Photo en Une : Oasis Festival 2016 © Lassir Yaghdas

Rêver d’une soirée warehouse ou d’un club 100% techno au Maroc, c’est possible. Se lancer dans la réalisation d’un tel projet, c’est tout de suite plus compliqué. L’ambitieux devra se confronter à un public qui pourrait s'avérer beaucoup moins réceptif que celui que l'on connaît en France, ou plus généralement en Europe. Car si la tendance techno gravit petit à petit les échelons, la majeure partie des fêtards marocains se rend en boîte de nuit pour y écouter de l’EDM et du rap américain ou français. Un créneau que ne sont pas prêts d'abandonner les lieux mythiques de la fête au Maroc, tant son succès est omniprésent.

Place alors aux réels passionnés, qui mettent tout en œuvre pour se faire connaître et populariser la techno. Éparpillés du nord au sud, dans les différentes métropoles du pays, collectifs et labels tentent tout de même de conquérir le monde de la nuit. Brunchs électroniques, soirées et même festivals apparaissent peu à peu dans le paysage nocturne marocain.

Plug-In Souls : « On essaye de démocratiser la fête »

Marrakech, été 2017. En plein cœur de la Palmeraie, le calme règne presque sur la nature. Au Jardin d’Inès, la chaleur monte et les kicks grondent. Pour la première de sa Bel’Saison, le collectif Plug-In Souls invite petits et grands à se rassembler au bord de l’eau, pour un apéro-piscine en musique all day long.

L’esprit de cette fête, c’est de partager un moment tous ensemble, autour de la musique électronique, en cassant les codes de la routine des soirées de fête de Marrakech. Un désir de fête alternative, où la techno fait office de chef d’orchestre sans en être la pièce principale, où l’on peut discuter, se rencontrer, danser… « Un soir, il y avait une petite fille de deux ans avec ses darons, et tout le monde était cool avec ça, ça n’a dérangé personne. Et c’est ce qu’on veut : que les plus vieux fassent la fête avec les plus jeunes, que tous les genres, les origines, les sexes célèbrent ensemble. Rassembler un maximum de gens, sans barrières » nous raconte James Myngheer, cofondateur et DJ résident du collectif.

C’est de cette volonté d’apporter quelque chose de frais et neuf qu’est né Plug-In Souls. Quatre étudiants (Elias Zoubeir, James Myngheer, Maryam Hallou et Mehdi Sabir), aux profils différents mais complémentaires, se sont motivés après quelques soirées organisées dans des villas à la va-vite. Fini la location de lieux et transport de matériel à tout va pour quelques heures de musique éphémère : Plug-In Souls veut perdurer. Le projet se monte alors peu à peu entre les trois DJ’s et la responsable du pôle communication. « On a essayé de concrétiser nos attentes et ne plus le faire uniquement pour nous mais aussi pour les autres. On a découvert qu’il y avait une petite communauté vraiment intéressée par ce genre d’évènements ici » ajoute Maryam.

De l’expérience, Plug-In Souls va très vite en accumuler à travers divers projets fructueux. Quand on leur demande quel est le mot d’ordre du collectif, ils répondent en chœur : « le partage ». Cet été, les quatre compères l’ont prouvé et ont présenté leur « Bel’Saison », douze heures de fête et d’échange autour de la musique électronique dans un cadre utopique, au cœur de la Palmeraie de Marrakech ou au Fellah Hotel, qui avait accueilli la première édition de l’Oasis Festival, plus gros évènement de musique électronique marocain. Oubliés les grandes soirées aux mille lumières, au spectacle visuel et pyrotechnique que l'on retrouve dans des endroits comme le Théâtro, boîte de nuit de la ville ocre ─ un spot toujours bondé. Ici, la fête prend des allures d’après-midi piscine entre potes, en musique, un verre à la main et le sourire aux lèvres. En toute simplicité.

La récompense de cet investissement acharné et de la réussite de la team, c’est d’être choisie pour l’un des afters off de la troisième édition de l’Oasis, le « FTOOR Electro », le 16 septembre dernier. De cinq heures à midi, à quelques pas du site de l’Oasis, il s’agit d’un petit-déjeuner en musique sans alcool, en compagnie des résidents de Plug-In Souls mais également de Distrikt Paris, collectif invité pour l’occasion. Une consécration de taille.

