Photo en Une : Murs à pêches © Florent Larivière

Montreuil la nuit, belle et rebelle

La ville de banlieue parisienne est une petite bulle de concerts punks planqués, de soirées électrofunk pointues et de fêtes techno à l’arrache. Seul souci, le plus souvent ça s’arrête tôt.

Planté dans une roulotte ouverte aux allures de salon psychédélique, le chanteur du groupe Klunk crie un truc en yiddish dans le micro. La guitariste envoie un gros riff et le batteur s'emballe tandis qu'un public de rockeuses en cuir part dans un pogo échevelé sous les arbres. Nous sommes à un concert de punk klezmer aux Murs à pêches, un ancien verger de Montreuil où s’épanouissent musiciens, forgerons, jardiniers, gitans ou encore artistes de cirque. Soit un concentré de la scène culturelle de cette ville de banlieue qui n’en finit plus d’attirer les noctambules parisiens avec son métissage social, ses prix mesurés et ses fêtes à la cool… Suivez-nous, on passe le périph'.

Banlieue rouge

Pour raconter la nuit de Montreuil, il faut d'abord planter le décor. La population de cette commune collée à l'est de la capitale est traditionnellement ouvrière, avec d'importantes communautés immigrées récemment rejointes par des bataillons d’intermittents. Il y a une furieuse ambiance les soirs de ramadan dans le foyer Bara des Maliens, des concerts rock se succèdent tous les soirs dans les bars kabyles et les maisons de quartier des Hauts de Montreuil accueillent régulièrement des fêtes antillaises et comoriennes.

On note aussi un engagement traditionnel à gauche. Le siège de la CGT se trouve ici, Mélenchon a récolté plus de 40% des voix aux dernières élections présidentielles et la ville foisonne de librairies engagées, à commencer par celle de la Parole errante, un vieux repaire d'anarchistes connu pour ses réunions parfois suivies de concerts. « C’est une salle où on mélange le poétique et la politique », résume son gérant Jean-Jacques Hoquart. Il accueille pour cette rentrée une célébration de la fête nationale cubaine, une manifestation indépendantiste kabyle, l'anniversaire d’une maison d’édition libertaire, une soirée malienne… « Il y a un réel engagement politique de la scène culturelle de Montreuil depuis longtemps, se souvient Jean-Jacques Hoquard. Dans les années cinquante, des jazzmen américains critiques du système comme Kenny Clarke se sont installés ici. Son nom a d’ailleurs été repris par notre association, qui produit la Revue Z consacrée à la réflexion sociale. »

Disquaire et caviste

En sortant de la Parole Errante, on file un peu plus loin prendre l'apéro chez Beers & Records, un disquaire doublé d'un caviste à bières, installé dans une petite rue piétonne. Ses bacs comptent une sélection intéressante de vinyles, parfois rares, de funk, jazz, disco et rock, assortis de quelques cassettes. Le boss Amadeo da Silva, un musicien à la bonne gouaille de titi parisien, tient le label Happy Milf records, spécialisé dans l'électrofunk. Il nous recommande de citer également le magasin de disques Star Wax, qui sort chaque année une compilation de groove au sens large, ainsi que les labels Bullit records, qui fait dans le rock, et Demolisha Music, dans le ragga dancehall digital.

« La ville est très axée reggae, hip-hop et rock, explique-t-il. On a d’excellents artistes comme le crew de DJs reggae Big 45 Music et le groupe de hip hop Big Buddha Cheese. Les gars de Saï Saï (vieux groupe de ragga, NDLR) sont aussi de chez nous. Mes premiers soundsystems, je les ai connus dans les terrains vagues des Murs à pêches au début des années 2000. C'est un lieu de ouf que les habitants se sont approprié. Il me fait penser un peu à Christiania au Danemark, mais en moins organisé... On y fait notre festival Atomic Funk et il y a aussi les Merguez électroniques, le Festival des Murs à pêches, la Guinguette Pirate en ce moment... »

