Photo en Une : © Adeline Mai


Je connais Trax depuis fort longtemps. C’est un peu comme si nous avions grandi ensemble. Nous avons vu la musique électronique se transformer, passer de l’underground à l’overground. D’ailleurs, peut-on encore dire que cette musique est underground ? Ou que nous le sommes encore, dans cette ère de surmédiatisation et d’exposition que nous offrent et nous imposent Internet et Facebook ? Faut-il désormais poster non-stop des selfies pour exister ? C’est à se demander aujourd’hui si le simple fait de composer des morceaux ou de mixer peut se suffire à lui-même, ou s’il faut en plus être bon communicant. J’avoue mes limites ici, et ces questionnements-là ne m’intéressent pas vraiment. Je choisis de rester moi-même et de continuer à faire de la musique à ma façon. De toute façon, je ne sais pas faire autrement.

Il existe d’autres chemins, des petits sentiers ou des routes, parfois semées d’embûches, mais riches et des plus intéressantes. J’écoutais des musiques tout autres avant la techno, et c’est encore le cas aujourd’hui : du rock, du punk, du disco, de la variété aussi. Et des artistes qui étaient, et sont encore, dans l'expérimental, comme Rhys Chatham et son génial Guitar Trio (lire notre interview p.62), l’inventeur de cette façon d’accorder qu’il a nommée pythagoricienne ; ou encore Éliane Radigue, une des pionnières de la musique électronique (lire notre rencontre p.54), à qui l’on devrait plus souvent donner la parole, par rapport à d’autres « grands ». Ces personnalités talentueuses et discrètes ont défriché et pris ces autres chemins, à une autre époque, alors que le rock explosait.

Aujourd’hui encore, certaines personnalités cherchent et défrichent. Krikor, qui a toujours poussé les limites et vient de sortir un album génial sur L.I.E.S. Records. Les Franco-Chiliens Nova Materia (lire la rencontre p.76), avec qui j’ai collaboré pour la production de leurs deux premiers maxis. Mais aussi d’autres, comme le compositeur génial Hervé Déjardin, qui se plonge à fond dans les nouvelles technologies à la manière d’un explorateur. Ingénieur du son à Radio France, Hervé travaille sur le projet du son à 360 degrés, ou son binaural (à découvrir p.58). J’aime ces tempéraments qui se placent à la croisée des genres pour simplement rester eux-mêmes. Comme cette revue, Reliefs (voir p.20), qui croise sous un angle original et différent le voyage, les sciences et l’exploration ; ou encore le travail de Noémie Goudal, artiste plasticienne qui sait si bien faire se côtoyer les grands espaces, l’architecture et l’étrangeté dans une même image (portfolio p.66).

"Comment continuer à vivre normalement lorsque tout autour est hostile ?"

Aller mixer dans les clubs et festivals me permet de voyager constamment, de faire des rencontres passionnantes, et parfois d’avoir de vrais coups de cœur. Je reviens alors avec joie dans certains lieux où se lient des amitiés fortes et de longue date. Il m’est souvent impossible de prendre le temps, mais je vis mes soirées à 100 %. J’ai récemment rencontré Inga Mauer, géniale DJ et productrice russe. Je l’ai trouvée très cool. Elle a fait un set de dingue ! J’avais envie qu’on la (re)découvre dans ce numéro (lire son portrait p.78).

Il m’arrive parfois de jouer dans des villes où je ne me serais pas forcément rendue, comme Ciudad Juárez, à la frontière nord du Mexique, où clubber devient quasiment un acte militant. Cette ville a connu une guerre des cartels. Lesquels y ont fait régner leur loi pendant quelques années, obligeant la population à vivre dans la terreur, à ne pas faire de vague, à se taire. Comment continuer à vivre normalement lorsque tout autour est hostile ? J’ai voulu donner la parole aux organisateurs de soirées du Hardpop, le club où j’ai joué lors d’une de mes tournées mexicaines, et l’un des meilleurs du pays (voir p.40).

Lorsqu’on est une femme et qu’on fait de la musique électronique, on ne peut échapper à cette question : celle d’être femme et DJ. Ce qui est agaçant, c’est qu’un homme est juste un DJ. Nous, nous sommes DJ ET fille. Non, je n’y pense pas lorsque je travaille, mais merci de me le rappeler de temps en temps. Lors d’une interview avec Trax l’an dernier, nous avions longuement échangé à ce propos. Cette question récurrente prouve bien qu’il y a encore un problème : oui, il faut programmer plus de filles sur les plateaux, y réfléchir pleinement et susciter une vraie prise de conscience. Celle-ci est à l’œuvre, mais encore trop doucement. Et ce n’est pas réservé qu’au petit milieu de la musique électronique, c’est un problème de société bien plus large.

Merci Trax de m’avoir laissé cette place d’honneur. Je ne pensais pas refaire la couverture, dix ans après celle avec Ivan Smagghe, en 2006. Avec ce plus d’être rédac chef…