Photo en Une : © Thémis Belkhadra


Texte et photos par Thémis Belkhadra (album complet)

Sziget : la recette du succès

Il y a 25 ans, une bande d’étudiants hongrois organisaient une grosse fête sur l’île d’Obudai à Budapest. Inspirés par le rock et la culture hippie, ils invitent Frank Zappa, Eric Burdon et 143.000 festivaliers pieds nus dans l’herbe dès la seconde édition. Le Sziget est vite devenu un des festivals les plus populaires d’Europe, s’inscrivant dans la ligne directe du Glastonbury.

D’abord exclusivement réservé au rock, le festival a évolué et ouvert ses portes à toutes sortes de genres musicaux. Aujourd’hui chargé d’une soixantaine de scènes et espaces en tous genre, le festival est devenu une sorte de parc d’attraction musical, bruyant, épileptique, parfois agaçant mais aussi chaleureux, familial et merveilleux.

Pour les organisateurs, Sziget et Budapest, c’est « une histoire d’amour qui dure depuis toujours ». Le festival a métamorphosé la ville au fil de ses 25 éditions successives, transformant Budapest en capitale rayonnante d’Europe de l’Est. Ses retombées économiques ont permis à la perle du Danube de miser sans peur sur le tourisme pour son développement exponentiel. Des relations intimes qui ont donné naissance à plusieurs idées pour rapprocher la ville et l’événement.

Leur prochain projet sera Sziget City, une "agence de voyages pour permettre aux touristes de profiter de 'l'esprit Sziget' toute l'année". Une auberge de jeunesse aux couleurs du festival ouvrira bientôt ses portes et un système (encore mystérieux) sera mis en place pour rendre la visite de Budapest plus ludique et festive. 

Pour assurer ses 450.000 visiteurs, le festival vise la rencontre des publics. Quatre genre semblent dominer l'affiche : la pop, le rock, l'EDM et le hip-hop. Quatre points cardinaux qui assurent un haut rendement, et autour desquels se greffe tout un arsenal alternatif.

"50% de musiques et 50% d'autres choses"

Une cinquantaine de scènes laissent définitivement de l’espace pour des musiques plus léchées : le rappeur Vince Staples, le duo Gusgus, PJ Harvey, Fritz Kalkbrenner... Fait notable : le trio HVOB était en charge du closing du festival avec leur house électro-acoustique aux accents soul ; un choix réjouissant.

L’équipe souligne que le Sziget « c’est 50% de musique et 50% d’autres choses ». Des zones d’ateliers créatifs, de sensibilisation politique ou écologique, un cirque, une salle de conférences, des terrains de basket, foot, volley… Le festival compte une multitude d’espaces à découvrir en marge des deux scènes principales. La chose la plus dingue imaginée par l'équipe cette année : une rave EDM secrète cachée à l'arrière d'une cabine de toilettes sèches.

Le festival réserve aussi son lot d'art moderne et visionnaire. Et là encore, il faut que ce soit gigantesque. Le collectif marseillais Arbuste présentait cette année une performance de son, danse et lumière au cœur d’une immense structure métallique. Quatre cages, comme des points cardinaux, encerclent une tour sur laquelle des acrobates se balancent avec grâce. Chaque soir, leur performance a pris place sur le chemin principal et regroupé des centaines de curieux à la force du son (peut-être la meilleure techno entendue sur les lieux), des lumières et acrobaties en live.

Enfin, l’un des gros bonus du Sziget Festival, c’est son Europe Stage - scène dédiée aux jeunes groupes européens. Scène des découvertes, elle cachait quatorze groupes amateurs, sélectionnés par concours dans les différents pays de l’UE. En France, c’est le groupe d’électro-soul Dhamma qui a remporté le fameux Graal, lui offrant l’occasion de se produire au milieu d’un line-up somme toute prestigieux. Scène de toutes les découvertes, l’Europe Stage reste LA bonne idée du Sziget Festival.

Et la techno alors ?

La techno n’est pas la première chose que l’on remarque sur place, ni la deuxième d’ailleurs. Comment l’entendre sous les cris de la scène « Electronic Beats » qui, nous rappelant à quel point le terme reste subjectif, honorait Steve Aoki, Paul Van Dyk, Nervo ou Oliver Heldens.

Les esprits initiés fonceront donc tout droit au Colosseum : une scène façon théâtre antique reconstitué à l’aide de palettes de bois. L'installation nous embarque direct dans le délire : chapeau Sziget.

En quelques années, la programmation de cette stage 100% techno / house s’est considérablement améliorée, illustrant un goût du public toujours plus en faveur du vrai groove. Kollektiv Turmstrasse, Guy Gerber et Carl Craig y côtoyaient cette année Agoria ou Michael Mayer.

L’endroit parfait pour se ressourcer et couper avec l’extravagance du festival. Le Colosseum accueille les têtes brûlées et les freaks de midi à cinq heures du matin dans la désinhibition des basses pulsées. Revigorant mais encore un poil insuffisant. Un sound system et des éclairages basiques laissent l’impression d’une scène bâclée en comparaison ─ par exemple ─ au chapiteau EDM et à sa tonne de projecteurs. Au Sziget, la bonne techno n’est donc pas une priorité mais elle pourrait le devenir.

L’objectif de Sziget : « concurrencer Live Nation »

Et maintenant, parlons mercato. Depuis sa création en 1993, la marque Sziget n’a jamais cessé de s’étendre, principalement en Hongrie avec la création de différents festivals comme le Strand, le Balaton Sound ou le Volt. Désigné par de nombreuses têtes du marché comme l’un des meilleurs festivals du monde en termes d’atmosphère, ce n’était qu’une question de temps avant que l’événement gargantuesque soit approché par de gros investisseurs.

Chose faite en 2016 : le fonds d’investissement américain Providence Equity (60 milliards de dollars pour 160 sociétés) reprend la marque. À l’origine de ce rachat, on retrouve l’ancien président de la firme « electronic music » chez Live Nation et l’ancien directeur financier de Cream Group. L’objectif : étendre la marque Sziget à l’international. Judicieux, lorsque l'on sait que le festival réunit près d’un demi-million de citoyens du monde entier.

On discutera un peu de ces récents changements avec la brigade de proximité du Sziget. Si ce rachat compromet la gestion libre des affaires par l’équipe initiale, personne ne semble s’en plaindre. Pour la directrice de communication du Sziget France, l’idée derrière ce rachat serait de pouvoir, à terme, « concurrencer Live Nation ». Une ambition pour le moins aventureuse tant le géant du spectacle est profondément implanté sur tous les continents. La récente édition du Lollapalooza à Paris, et sa programmation ahurissante, c’était eux.

Après quelques discussions, la première étape de l’internationalisation de Sziget a été actée. En 2018, le « plus grand festival d’Europe » mettra probablement les voiles sur Israël. Un choix surprenant que la direction explique par la présence d’un « public friand de festivals » sur place et le cadre qu’offre le pays méditerranéen.

Pour l’instant, on peut assurer que le Sziget rempilera pour une nouvelle édition à Budapest l’été prochain. Si vous n’avez jamais mis les pieds en Europe de l’Est et que votre liste de concerts-à-voir-avant-de-mourir est encore longue, gardez un œil sur les annonces de line-up qui tombent dès le mois d’octobre.