Photo en Une : @ Kazantip




« Kazantip n’a jamais été un festival. C’est une République du bonheur, avec sa propre Constitution, son hymne national, où les gens sont libres. Comme certains gouvernements ont du mal à accepter ce concept, nous devons parfois faire semblant d’être juste un festival de musique. »

Nikita Marshunok, le fondateur de Kazantip


Kazantip, c’est avant tout l’histoire d’une plage inaccessible, dissimulée aux confins de la mer Noire, à Popovka, un petit village de pêcheurs dans l’ouest de la Crimée. Un désert rural, de l’eau turquoise, du sable fin et du vent. Mais du bon vent, celui qui fait se hérisser les poils des amateurs de sports de glisse. C’est pour ça que Nikita Marshunok a décidé d’y installer sa République du bonheur, devenue l’un des « festivals » les plus longs du monde, attirant des happy people de Londres à Vladivostok excités à l’idée de festoyer dans un paradis perdu.

Tout a donc commencé par une compétition de planche à voile au début des années 90, une époque où Nikita écume les côtes de l’URSS à la recherche de bons spots de surf et se retrouve en Crimée. En 1992, il monte cette première réunion de véliplanchistes, avec une trentaine d’amis, suivie d’une fête avec quelques copains DJ’s de Moscou « sur un sound-system médiocre ». Peu à peu, l’événement prend de l’ampleur et déménage dans une centrale nucléaire inachevée, avant d’atterrir au début du nouveau millénaire dans le village de Popovka, qui profitera durant onze ans des retombées économiques de l’événement.

Ceci n’est pas un festival

Mais gardez-vous bien de dire que Kazantip est un festival. « Ça n’a jamais été un festival, nous raconte Nikita. C’est une République du bonheur, avec sa propre Constitution, son hymne national, où les gens sont libres. Comme certains gouvernements ont du mal à accepter ce concept, nous devons parfois faire semblant d’être juste un festival de musique ou une compétition sportive. » « C’est beaucoup plus qu’un festival », confirme Benjamin Cassan, l’ambassadeur français de Kazantip, et dirigeant des clubs le Raspoutine ou le Yoyo à Paris. Quand je suis arrivé pour la première fois en 2005, j’ai découvert une fête organisée au milieu de nulle part, mais qui ne manquait de rien, ni d’eau, ni d’électricité. Et surtout, j’ai découvert une culture, une façon de vivre. Comme à Burning Man, il y a un vrai esprit. Je le comparerais plus à un camp de vacances pour des fans de musique électronique. » Brice Coudert, le directeur artistique de Concrete à Paris, est raccord : « C’est un Club Med géant ! J’ai halluciné quand je suis arrivé là-bas. Ce n’est pas le festival de petits hipsters parisiens. Le main stage est énorme, construit en pierre, il y a des dancefloors partout au bord de l’eau, c'est pharaonique. Tu passes la journée à la plage et il y a de la musique tout le temps. Je devais y passer quatre jours, finalement, je suis resté trois semaines. »

On est alors au milieu des années 2000 et la population est encore majoritairement composée d’Ukrainiens et de Russes, qui viennent profiter de leur pouvoir d’achat au bord de la mer Noire, leur Côte d’Azur. L’aura du Kazantip et son esprit de liberté ont déjà dépassé les frontières de la péninsule et l’événement est devenu une légende pour la population. « En 2007, j’étais au Kamtchatka, la péninsule tout au bout de l'URSS, raconte Benjamin Cassan. On était monté en voiture avec des jeunes inconnus, et on était un peu stressés. Mais quand j'ai dit que je travaillais pour Kazantip, ça a détendu tout de suite l'atmosphère : “Ha Kazantip, c'est notre rêve !”, nous ont-ils dit. Ça donne une idée de ce que ça représente pour la jeunesse russe, c'est le symbole de la libération. Une caissière de Vladivostok va faire 36 heures de train et dépenser tout ce qu'elle a économisé en un an pour ses deux semaines à Kazantip. »

« Pour la jeunesse russe, c’est le symbole de la libération. Une caissière de Vladivostok va faire 36 heures de train et dépenser tout ce qu'elle a économisé en un an pour ses deux semaines à Kazantip. »

