Photo en Une : © D.R.

Par Christian Bernard-Cedervall


Arrivé en France il y a dix ans pour parfaire sa formation au Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris, Fabrizio Rat ne vit pourtant pas le traditionnel destin en vase clos des futurs concertistes aux réflexes monoculturels : « Au milieu des années 90, je bossais déjà dans un studio à produire de la musique électronique, mais ce n’était vraiment pas terrible, c'était très commercial, mais j'avais déjà un attrait pour ces musiques. » En même temps, il était sans doute un peu jeune pour s'engouffrer dans la furie acid et industrielle de la scène romaine des Lory D, Leo Anibaldi et autres Paolo Zerletti... Mais toujours est-il que parallèlement à son obsession pour le piano, il entretient ce lien avec la dance music, pour finalement y trouver son salut : « J'ai vécu le piano tellement quotidiennement depuis mon enfance que j'ai fini par me trouver épuisé, vidé de mon potentiel créatif car sans doute trop instruit des multiples orientations et codes de sa pratique. C’était assez déprimant. »

Mais ce désert allait finalement s'avérer une simple jachère, tant ces nombreux acquis s'avéreront précieux dans la conception de The Pianist, son premier album solo qui reprogramme l'instrument, tel un improbable avatar Roland, et pourtant... En effet, la techno porte en ses gènes un paradoxe, celui d'une musique électronique : alors que le projet était l'affranchissement du compositeur à cette occidentale et restrictive tonalité, les machines emblématiques de premiers soubresauts de Detroit proposaient au contraire un retour à cette tradition tonale. Fini les usines à gaz modulaires des 70's : ouvrir le manuel du SH-101 de Roland, c'est se confronter à des dizaines de pages de réglages visant à imiter toute la gamme des instruments acoustiques !

Piano à contraintes.

Alors même si la techno a – heureusement – maintes fois su dépasser ce paradoxe, il est savoureux d'observer Fabrizio Rat utiliser l'instrument roi de la musique occidentale traditionnelle pour retrouver ce sentiment d'affranchissement des débuts de cette musique ! Pour ce faire, il s'est inspiré des techniques de piano préparé, ou plus précisément de leur application à la contrebasse par le collaborateur de Terry Riley, Stefano Scodanibbio : « En fait, je truffe le piano de contraintes en plaçant divers adhésifs sur les cordes, les marteaux, tous les éléments résonants. Ainsi, c'est chaque fois un nouvel apprentissage, tout mon acquis étant ainsi remis en question. Je dois étudier le parcours du son à travers mes contraintes, et finalement, le processus est très similaire à la synthèse d'un son dans un synthétiseur à travers ses différents oscillateurs et effets. C'est d'ailleurs en observant ce processus que je me suis mis à chercher à l'appliquer au piano. »

Le résultat est pour le coup spectaculaire car on finit effectivement par oublier la nature sonore spécifique du piano pour embrasser une palette homogène, tout au service d'une transe : « Quand je fais de la techno, je suis un producteur, je me préoccupe essentiellement de trouver toutes ces résonances qui mènent par la répétition à un état extatique, un peu comme Donato Dozzy, Nuel ou Jeff Mills. » Ultime clin d’œil au maître de la 909, The Pianist fait forcément écho au The Drummer de Mills, manifestant ainsi que les racines de leur techno sont partout et surtout pas incestueuses.