Photo en Une : Sven Väth © Ruben Schmitz

Par Antoine Calvino

Tout est bleu dans cette croisière. La mer qui clapote doucement, le ciel absolument immaculé et jusqu’au bikini de ma voisine qui se tortille sur la deep minimale de Cabanne et Lowris. Nous participons à la balade labellisée Trax de Sonus, un festival qui se tient fin août pendant cinq jours et cinq nuits d’affilée sur l’île de Pag, en Croatie. Avec ses 10 000 teufeurs de plus de 60 nationalités, cet événement illustre à merveille le statut de nouvel Ibiza accolé à ce pays, dont les paysages paradisiaques truffés de ruines antiques n’en finissent plus d’accueillir des festivals électro.

Trax Boat © Felix Hohagen

Un cadre paradisiaque

Pour se faire une idée de ce qui attend les participants de Sonus, il faut déjà s’imaginer un panorama lunaire. Le festival se tient sur une île de calcaire, qui n’offre à perte de vue que des terres blanches et désertiques parsemées de broussailles sur lesquelles s’acharnent quelques chèvres rachitiques. On peut d’ailleurs louer un quad ou un scooter pour rouler dans la poussière à la recherche des criques les plus désolées, où pas un touriste ne viendra vous déranger. En revanche, il y a foule sur la plage où se tient le festival. Des milliers de danseurs s’entassent dans cette enfilade de mégaclubs en plein air, posés en bord de lagon ou sur pilotis au-dessus de l’eau. Il s’agit essentiellement d’énormes dancefloors cernés de gradins qui font face à d’immenses scènes bardées de lumières et d’écrans LED, le tout complété par de petites piscines et des carrés VIP sur les côtés... À côté de ces clubs, qui sont ouverts l’après-midi en plus de la nuit, on trouve un bar taillé dans la glace, une cabane de vente de poppers, des stands de crêpes, des jet-skis en location, un parcours de wakeboard et même un portique de saut à l’élastique, si l’on n’a pas peur de vomir son mojito sur les danseurs.

Un plateau de DJ's mirobolant

Pendant Sonus, ce petit Disneyland de la fête propose un line-up en béton armé. En tête des 75 artistes bookés pour l’occasion, dont une quinzaine originaire de l’ex-Yougoslavie, on relève les noms de Sven Väth, Ricardo Villalobos, Richie Hawtin, Carl Cox, Seth Troxler, Ame, Tale Of Us, Loco Dice, Adam Beyer… Les deux tiers des artistes du top 10 de Resident Advisor sont présents. Bon, certains d’entre eux donnent un peu l’impression d’être en vacances lorsqu’ils embrassent un à un les vingt potes qui occupent la scène derrière eux au lieu de travailler leurs enchaînements, mais ils sont bien là. Si bien que l'on se demande comment les organisateurs font pour monter un tel plateau, alors que le ticket du festival n’est pas plus cher qu’ailleurs (129 à 179 euros selon la date de réservation). « Nous travaillons avec certains de ces artistes depuis 1994, explique Robin Ebinger, le directeur marketing de Cosmopop, qui organise également le festival allemand Time Warp et une myriade d’autres événements. La plupart d’entre eux sont des amis, ils savent que nous ne sommes pas des hommes d’affaires mais des raveurs. Nous venons du dancefloor tout comme eux. »

© Felix Hohagen

Un nouvel Ibiza

L‘équipe de Sonus, présente ici depuis cinq ans, n’est pas la seule à s’être exilée sous le soleil croate. Tout au long de l’été, les festivals Hideout, Zrce Spring Break et Fresh Island se sont succédé sur la même plage de l’île de Pag. Sans gêner la population ? « Les habitants sont habitués à l’afflux de touristes, répond Robin Ebinger. Nous travaillons avec un partenaire croate, nous employons 150 personnes de l’île, nous avons conclu des accords avec les hôtels, les taxis et les restaurants qui travaillent bien, et nous proposons des billets moins chers aux ressortissants de l’ex-Yougoslavie. Nous envisageons le business sur le long terme, tout le monde y trouve son compte. » Et le mouvement dépasse largement l’île. La Croatie a commencé à attirer les promoteurs en 2006, lorsque le festival The Garden s’est installé dans le village de pêcheurs de Petrcane, avant de déménager dans la crique de Rastovac à Tisno. L’événement lui-même a disparu en 2016, mais le site, rebaptisé « Garden Resort », a accueilli cet été les festivals Soundwave, Defected Croatia, The Lost Disco, Love International, SuncéBeat, Dekmantel Selectors et Stop Making Sense... Un peu plus loin sur la côte, Outlook et Dimensions se tiennent dans le vieux fort de la ville de Pula, tandis que l’île privée d’Objanan décline dans un cadre cosy agrémenté d’un amphithéâtre gréco-romain une programmation groove de qualité tout au long de l’été. Enfin, dans un tout autre style, les organisateurs du festival Ultra de Miami ont investi le stade de Split pour y accueillir 40 000 fans d’EDM... Ibiza n’a qu’à bien se tenir, la Croatie est prête à détourner ses charters de touristes teufeurs.