Photo en Une : © Neopop

Devant la terrasse de la Tasquinha da Linda, le meilleur restaurant de poissons de Viana Do Castelo, la foule se presse doucement le long du port. Des grands bruns tatoués fringués en noir berlinois, des surfeurs et leurs techno t-shirts, deux punks avec des crêtes comme on n’en voit plus en France depuis les années 90, une kyrielle de filles en poum poum short, tous se dirigent vers l’entrée du Neopop Festival, dont les deux scènes sont installées entre les remparts du fort Santiago de Barra, construit au XVIe siècle, et les grues du chantier naval. Une opposition de styles – médiéval et industriel – qui donne un cachet unique à l’un des plus anciens festivals de musique électronique portugais en activité.

Chaque été depuis 2006, les meilleurs DJ’s du monde se donnent rendez-vous dans ce bled sis à une cinquantaine de bornes au nord de Porto, tout près de la frontière espagnole. La région du Minho, le bout de l’Europe, est réputée pour ses villages de pêcheurs, ses églises, ses spots de surf et son festival techno. Le programme du jeudi ? Dixon, Moderat, Maceo Plex, Helena Hauff, Rodhad, Sonja Moonear, DJ Bone, Jane Fitz, Dexter… Du caviar pour mélomanes raffinés. Car ici, la culture techno/house dispose d’une solide base de fidèles depuis les années 90.

A Paradise called Portugal

« Le Portugal est un vrai grand pays pour la musique électronique », nous explique dans son Algeco perso Gustavo Pereira, cofondateur et programmeur du Neopop, peut-être l’homme le plus affable du Portugal (en tout cas de ce qu’on en a vu). « Depuis les 90's, les plus grands noms de la scène viennent jouer ici, tous les week-ends. Quand j'étais jeune, il y avait le Rocks, à Porto, qui était considéré comme un des meilleurs clubs du monde. Tous les week-ends, c'était une rave de 48 heures, avec des grands DJ’s techno/house. Tu pouvais voir Underworld jouer live dans une fête pour le carnaval, c’était dingue. » À l’époque, le magazine anglais Muzik parlait de ce « Paradise called Portugal » pour signifier que le pays était une alternative à Ibiza.

Aujourd’hui, le public a encore grandi, en témoigne l’affluence sans cesse grimpante du Neopop Festival, qui accueillait cette année 6 000 personnes par soir, dont une bonne partie est en train de gigoter sur la grande scène, devant le set de Dixon au coucher du soleil. Le DJ star allemand était déjà programmé en 2015, et il vient au moins une fois par an au Lux Fragil, le club de référence à Lisbonne. De l’autre côté du site, sur la petite Antistage, calée entre les remparts du fort et un mur de containers, le local Serginho attaque techno downtempo mais bien mentale. Le patron de Bloop Recordings, DJ Magazino, devenu résident du festival avec le temps, reprend dans le rythme, avant de le rendre plus laid back avec un vieux Ricardo Villalobos, "Laser @ Present", juste parfait pour cette vibe de crépuscule allumé.

On ne saurait trop dire d’où ça vient, mais il y a quelque chose de spécial dans l’ambiance du Neopop qui fait qu’on s’y sent immédiatement bien. Peut-être est-ce l’air marin, peut-être parce que le site n’est pas très grand – et donc pas de longues marches rabat-joie –, peut-être parce que les gens sont tous ultra-aimables… C’est sans doute un peu de tout ça et aussi grâce aux DJ’s de l’Antistage, qui ont transformé le spot en usine à rave avec des sets toujours plus acides au fur et à mesure que la nuit avançait. D’ailleurs, Magazino a laissé les decks à la Londonienne Jane Fitz, qui commence à faire vriller la tête des danseurs.

Mais la masse file vers la grande scène. L’événement de la soirée, c’est le live de Moderat. Et pour cause, le trio allemand a annoncé deux jours plus tôt qu’il assurait ses dernières dates avant un hiatus indéfini. Bon, en même temps, ce n’est pas comme si on ne les avait pas déjà vus dans tous les festivals d’Europe ces dernières années. On en profite pour aller taper la discute avec Rui Vargas, l’un des vétérans de la scène, sorte de Gilles Peterson portugais avec son émission sur la radio nationale Antena 3. Il vient de finir son set avec Acid Action, son projet avec Tiago Miranda. Les deux sont résidents du plus fameux club de Lisbonne, le Lux Fragil. Pour Rui Vargas, l’histoire de la musique électronique remonte à 1988 : « La house arrivait tout juste au Portugal. J’ai commencé à jouer au Fragil, un petit club dans le centre-ville de Lisbonne (l’ancêtre du Lux Fragil, ndlr), où il n'y avait que des putes, des dealers et des journalistes, parce que les magazines les plus importants avaient leurs bureaux dans ce quartier. Et j'ai découvert ces musiques qui venaient de Chicago, Detroit, Londres… » Avec son hit "So Get Up" remixé par Junior Vazquez, DJ Vibe, la référence du DJing au Portugal, construit un pont aérien entre Lisbonne et New York et les disques de house commencent à affluer dans la seconde moitié des 90’s.

La Portuguese Touch

De quoi nourrir une sorte de Portuguese Touch, selon Tiago, dont le Neopop serait l’héritier. « Je pense que depuis ces années, il y a une sensibilité portugaise. On a pris des influences et on les a mixées, et je crois que nous avons notre son, désormais. » Un son qui dispose d’une communauté pas forcément nombreuse, mais fidèle et soudée, et qui se retrouve tous les ans à Viana Do Castelo pour kiffer. Et plutôt bien, à voir l’ambiance familiale qui règne dans les backstages.

