais le disco est très présent dans des productions hybrides, par exemple avec L’Impératrice, ou l’excellent groupe Bon Voyage Organisation. Le disco, depuis longtemps, a essaimé via de nombreux sous-styles : italo-disco, cosmic ou space disco, disco not disco, afro-disco et caribbean disco, sans compter les variantes que les grandes villes des Etats-Unis ont produites, à commencer par Philadelphie, ville où le disco est né. La vitalité de cette musique a permis à des artistes oubliés de refaire surface, comme Bernard Fèvre, alias Black Devil Disco Club : « Le disco, c’est la musique des pieds intelligents qui dansent sans distinction avec tous les pieds qui les entourent : les pieds blancs, les pieds modestes, les pieds nickelés, les pieds bruns, jaunes, rouges, noirs. De toutes classes sociales et de tous sexes actuellement connus. Je pense que le retour du disco s’explique par cette énorme super qualité qu’il a de n’exclure personne qui veut faire la fête ! Car c’est une fête, paillettes ou pas. Pour ma part, je suis très heureux de son retour qui m’a permis de revenir sur scène il y a dix ans, après une très longue attente. Mais je savais qu’il reviendrait et que ma vision particulière et ma façon de traiter cette musique serait enfin reconnue. » Black Devil a créé dans les années 70 un disco purement électronique, cosmique, qui n’a pas pris une ride ! Et bonne(s) fête(s) disco !