Benjamin Cassan, l’ambassadeur de Kazantip en France


L’esprit hippie

Au milieu de l’été, ce petit bout de Crimée devient le temps de quelques semaines – entre deux et cinq suivant les années – le lieu d’une utopie concrète, une sorte de Woodstock de l’Est, une free party géante pleine de bons sentiments, et surtout basée sur le respect. « Avec Kazantip, Nikita a capitalisé sur le sentiment de liberté après la chute de l’URSS, estime Benjamin Cassan. Ils sont sortis du communisme et ils ont découvert la musique électronique et les raves au début des 90’s. On peut comparer l'énergie de Kazantip à celle dans les années 60 et Woodstock, toutes proportions gardées. »

Une vraie « république de l’amour », où les gens se baladent dans le plus simple appareil sur la plage et où tous les soirs, des mariages express sont célébrés devant tout le monde. « Je me suis marié deux fois là-bas ! », rigole Brice Coudert. « Un truc qui résume bien le bon esprit du festival, c'est le coucher de soleil. Tout le monde s'arrête de faire la fête, et on regarde le crépuscule en lâchant des ballons. Tout le monde crie et s’embrasse. C’est un peu cheesy mais c'est génial. Et après, la musique reprend sur la scène construite au bord de l’eau. J’y ai vu Ricardo Villalobos ou les Roumains d’[a:pria:r], qui adoraient aller là-bas, avec des conditions parfaites, un public réceptif et une atmosphère spéciale. C'était l'endroit où ils préparaient les grosses prestations, je les ai déjà vus mixer pendant trente heures à Kazantip ! On allait taper des têtes dans la mer et on revenait danser en slip. »

Nikita Ier, le concepteur dictateur

Et au milieu de tout ça, l’autoproclamé président dictateur de la République de Kazantip, Nikita, qui se balade avec son Segway et son harem de princesses triées sur le volet. Un rôle qu’il habite depuis plus de vingt ans et qui lui a permis de créer ce concept unique malgré les tensions géopolitiques de la région. Rendez-vous des clubbeurs russes, Kazantip est aussi fréquenté par la jet-set et les oligarques moscovites. Mais Nikita est un ovni dans ce monde. Preuve de son autodérision, il a posé avec son Segway transformé en char doré à la Ben Hur avec la mention « Nikita Ier » pour le magazine Forbes, qui lui a consacré un article dans lequel il expliquait que « sans le vent, il travaillerait probablement aujourd’hui dans une banque. » « Nikita est un leader d'opinion en Russie, explique Benjamin Cassan. Il a une grande aura dans le milieu du clubbing et de la musique. Il est respecté par les professionnels de la nuit ; Viktor Taknov, qui possède le club Krysha Mira, le temple électronique de Moscou, est un de ses amis proches. Les hommes d'affaires le respectent aussi, parce qu’il a créé un business énorme. »

Pour Nikita, Kazantip est le projet de sa vie : « Honnêtement, je ne sais même pas si j’ai déjà vécu sans Kazantip. Après l’école, j’ai fait mon service militaire en Tchécoslovaquie. En revenant, je savais que je ne pourrais jamais avoir de job “normal”. Alors je suis devenu chercheur d’or dans le nord de la Russie. C’était bien plus dur que l’armée, mais ça m’a endurci. En rentrant, je pouvais me permettre d’être relax et de faire ce que j’aimais le plus : de la planche à voile. » Vingt-cinq ans après les débuts de Kazantip, rien n’a changé, ou presque. Nikita s’est trouvé une maison sur l’île de Bocaray aux Philippines, spot prisé des surfeurs, d’où il mène ses affaires avec toujours ce souci du détail. « Je ne suis pas un roi, je n’ai pas de château, nous explique-t-il. Kazantip est une grande nation avec un petit président. Et le président fait de son mieux pour prendre des décisions qui rendront les gens heureux. »

Hors système, il a toutefois toujours su ménager les sensibilités. Le spot de Popovska lui a été fourni grâce à l’appui d’un homme d’affaires local, et quand les milliardaires russes veulent un peu d’exclusivité, il les colle sur un balcon avec une pancarte « Balcon VIP très cher ». Si le prix du billet reste élevé pour les locaux – surtout les Ukrainiens –, les moins fortunés peuvent confectionner une valise jaune qui leur sert de visa pour entrer pour la République de Kazantip, à la seule condition qu’ils ne s’en séparent jamais. Une manière de se prémunir contre la gentrification. De toute façon, il n’y a pas d’hôtels 4 étoiles dans la région. Tout le monde est logé à la même enseigne, chez l’habitant ou en louant une maison. « C’est le seul endroit où tu peux voir des oligarques danser en slip sur la plage sans bodyguard, se souvient Benjamin Cassan. Ça en dit long sur l’état d’esprit qui y règne. »