Et si, dans le reste de l’Europe, on entend plutôt parler de la dance music portugaise via les DJ’s de Principe Discos (Marfox, Nigga Fox) ou du label Enchufada de Buraka Som Sistema, il ne faut pas s’y tromper : au niveau national, ces artistes sont considérés comme mainstream et le Neopop reste étanche au kuduro électronique. « Marfox au Neopop ? Non », répond franchement Gustavo, aux manettes de la prog. « Je respecte ce qu’il fait mais ça ne correspond pas à notre concept. Peut-être un jour, s’il propose un projet musical différent. » Dans un festival qui vénère le beat carré, les syncopes des stars Marfox ou Buraka amènerait certainement un public différent. On peut comprendre : pourquoi risquer de déséquilibrer l’ambiance parfaite du Neopop ? 

   À lire également
Lisbonne : reportage au cœur de la scène électronique

Il est 2 heures du matin, et alors que Maceo Plex balance un remix du thème de Blade Runner, c’est la Suissesse Sonja Moonear qui a repris les platines de l’Antistage, avec un mix minimal bien trippé, sans doute l’un des meilleurs de la soirée. On quitte le site alors qu’Helena Hauff attaque sur la grande scène. Il est 4 heures, et une jolie file d’attente s’est créée à l’entrée. Les Portugais sortent tard, d’autant plus que la musique continuera jusqu’à 11 heures du matin, une nouvelle preuve que la club culture est bien implantée dans le pays.

Il lui manque toutefois ce petit truc pour passer un cap. Ce petit truc, c’est une meilleure exposition, estime Gustavo. Dans un pays qui ne compte aucun média majeur dédié à la musique électronique (il y a une place à prendre), le message a parfois du mal à passer. « Ne pas avoir de gros médias est un vrai manque. Quand je voyage en Europe, tout le monde me dit que si j’organisais un festival comme le Neopop en Allemagne, aux Pays-Bas ou en France, il serait sold out des mois avant. On manque d’exposition internationale : il faut que les gens sachent que le Neopop est un festival avec une super programmation, qu’il fait toujours beau, et que ce n’est vraiment pas cher pour venir, manger ou boire. Tous ceux qui viennent en repartent ravis. La vibe est contagieuse ici. »

Obrigado, Luke Slater

La preuve, le lendemain, la techno commence à résonner dès le début d’après-midi… sur la terrasse de l’hôtel. Lassés des tubes jazz/lounge/pop du Axis Hotel (qui n’a pas fait honneur à son nom), un troupeau de teufeurs anglais en baggy ont hijacké la playlist et balancent de la musique de rave sur une enceinte portable qu’on entend souffrir. Il faut bien combler : le Neopop ouvre à 22 heures ce vendredi (contre 17 heures la veille). On débarque en même temps que Paco Osuna, un peu saoulé de devoir montrer tout son matos à la sécurité. Bon timing : le set de Danny Tenaglia démarre à ce moment. Le pionnier de la house américaine est une légende au Portugal, où il dispose d’une grosse fanbase, grâce à la connexion new-yorkaise évoquée plus tôt ; et il est même programmé sur les radios nationales. Tenaglia joue pas mal de disques piochés dans le bac « techno big room » ("Mummy" de Veerus, "Essential Elements" de Filterheadz) avant de finir sur un Donna Summer. Un peu trop énervé pour l’heure, mais c’est la plaie de tous les festivals du monde. On erre un peu avant de se rappeler que l’Antistage est le pays de l’acid : Dr Rubinstein, nouvelle résidente du Berghain, est arrivée sur scène avec sa salopette blanche, pour un set trippé limite trancey de génie. On n’en décolle pas et on ne se demande plus pourquoi la Berlinoise est bookée partout ces derniers temps.

Le lendemain est difficile. À la piscine en début d’aprèm, quelques festivaliers se décrassent à la bière, mais on sent que ça commence à fatiguer. On passe en ville pour voir l’exposition organisée par le Neopop, dont le thème cette année est « Art of Techno ». Après un livre écrit du point de vue d’un gamin de 11 ans l’an passé, le concept pousse encore plus la transdisciplinarité : sur un titre d’un artiste programmé, un(e) danseur(se) met ses pieds dans la peinture et bouge pendant une minute sur une toile pour créer une œuvre, le tout filmé par une caméra. Un projet qui mêle vidéo, danse, peinture et musique, et qui permet à l’équipe du festival de vulgariser la techno pour le grand public et de laisser une trace plus concrète qu’un tunnel de trois jours de fête.

Une peinture inspirée par Maceo Plex

Le soir venu, on chope un taxi pour se rendre sur le site. Au volant, le chauffeur a une vingtaine d’années et écoute un mix de Carl Cox sur son téléphone en bougeant la tête. « Will you go to the festival ? » « I no go. The festival go to me », rigole-t-il. À l’entrée, c’est distribution de lunettes 3D. La tête d’affiche de la nuit est Kraftwerk, qui rejoue tous ses tubes durant deux heures, fait crier la foule avec une capture d’écran Google Maps de Viana Do Castelo avant de faire atterrir une soucoupe volante dans le site du festival. Durant The Robots, des automates remplacent les quatre Allemands, qui méritaient bien un break après être restés statiques derrière leurs pupitres. Les légendes terminent avec "Planet of Visions" et ses relents acid, ce qui nous donne immédiatement envie de retourner sur l’Antistage.

C’est Luke Slater qui occupe la scène pour le live de son projet Planetary Assault Systems, sous une lune quasi pleine. Il est 3 heures du matin, et, alors que les DJ’s ont rivalisé d’ingéniosité ces derniers jours, l’Anglais démontre qu’il est au-dessus de tout le monde avec un live monstrueux, transformant cette rave de bord de mer en bacchanale sauvage. Le Portugal est toujours un paradis pour la techno…

Les gens devant Kraftwerk