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Jeudi - FABRIKA au Carpe Diem

Si l’on veut voir Tunis la nuit, c’est dans sa banlieue qu’on s’aventure. Gammarth, La Marsa ou la Goulette : un quartier Est à l’écart des mouvements agités de la capitale. Départ pour La Marsa ce jeudi soir, où le collectif FABRIKA s’invite au Carpe Diem, un club en open air qui n’est pas sans rappeler notre Gare des Mines locale. Au détour d’une ruelle, un service de sécurité cache plusieurs centaines de mètres carrés d’herbe fraîche surplombés par une scène entièrement équipée. Mur de LED au fond, système son signé Funktion One et des projecteurs épileptiques. Il est 22 heures et l’espace se remplit tranquillement. Un mec s’approche, cheveux noirs pressés sous un bandana bleu et blanc. Il lâche un “Tu viens pas d’ici mec ? Goûte ça sérieux”, sa bouteille verte à la main tendue. Pour les jeunes de Tunis, la bière locale est une fierté nationale.

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À minuit le lieu compte peut-être mille Tunisois, sourires béats et bras agités face à une scène vibrante. Thylacine s’apprête à prendre la suite de Pila, un des DJs montants de la scène locale. Saxo, machines, le musicien s’installe et laisse s’échapper les premières notes de son live épique. Quelques heures plus tôt il nous confiait jouer ici pour la seconde fois : “C’est génial de savoir que ta musique est appréciée en dehors de tes frontières et d’avoir la chance de découvrir des publics et des ambiances différents à chaque fois”. Il sera suivi de DeWalta et Cristi Cons, pour un quatre mains saisissant. De la deep mélodique à la micro roumaine il n’y a qu’un pas : celui que franchit Fabrika.

“C’est un collectif qui est né à Paris, dans la Maison de la Tunisie de la Cité Universitaire, raconte Walid - l’un des fondateurs. On avait envie de réunir les étudiants tunisiens dans une soirée et on a mis la maison en feu.” Une passion naît dans la bande de potes et c’est à Tunis qu’elle se concrétise. Après de multiples événements, Fabrika est devenu l’un des collectifs majeurs de la nuit tunisoise avec des programmations curieuses de qualité et une ambiance boule à facettes dont les jeunes se délectent activement.

Vendredi - Tunes of Yüka

À Gammarth cette fois, dans une zone hôtelière, se cache le plus grand club de Tunis, le Yüka. Des milliers de personnes se sont pressées à l’entrée de ce complexe qui s’étend sur des centaines de mètres carrés. La scène se découvre en hauteur, au premier niveau d’un bar à balcons de trois étages. D’énormes marches prennent un air de tribunes en bas desquelles le dancefloor fait face à une scène jonchée de line arrays et d’un set complet de projecteurs, avec un mur de LED pour habiller concerts, live et DJ sets. Bref, une installation dantesque.

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La programmation fait la part belle à la scène émergente tunisienne : folk masculin/féminin avec les amoureux de Yuma, musique planante et rythmée avec EPI, mélange savant de rythmes nord-africains et de musique breakbeat par Deena Abdelwahed... Si la musique techno s’installe partout dans la région, ce n'est qu’autour de Tunis qu'une véritable scène musicale se développe sérieusement en explorant ses racines et ses rêves d’avenir. Le producteur français débruit est également à l’affiche mais la plupart des Tunisois sont venus applaudir Mashrou' Leila.

Composé de cinq musiciens, ce groupe libanais à la tête de la scène indie arabophone est devenu en cinq ans un emblème générationnel. Leur musique, fusion de pop, rock, musique latine et orientale, en phase avec les tendances du monde arabe, évite (miraculeusement) le piège du kitsch. En revendiquant son homosexualité en 2015, Hamed Sinno leader vocal de la formation a brisé les tabous et offert un modèle pour la communauté gay des pays arabophones. Non sans quelques annulations de concert, mais pas à Tunis. Les drapeaux arc-en-ciel étaient fièrement dressés face à lui et les couples ne cachaient pas leur amour. Plus tard, sous la voix suave du chanteur, une jeune danseuse fait voir quelques mouvements au bord de la piscine. Pas de belly-dance ni de mouvements de hanche, Emna aime la danse classique et le modern-jazz.