Le sensationnalisme de M6

Une liberté qui a fatalement attiré les touristes occidentaux, pour le meilleur et pour le pire. À la fin des 00’s, les médias européens s’intéressent à Kazantip et choisissent un angle racoleur. Au premier rang, les montages sensationnalistes de M6, qui a consacré deux reportages à Kazantip en multipliant les plans de filles qui dansent nues l’après-midi et de jeunes dans la zone au lever du jour sur la plage. Vice n’a pas été beaucoup plus fin dans son documentaire, en juxtaposant blondes topless et shots de vodka. Des images qui ont vite attiré en Crimée de « mauvais touristes » anglais, allemands ou français en quête de débauche.

« Les reportages de M6 ont porté préjudice à l'image de Kazantip, regrette Benjamin Cassan, qui accueillait les journalistes francophones sur place. Il y a beaucoup de jolies filles mais elles sont là pour profiter du lieu et de leurs amis, comme à Ibiza. Elles se fichent des étrangers venus faire du tourisme sexuel. Ça brouillait aussi l’image du festival auprès des artistes. » « Comme c'est M6, ils ont été filmer le pire, abonde Brice Coudert. Les Russes ont des mœurs assez libérées, mais ce n’est pas trash. Tu vois des filles à poil parce qu'elles s'en foutent et que c'est comme ça là-bas, mais personne ne les fait chier. Pas mal de Français sont venus à cause du reportage de M6, ils étaient en mode crevard et ils ne comprenaient pas pourquoi ils étaient marginalisés. » Pareil pour la drogue : pour DJ Fex, qui a mixé plusieurs années en Crimée, Kazantip est loin d’être le pire festival. « La drogue n’est pas visible par rapport à plein de festivals d'Europe. J’ai reçu des DJ's qui cherchaient des trucs et qui ne trouvaient pas. J'ai trouvé ça un peu dégueulasse de salir leur image. »

Une armée de gros bras

Nombre de ces touristes font alors connaissance avec le service de sécurité musclé de la République de Kazantip. Une véritable armée de 200 soldats en treillis, qui ont le droit de vous donner des coups de matraque dans les mollets ou de vous enfermer dans une niche pendant deux heures s’ils vous chopent en train de pisser à l’air libre. Pour Nikita, c’est un mal nécessaire : « Les gens qui viennent à Kazantip doivent en respecter l’esprit. C’est comme ça que l’on arrivera à s’extirper de cette mauvaise image donnée par les médias étrangers et les tour operators au tournant de 2010. La Constitution de Kazantip est juste et libre mais tout contrevenant peut être expulsé de façon permanente, qu’il ait payé ou pas. »

Pour DJ Tito, qui a aussi écumé les booths de Kazantip, c’était le début de la fin : « La réalité, c'est que si tu mets du monde sur une plage, avec de l'alcool et de la musique, il se passe ce qui se passe dans toutes les stations balnéaires, pas plus qu'ailleurs. Mais la légende qu'on a vendue aux Européens de l’Ouest n’était pas la même que celle qui attirait les Ukrainiens. On ne peut pas comprendre ce festival si l’on n'est pas ouvert d'esprit. Les mecs qui arrivent bille en tête n'ont rien à faire là-bas. »

« Beaucoup d’Européens de l’Ouest ont leur propre vision de la liberté. Ces gens sont prêts à payer pour ce “trip”. Mais la plupart des vidéos qu’on voit sur YouTube ont été filmées par des tour operators qui voulaient juste amener du monde et faire de l’argent », regrette Nikita, qui vise notamment un ancien collaborateur suisse de Kazantip, coupable d’avoir volé le nom de domaine de la République sur le Web et qui vend des voyages à l’organisation suspecte jusqu’en Crimée. « Et quand les journalistes ne trouvaient pas ce qu’ils cherchaient, ils payaient des gens pour faire n’importe quoi devant la caméra », poursuit-il, avant de rappeler que les drogues sont interdites à Kazantip. « C’est une des rares choses que nous avons en commun avec les festivals sérieux. La drogue, tu payes toujours pour en avoir plus. Alors que l’énergie qui te parvient quand tu ouvres ton esprit est gratuite », philosophe-t-il.

