Photo en Une : Insomnia Festival © Mats Gangvik

Par Ando Woltmann

Parfois surnommée "Le Paris du Nord", Tromsø ne ressemble pas à l'original, ni en envergure, ni en apparence. Il y a, cependant, un esprit et une envie que beaucoup de plus grandes villes européennes lui jalouseraient. Située à 69 degrés nord, elle est bien plus reculée que le cercle polaire (ou le cercle moral comme certains Norvégiens aiment à l'appeler), mais la ville n'en est pas moins vibrante, jour et nuit.

Universitaires et étudiants internationaux, touristes et voyageurs, des visiteurs originaires de toute la région de la mer de Barents viennent ici pour le travail ou le loisir. Au centre-ville de Tromsø, on entend autant parler anglais, allemand, russe, français ou lapon que norvégien dans les cafés et les bars. Jouant un rôle central non seulement en tant que capitale de la région mais aussi comme bastion norvégien au cœur d'une zone géopolitiquement importante, Tromsø ferait un parfait décor de film d'espion.

Eden électronique

L'Insomnia Festival y fête ses 16 ans cette année. Un projet en constant développement basé sur une scène électronique dotée d'une grande longévité. Comme l'a récemment montré le délicieux documentaire Northern Disco Lights, Tromsø est le berceau du mouvement électronique en Norvège. Biosphere, Mental Overdrive, Bjørn Torske, Rune Lindbæk et Röyksopp ont tous émergé de la station locale "Brygga Radio" dans les années 1980, et leur goût pour le bricolage autant que leur fascination loufoque pour les circuits imprimés et autres oscillateurs semble s'être transmis aux plus jeunes générations.

"Là où les autres festivals essaient de monter une identité visuelle, nous préférons nous en abstenir" explique l'un des organisateurs du festival, Gaute Barlindhaug, lors de son discours d'ouverture improvisé dans le magnifique cinéma Verdensteatret. "Insomnia essaiera toujours d'être à contre-courant. Sans concession. Nous recherchons moins d'attention !", sourit-il. Le festival a une tradition immuable : celle de ne convier les artistes qu'une seule fois, de préférence avant que leurs noms soient trop connus, et la programmation est minutieusement élaborée uniquement à partir de ce que l'équipe, les collaborateurs et les partenaires trouvent digne d'intérêt. Comme pour tout ce qui touche à la ville, le bullshit n'y est pas toléré. 

Au nord, tout au nord

Assise sur un oreiller, la chanteuse de jazz Mari Kvien Brunvoll donne le coup d'envoi d'Insomnia avec une performance presque proche de la danse sur ses multiples instruments acoustiques et électroniques. Sa collaboration avec Ricardo Villalobos en 2013 et son excellent groupe Building Instruments jouissent peut-être d'une plus grande notoriété dans le milieu de la musique électronique, mais Brunvoll est une superbe interprète en solo, qui comble le fossé entre le jazz, la musique contemporaine et la musique électronique. Après avoir remis ses chaussures et quitté la scène, elle est suivie par le duo de Detroit Dopplereffekt qui, par un élégant mouvement de poignet, invoque de l'électro rétrofuturiste à laquelle il est dur de résister. Comme si Kraftwerk s'était consacré aux sciences physiques après Radio-Akitivität plutôt que d'enfourcher leurs vélos. Et c'est parti !

La nuit, Insomnia investit une résidence étudiante récemment ouverte, Driv. Un bâtiment lisse et compact avec trois scènes sur autant d'étages, à l'intérieur duquel on pourtant le sentiment d'être dans un banal Crous. Une esthétique qui, pour une raison ou une autre, semble être la même dans le monde entier. L'artiste lapon Ville Järvensivu du village Utsjoki a magnifiquement travaillé les décors et les lumières de la scène du rez-de-chaussée, dont ressort une combinaison de la Factory d'Andy Warhol et des aurores boréales de sa contrée d'origine. Il s'agit aussi d'un discret rappel de la situation de Tromsø, située sur le vaste plateau des indigènes lapons, tristement connu pour être toujours une source de conflit en Norvège. Heureusement, les excellents sets du Lituanien JG Biberkopf, du chouchou local Boska, du duo suédois Varg & AnnaMelina et de la DJ russe Inga Mauer rassemblent tout le monde sur le dancefloor. Au moins, c'est un bon début.

Du grime, du lourd

La programmation du festival est une tapisserie cousue de fil d'or, où le manque d'alternatives est compensé par un contrôle drastique de la qualité. Le programme en journée, principalement situé dans l'impressionnant centre culturel/studio d'enregistrement/maison des jeunes TviBit, va d'ateliers pour construire des instruments électroniques à des tables rondes sur la vie nocturne urbaine, en passant par le renouveau de la communication et des conférences sur le fonds de soutien à la musique norvégienne. La foule locale attend impatiemment Insomnia, et il y a un rapport intime et affectueux entre les artistes, les conférenciers, les représentants internationaux, le public et les habitants de Tromsø. Et bien sûr : il y a des saunas, des bains de glace, des repas de morue, des afters et des chasses aux insaisissables aurores boréales. Des activités arctiques ordinaires, somme toute.

Le vendredi soir commence avec une claque phénoménale du duo austrio-slovène Zsammm, qui joue ce qui ressemble à une bruyante version free jazz des White Stripes. Maja Osojnik et Patrick Wirzwallner partagent tous les deux une dynamique intéressante, entre expressionnisme cru et présence scénique élégante. Un autre moment fort du vendredi est le dubstep original de Mala qui offre un set vinyle aux accents grime, haranguant la foule en criant "do it propahhh!/faites ça biennn!". Les gens pètent un câble. "Heavy weight bizznizz, innit?/C'est lourd, nan?"  

Sous la neige

L'hiver s'annonce le samedi matin en transformant les rue de Tromsø en patinoire, mais ces inconvénients sont vite oubliés en rejoignant le before organisé à l'occasion de la sortie d'Epilouge, le nouvel album du "grand vieux monsieur" Per Martinsen, alias Mental Overdrive. Dans la galerie funky baptisée Small Projects, Martinsen construit doucement son set, partant d'une ambiance brumeuse pour terminer à quatre pattes sur le sol. Ses modules récemment construits aux ateliers du festival cliquettent mécaniquement, et dans un esprit caractéristique de Tromsø, Martinsen les prête à une foule piaffante à l'issue du concert. "Maintenant c'est à votre tour !"

Du côté de Driv, la fête continue. "Je suis bourré!" gueule Cakes Da Killa, le phénomène new-yorkais à la langue bien pendue. Son show, hilarant, invite aussi à réfléchir. Les insultes étaient remarquablement absentes du festival jusque là mais Cakes Da Killa renverse la vapeur, allumant autant ses contradicteurs que lui-même. C'est clairement le concert le plus bondé et le plus intense du festival, qui touche aussi à l'essence d'Insomnia : tolérance, ouverture d'esprit, curiosité et innovation mélangés à une attitude saine, avec l'amusement comme mot d'ordre.

Tard dans la nuit, Barlindhaug raconte sa thèse de doctorat sur la sémantique dans la musique occidentale, et comment on a séparé le corps de l'esprit dans notre musique. C'est un conte fascinant, même à cette heure avancée, qui résume bien Insomnia. Une toute petite île dans un coin de l'Europe, qui essaye de tous nous rassembler. En dansant pendant les minuscules heures des interminables nuit nordiques.