Elle a 20 ans. Mouvements gracieux plein d’émotions, la danseuse capte tous les regards. Quelques minutes plus tard elle confie : “Les révolutions ont facilité les débats. On se donne le droit de penser ce qu’on veut, ça nous rend peut-être plus matures que nos aînés… Et les gens n’ont plus peur de croire en leurs rêves, c’est peut-être pour ça que ce genre d’événement se multiplie ici”.

Samedi - Wax - bar à vinyles

Ce samedi, pour la première fois, la plupart des acteurs du boom techno tunisois se sont donné rendez-vous au Wax - bar à vinyles pour une première rencontre professionnelle. Parmi les thèmes abordés : directions artistiques, statuts juridiques, infrastructures, relations avec les institutions publiques, les marques… “Il faut se professionnaliser et travailler plus sérieusement [...] Un grand festival tunisien doit faire participer un maximum de l’écosystème local [...] On ne doit pas perdre de vue les valeurs au profit du business”... Brèves de quelques échanges marquants.

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Le ton montait parfois entre des acteurs qui, malgré leur concurrence, doivent apprendre à marcher du même pas. Une apprentie productrice optimiste nous dit : “Cela va prendre le temps qu’il faut mais on a tous le même objectif en tête : des propositions de qualité et un rayonnement international”. Ambition, détermination, exigence, diversité et créativité : autant de qualités qui semblent définir l’écosystème nocturne tunisois.

La pression redescendue, tout le monde a pris place autour de la piscine du club sur laquelle trône un bar aux murs blanc calcaire. Le DJ joue une house musclée alors que des familles font trempette et sirotent des cocktails.Très peu de touristes connaissent l’adresse : le Wax est un secret local.

C’est Omar, un jeune trentenaire tunisois, qui a récupéré le lieu en 2012 : “On savait qu’on pouvait en faire un truc bien”. Il défriche avec quelques amis l'ancien hôtel. Quelques mois plus tard, le Wax annonce son ouverture : “Le nom est un hommage à la culture des musiques électroniques et du vinyle. C’est une passion qu’on veut partager avec les jeunes d’ici.” Le bar est ouvert à tous en journée la semaine et passe en mode club dès le vendredi soir.

Ce soir, Demuja est l’invité d’honneur de Downtown Vibes, un collectif fondé par Hamdi Ryder en 2011. “Les meilleures soirées à Tunis” lâche Deena Abdelwahed sans hésitation. “Hamdi a commencé par inviter régulièrement des gens chez lui. Il mixait toute la nuit et nous on s’éclatait. C’est chez lui qu’on a découvert le véritable esprit de la fête, des cultures alternatives... C’était dingue. Le mot s’est répandu, il a lancé ses soirées Downtown Vibes en club mais a toujours gardé la même vision”.

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Aujourd’hui, le DJ, producteur et promoteur est reconnu comme l’un des acteurs majeurs de la scène locale pour sa passion et son authenticité. Dès minuit le dancefloor est donc noir de corps en transe. Un mapping incroyable recouvre l’ensemble du club : la piscine, les murs blanc calcaire. Du string art s’étend de chaque côté du deck, chargé ce soir d’un Funktion One, donnant au tout une allure de rave party sauvage.

Tantôt fancy ou plus roots, Tunis n’essaie pas de ressembler à une autre capitale du clubbing. Ses espaces, son public et ses artistes créent un large éventail d’atmosphères à découvrir, propres à la ville et à ses habitants. À l’image de Detroit ou Berlin, l’essor techno de Tunis s’intègre aussi à une histoire plus grande : celle de l’émancipation des jeunesses du monde arabe. Alors un conseil : gardez un œil sur Tunis.