Petit à petit, la fine équipe a arrêté de grignoter les miettes de la vie nocturne locale, et a appris à faire son propre pain. Et pour l’avenir, Plug-In Souls a plein de projets. « On veut tout faire. Se lancer dans la production, monter une agence de booking, avoir un studio, créer un festival 100% marocain… on a beaucoup d’idées en tête. On veut commencer par faire des partenariats avec d’autres collectifs, qu’ils soient français ou d’ailleurs. J’ai rencontré un des mecs du collectif Bel’Air, on a des contacts qui nous mettent en relation avec des artistes parisiens comme Mancerow... Ça va venir progressivement », nous explique James. Ses amis et lui sont conscients du chemin qu’il leur reste à parcourir, mais ne veulent rien précipiter. Et surtout ne pas la jouer perso. « On ne veut pas tout garder pour nous. C’est soit on partage tous, on fait de bonnes collaborations et la scène va grandir, soit c’est chacun pour sa pomme et on monte un petit peu avant de se casser la gueule. »

Une renommée internationale croissante

Outre ces jeunes ambitieux qui participent activement au développement de la musique techno au Maroc, certains acteurs y tiennent déjà un rôle majeur. Le festival Oasis, précédemment cité, en est l’exemple parfait. En à peine deux ans, l'évènement a réussi à se faire une place dans la to do list des passionnés. Forte du succès des deux premières, la troisième édition débarque avec un line-up directement issu des 100 meilleurs DJ’s selon Resident Advisor. Marcel Dettmann, Richie Hawtin, Solomun, Modeselektor, Jackmaster, Nicolas Jaar, KiNK, Chloé, Charlotte de Witte… La liste est longue et alléchante. Une opportunité que saisissent beaucoup d’Européens en se rendant sur les lieux chaque année ─ avec un public majoritairement français et britannique. L’Oasis aura réussi à créer en très peu de temps un rendez-vous prisé de la musique électronique.

Cette réussite, le festival la doit, entre autres, à un collectif déjà présent depuis plusieurs années sur le territoire : Moroko Loko, créé par Amine K en 2009. Ce dernier veut faire du Maroc une référence mondiale. Le DJ joue à Berlin, à Paris, à Londres ou encore à Amsterdam, et fait la promotion à travers le globe de son pays natal. Accompagné par ses compatriotes Mar1 et Unes (prononcer Marouane et Younes, de leur prénom), Amine organise des soirées à travers le royaume chérifien toute l’année. Mais certains reprochent parfois au collectif de ne pas communiquer le bon message, et de se cantonner à un entre-deux où l'alternatif prend les couleurs des tendances musicales majeures des boîtes de nuit marocaines, afin d'assurer des revenus sans prendre trop de risques.

Le modèle parfait n’existe pas, mais certains s’en approchent, à l'instar de Cosmo Records. Mené par son fondateur Adil Hiani, le label casablancais s’est fait une renommée internationale, et joue dans les métropoles européennes et africaines. A la différence de Moroko Loko, Cosmo est plus discret. Ici, la production musicale et la collaboration avec des artistes internationaux est l’axe majeur. San Proper, Masomenos, Sonja Moonear, Ricardo Villalobos ou encore Margaret Dygas, nombreux sont les DJ’s réputés à avoir apposé leur patte aux les releases de Cosmo. Le label fait bonne figure, et inspire même d’autres visionnaires comme son confrère Casa Voyager, dont nous vous parlions il y a quelques mois. A l’instar de Plug-In Souls, il ne s’agit que d’une bande de potes fatiguée de la monotonie du paysage nocturne marocain. Ils découvrent la techno jeunes, se lancent dans la production, jouent ─ notamment à l’Atlas Electronic ─ et rêvent de record shops, de vraies soirées techno… Leur première compil’, sortie en juillet, connaît un véritable succès, reconnue par des collectifs et labels comme Rue de Plaisance ou Cabaret Recordings.

Le vrai frein au développement de ce milieu n’est plus vraiment l’administration du Maroc. Depuis l'arrivée au pouvoir du Parti de la Justice et du Développement (PJD, parti islamiste) en 2011 ─ suite aux manifestations du 20 février, et dans la continuité des printemps arabes en Afrique du Nord ─, le développement de la culture en contraste avec les traditions marocaines rencontre des difficultés. Un problème également lié au public, habitué à une certaine routine de la fête. Pourtant, la tenue d’évènements comme l’Oasis, les Moroko Loko et autres soirées improvisées révèle l'inclination d'une communauté grandissante pour les musiques électroniques plus underground, qui pourrait un jour connaître un essor insoupçonné. Ce que l'on constate déjà, c'est que la persévérance de ceux qui souhaitent que la techno soit légion modifie peu à peu le paysage de la fête et de la nuit marocaine.