Les DJ’s stars aux platines

Mais le mal est fait. Lors des dernières éditions en Crimée (où Kazantip s’est déroulé jusqu’en 2013), la proportion d’étrangers était montée à 50 %, contre 10 ou 15 % les années précédentes. L’autre changement, c’est l’arrivée des DJ’s stars, en parallèle de l’explosion des festivals techno en Europe. Fex est arrivé en 2005 à Kazantip, presque par hasard. « Le premier soir, j'ai entendu un DJ jouer un de mes morceaux. J'ai été le voir, il m'a reconnu et il m'a fait jouer dès le lendemain et les cinq années suivantes. Il n'y avait pas beaucoup de DJ’s, et comme j’étais Français, j’avais la cote. Je n’étais pas payé mais je me suis constitué un réseau et j'ai pu aller mixer en Ukraine et en Russie pendant des années. Je jouais quasiment tous les soirs de minuit à 6 heures, parfois plus. On se faisait vraiment plaisir jusqu'au jour où ils ont voulu donner une dimension internationale à l’event et ont commencé à booker les DJ's que tout le monde veut avoir, avec Laurent Garnier, Sven Väth, les Martinez Brothers, Guy Gerber, comme s’il n'y avait qu'eux. Les DJ's russes et ukrainiens ont vu la transformation : eux qui jouaient jusqu'à 12 heures se retrouvaient à faire des warm-up et des closings alors qu'ils étaient chez eux. Ça a cassé un peu l'âme un peu hippie du Kazantip, et on s’est retrouvé dans un environnement à la Ibiza. »

Après des éditions bien plus massives, avec quelque 100 000 « visas » vendus, le Kazantip se retrouve confronté à un problème beaucoup plus sérieux que l’assimilation culturelle. En février 2014, l’armée russe envahit la Crimée, après la destitution du président ukrainien pro-russe Viktor Ianoukovytch. Un mois plus tard, la République autonome est intégrée à la Fédération de Russie. « On ne pouvait plus rester en Crimée, se souvient Nikita. En mai, les fans de Kazantip se sont réunis comme ils le font chaque année pour une fête non-officielle sur le site mais les militaires leur ont mis la pression. Malgré des efforts diplomatiques, on a décidé de déplacer Kazantip en Géorgie. »

La résurrection en Asie du Sud-Est

Et c’est sur la plage d’Anaklia que s’achèvera l’aventure de Kazentip en Europe. Après l’édition de 2014, les autorités géorgiennes voient d’un mauvais œil le rassemblement et décident de mettre la main sur le site et de s’approprier l’événement, renommé Gem Fest, pour promouvoir le tourisme autour de la mer Noire. « Nous n’avons plus rien à voir avec les festivals organisés en Géorgie, insiste Nikita. Nous avons essayé d’inculquer aux Géorgiens la culture de la fête, et désormais, ils tirent profit de notre idée, de nos efforts et des infrastructures que nous avons construites à partir de rien sur la plage d’Anaklia. Les organisateurs du Gem Fest manipulent le public et les médias en disant que c’est un événement des « créateurs de Kazantip » ou que c’est le nouveau nom de Kazantip. Mais tout le monde peut voir que l’esprit de Kazantip n’y est pas et sans notre travail, ce festival n’existerait pas. »

Après une tentative sur une île au Cambodge en 2015, avortée dans le maelström politico-financier local, Nikita a relancé son utopie avec une nouvelle série d’événements nommée EpiZode, le « vrai nouveau Kazantip », dont la première édition a eu lieu du 31 décembre 2016 au 14 janvier 2017, rassemblant quelque 3 000 personnes sur l’île vietnamienne de Phú Quốc. « Notre communauté reste très active, et l’esprit si spécial de Kazantip leur manque. Il a fallu de nouveau tout reconstruire de zéro, c’était un des chantiers les plus durs de ma vie, explique Nikita. Mais cette fois, on a réussi à organiser l’event. Phú Quốc sera notre territoire pour les prochaines années, et l’idée, c’est de revenir vite au moins au niveau qu’on avait en Crimée en 2012-2013. Quitter la Crimée a été la chose la plus triste de ma vie, on avait investi tellement d’efforts, de sang et d’âme. Mais parfois, il faut tout laisser derrière soi pour reconstruire. Et nous sommes encore plus décidés à poursuivre cette idée folle de créer un État avec ses propres lois à l’intérieur d’un autre pays, que ce soit l’Ukraine, la Russie, la Géorgie, le Cambodge ou le Vietnam. Ces expériences nous ont rendus plus forts que jamais, et la nouvelle saison d’EpiZode arrive bientôt. »

 

Cet article est paru dans le Trax #202 en mai 2017