Photo en Une : © Federica Cariolli

Lorsque la dance music électronique emboîte le pas au disco dans les années 70, les morceaux destinés aux DJ's circulent essentiellement sur Maxi 45 tours un titre par face –, sa qualité sonore étant meilleure que celle des disques 33 tours. Le circuit carbure aux "tubes", les clubs de New York et Chicago se tirent la bourre à qui les rincera le plus. Les compilations d’artistes ou de labels étaient elles aussi un bon moyen de diffuser cette musique nouvelle, et d'en faire découvrir le vivier de jeunes artistes. Que ce soit par des copies pirates ou de véritables releases. De fait, l’album en format long (LP) n’a jamais eu de monopole dans le milieu, et parfois même, pas de valeur réelle. En mixant les tracks, les DJ’s rompent l’unité de l’album. La musique pour le dancefloor, appelée à être scindée et décontextualisée, a-t-elle alors vraiment vocation à être produite sous cette forme ?

Lors de la Paris Electronic Week qui se tenait début septembre, une table ronde a passé en revue le concept d’album. Alors, faut-il faire une croix dessus ? Patrice Bardot, directeur de rédaction chez Tsugi, expliquait que "c’est au fur et à mesure que la musique électronique s’est commercialisée que le format album s’est imposé, notamment par l'intermédiaire des maisons de disque". À mesure que la capacité de stockage des disques augmentait, il devenait capital de les remplir.

Compilation label Warp Records, 1992

Si certains continuent d’affectionner leurs CD et à les écouter de A à Z dans un silence religieux, d’autres préfèrent zapper à la recherche du track parfait. Une manière d’écouter de la musique favorisée par toutes les plateformes (SoundCloud, YouTube, Deezer, Spotify, etc.) mais aussi par les playlists et les mixtapes qui passent d’un artiste à l’autre. Avant même ces médias, l'on s’échangeait déjà des compilations gravées de nos morceaux préférés. La conférence de la PEW rappelle que l'on peut toujours écouter la première piste d’un album et ne pas accrocher. Ou tout simplement, ne pas vouloir passer une heure à écouter le même album du même artiste. Le morceau a donc une valeur qui peut très bien être détachée de son support – le LP. Mais alors, pourquoi s’attacher à ce format qui ne se vend plus très bien ?

Contrairement à un EP, un album offre un espace pour raconter réellement quelque chose. C’est ce que Madben, producteur techno français repéré par Laurent Garnier et présent à la PEW, indique lorsqu’il parle de storytelling : "L’album implique de l’écouter du début à la fin pour entendre l’histoire tout entière. En tant qu’artiste, c’est un vrai choix créatif qui relève d’un état d’esprit très différent de l’EP".

Mais c’est aussi un objet physique qui atteste du travail du créateur. Tous les intervenants de cette conférence sont d’accord : "c’est un moyen de légitimer l’artistec’est quelque chose qui participe à son aura. Sur le moment, on ne sait pas l’impact qu’aura un album mais c’est des années plus tard que l’on se rend compte qu’il a eu une grande portée. C’est quelque chose de non-statistique tout ça". On pense par exemple à l'album de Black Devil Disco Club, passé complètement inaperçu à sa sortie en 1978. C'est dans les années 2000, quand le label Rephlex d'Aphex Twin déterre ces tracks visionnaires, que la re-release rencontre un succès immédiat et relance la carrière de Bernard Fèvre (de son vrai nom), 71 ans, que l'on voit aujourd'hui à l'affiche de nombreux festivals.

L’album, c’est aussi ce que demandent les promoteurs quand il s’agit de booker un musicien. Un enjeu de taille donc, puisque c'est aujourd’hui la scène qui permet aux artistes de survivre. En retour, la tournée sert à faire la promotion de l’album. La nécessité d'empêcher que l'album ne soit noyé dans la masse de sorties quotidiennes explique aussi qu'il soit souvent agrémenté de remixes, ou que sa sortie soit précédée et suivie d’un EP, etc. Autant de manières de "donner vie à l’album" selon Madben.

Mais de l'avis des plateformes de streaming, l’album n’est plus nécessaire dans la carrière d'un artiste, du moins pas pour se faire un public. Au contraire, pour Deezer, représenté par sa vice-présidente et chargée de la promotion des artistes Sulinna Ong, "du moment qu’il y a un plan de production, l’artiste choisit le format qui marche le mieux pour lui sur la plateforme de streaming". EP, mixtapes ou album, ce qui compte, c’est le rythme de production: "on ne peut plus faire un album tous les 4 ans, à moins d’avoir déjà fait fortune". Les playlists Deezer se concentrent alors sur la manière dont on pourrait "inciter l’auditeur à aller plus loin, lorsqu’il écoute un morceau".

L’idée reste alors toujours la même : trouver la meilleure manière de faire découvrir l’univers d'un artiste, en s'adaptant aux évolutions des supports et des modes de consommation. Et bien malin celui qui prédira l'avenir du format album, lorsque l'on constate l'explosion insoupçonnée du vinyle, mort puis ressuscité.