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Nicolas Jaar aurait pu remplir les plus grandes salles de Tel Aviv mais c’est pour le public palestinien que le producteur chilien a foulé la Terre sainte en cette fin du mois de septembre. Sa première visite remonte au début de l’été 2017. L'artiste s’était rendu par ses propres moyens à Haïfa, une ville côtière où vit une forte population arabe en Israël, et y avait fait la rencontre d’Ayed Fadel et des autres pères fondateurs de l’underground palestinien.

Depuis six ans, leur collectif, le Jazar Crew, multiplie les initiatives culturelles pour offrir à la jeunesse palestinienne un accès décent à l'art, au son et à la fête, malgré les limites qu'impose la situation politique locale. Leur festival de musiques électroniques, le Mukti Gathering, réunit plusieurs milliers d'adeptes chaque année. Tous les week-ends, ils animent les bars de Haïfa ou de Ramallah par leurs programmations originales – avec l'aide précieuse du DJ et promoteur El-Odz. Ils sont également à l'origine du Haifa Independent Film Festival, jeune festival de cinéma arabe. Tout cela a fait d'eux les acteurs majeurs du renouveau palestinien en offrant un autre horizon aux populations locales et en bouleversant le regard porté par la communauté internationale sur la Palestine.

L’idée d’une tournée palestinienne est vite venue en tête de toutes les personnes impliquées. Un projet qui fait écho aux pendants politiques que n’a cessé d’affirmer Nicolas Jaar au cours de sa carrière, mais également aux racines palestiniennes qu’il tient de son père. Au vu de la difficulté de l’exercice, à la nécessité de s'adapter autant pour l'équipe technique que pour les promoteurs locaux, cette tournée prend l’air d’un véritable don de soi, au profit du combat des Palestiniens pour la reconnaissance de leurs droits et de leurs libertés.

C’est au Kabareet, quartier général de la Palestine alternative à Haïfa, qu’a été donné le coup d’envoi. Cette salle – un bar pittoresque, propriété exclusive du Jazar Crew – offre un espace d’expression pour les artistes palestiniens ainsi qu’un lieu festif et familial pour la population arabe de Haïfa. Communautaire mais pas communautariste, l'endroit reste évidemment ouvert à tous - et c'est une audience assez mixte qui se donnera rendez-vous ce 28 septembre.

D’une capacité maximale de 250 personnes, il ne ressemble en rien aux salles que squatte habituellement le talentueux Chilien. Et quand minuit sonne, laissant apparaître son imposante silhouette, le petit bar de la rue d’Hamegenim s’emplit d’un sentiment profond de gratitude sous les acclamations assourdissantes du public.

En quelques minutes, le performeur saisit la salle par la construction d’une première suite de textures, incarnées soudainement dans un vocal d’une beauté terrifiante. Ahmed Al Arabi, suite de poèmes signée Mahmoud Darwich – immense poète et symbole culturel local – qui traduit en vers l’essence de la résistance palestinienne. Une surprise générale et une véritable prise de position politique de la part de Jaar qui sonnera comme un hommage à la souffrance, toujours actuelle, du public réuni au Kabareet. Dès les premiers mots, la salle s’emballe dans un séisme d’applaudissements et de cris, illustrant une gratitude rarement ressentie dans une salle de concert.

nicolas jaar

Les guitares post-punk de Three Sides of Nazareth, l'un des titres les plus engagés de Nicolas Jaar, extrait de son EP Sirens, fonderont progressivement sur la voix angélique d'Oumaima Al Khalil. Puis, il saisira le micro et poussera un premier soupir suave : "If every now and then, you feel like you've seen it all / Then be sure to remember there's always two sides to a wall / And if you ever forget that truth was fought with a code / Then be sure to remember a tale often told on the road." Des paroles dont le sens aura échappé à la plupart d'entre nous, mais qui retentiront ici comme un véritable manifeste politique, et une allusion explicite au conflit israélo-palestinien et à son mur de séparation.

S'enchaîneront No, The Governor, et d’autres pépites comme Mohammed et Let’s Live for Today jusqu’au grondement attendu de Mi Mujer. Chaque titre sera, comme à l'habitude de l'artiste, retravaillé avec soin, troquant l'ambiance lounge du studio pour des kicks agressifs et des mélodies terrifiantes. Dans la petite salle aux arcades massives, le son se propage comme un magnifique hurlement. Jaar l'avait noté pendant les balances : “Cette salle est faite pour les solos.” Il bénira donc la foule de plusieurs improvisations au synthé et de cinq impérieuses minutes à la clarinette basse sur les textures craquelées qui lui sont si spécifiques.

Les cris du public, « NICO, NICO, NICO », suivront un closing magistral et ramèneront le prodige à ses machines. Il lancera un simple mais émotif "Thank you for being here", avant d’envoyer un morceau aussi secret que musclé dans une dernière déferlante de basses et de craquements hypnotiques.

nicolas jaar

Le public prendra quelques minutes pour réaliser à quel point les deux dernières heures avaient été intenses : « Que vient-il de se passer au juste ? » À la sortie du Kabareet, les visages émerveillés semblent avoir été touchés par la grâce. Les compliments pleuvent sur le talent de Nicolas Jaar. Demain, le producteur et son équipe traverseront le poste-frontière de Qalandiya, direction Ramallah – la capitale palestinienne – qui accueillera le plus gros show de cette tournée. Peut-être la date la plus importante de la carrière du déjà très grand Nicolas Jaar… Nous avons d’ailleurs nous-mêmes traversé la frontière pour assister à ce concert historique, et nous ne manquerons pas de vous le raconter dans les pages d'un prochain numéro de Trax Magazine.