Punk is alive

Après avoir fini de décliner les gloires locales, Amadeo m’emmène chez son voisin le tatoueur Fatalitas, autour duquel gravitent les rockeurs du quartier. On débarque dans une échoppe aux murs couverts de motifs old school à base d’hirondelles et de cœurs transpercés. Pendant que le patron, Tôma Sikart, taille le bout de gras avec ses potes, on jette un coup d'oeil à ses t-shirts. L'un d'eux arbore de vieilles manchettes du Parisien annonçant « 200 punks attaquent la police à Montreuil ». Ca sent la bonne histoire... En 1986, les autorités ont voulu fermer L’Usine, un gros squat qui voyait défiler toute la scène rock alternative de l’époque, des Béruriers Noirs aux Wampas en passant par Ludwig von 88. En arrivant le soir pour un concert, les mélomanes déçus ont chargé les képis à coups de barres de fer et de cocktails Molotov, défonçant leur car au passage… « Aujourd’hui encore, toute la scène punk parisienne tourne autour de Montreuil, assure Tôma Sikart. Il y a des concerts quasiment tous les jours. Ce soir, K-Roll Vengeance joue à L'Armony, mais ce n'est plus trop là-bas que ça se passe. Il vaut mieux aller au Bar des sports, au Goma, au Bar des amis, à Johnny Montreuil, au Casa Nostra, au Pandrax ou encore à L’Escale… Mais bon, L’Escale, c’est un peu plus punk à frange. » En fait, Montreuil ne compte pas moins de trente-cinq salles qui programment des concerts. Et certaines, comme Les Instants Chavirés, à la programmation expérimentale très pointue, La Pêche et L’Albatros, accueillent aussi des résidences d’artistes. « Mais le meilleur plan, reprend Tôma Sikart, c’est une salle un peu clandé dont il ne vaut pas mieux donner le nom, sinon ça va attirer les hipsters en quête de soirées frissonnantes. Dis leur plutôt de chercher sur Razibus, un site de concerts punk, ils trouveront tout seuls. » Quelques jours plus tard, on se rend à la salle en question. Après être passé par une entrée discrète, sans enseigne, on se retrouve dans un sous-sol bien roots peuplé de crêtes et de bananes métalliques venues écouter les deux chanteuses et la bassiste parisiennes de The Flug qui se déchaînent sur une boîte à rythme à 200 bpm avant de laisser la place à Osio Social, un groupe de punk hardcore brésilien qui nous envoie une bourrasque sonore continue pendant une heure sans débander. Et tout ça un mardi soir. Magnifique.

La Marbrerie © Stéphane Burlot

La Marbrerie © Stéphane Burlot

Mozinor

Ok mais les musiques électroniques, me direz-vous. Justement, Montreuil a une solide tradition en la matière avec Mozinor, cet ancien squat bétonné monumental qui accueillit quantité de raves mythiques au début de la décennie 90. « Il y a aussi eu pas mal de teufs il y une dizaine d’années dans des squats comme le Plan Bis, se souvient Amadeo, le disquaire. Mais Dominique Voynet (maire écologiste de Montreuil de 2008 à 2014, NDLR), les a quasiment tous fait fermer. L’été il y a toujours les Murs à pêches, bien sûr. On organise aussi chaque mois nos soirées Happy Milf à la Marbrerie, une nouvelle salle. Mais ça ferme tôt, en Seine-Saint-Denis la règle c’est minuit même s’il y a des dérogations. Et sinon tu as Le Chinois. »

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La Marbrerie, c’est le dernier venu. Ouvert fin 2016 après de gros travaux d’insonorisation, cet ancien entrepôt tout en béton résonne au rythme de la house, mais aussi du hip-hop, de la samba, de la pop, de la cumbia… « On lance mi-octobre un festival de musique électronique au sens large, Looping, dont on aimerait qu’il se déroule dès l’an prochain dans trois ou quatre salles en simultané, annonce Jérémy Verrier, l’un des trois associés. Il y a plein de lieux sympas à Montreuil et l’ambiance y est plus cool qu’à Paris : lorsque tu te fais bousculer au Chinois à trois heures du matin, on te serre facilement la main avec un sourire. » Le Chinois, justement, est la seule salle de la ville à fermer à six heures du matin, sa jauge de 400 personnes et sa localisation sur la place du marché, très animée, lui permettant de ne pas avoir trop de problèmes de voisinage. Donc forcément, c’est là qu’ont lieu les plus grosses fêtes.

Le soir où l’on y passe, un public mélangé de jeunes gays et d’hétéros se fait dynamiter par le DJ techno parisien Nicol. Ça danse en bloc serré, ça transpire, ça s’emballe contre les murs, le fumoir déborde jusqu'à l’entrée du dancefloor… « Ici on n’est pas à Paris, se félicite son patron Rachid Messous, comme en écho à son confrère de la Marbrerie. Tout le monde rentre et j’essaie de garder les prix bas. On a des soirées électro queer, des musiques du monde et aussi du punk, comme avant. La ville évolue, mais il n’y a pas trop de gentrification, l’esprit est le même. » Et là, on se rappelle ce que nous avait dit quelques jours plus tôt le programmateur de la salle de concert La Pêche, Philippe Cadiot, qui a assisté à la fameuse émeute des punks en 1986… « Montreuil, c’est un spot unique en terme d’assos et de groupes. C’est toujours aussi populaire, mais on est également devenu la ville de France avec la plus grande proportion d’intermittents. Les caves sont pleines de musiciens qui répètent, c’est en train d’exploser. Et puis c’est une terre rebelle, les gens sont prêts à se battre pour garder ce qu’ils ont. »

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RBMA Festival Paris

Le samedi 30 décembre, c'est le RBMA Festival Paris qui passera le périph' pour sa "nuit à Montreuil". L'on y retrouvera dès 20 heures à La Marbrerie le groupe Zombie Zombie, Marie Davidson, Not Waving, Soft War (AZF b2b December), Simo Cell b2b The Pilotwings et Voiski qui présentera son nouveau projet live Disconnections, Music for clouds. Concerts, installations et performances s'apprécieront par un détour au Chinois, à la Parole Errante, au Nouveau théâtre et au Bateau Lavoir. Les 5 lieux seront tous accessibles avec un même pass.