Photo en Une : © Tim Buiting pour toutes les photos

Lorsque l’on se rend sur un festival d'une telle envergure et que les têtes d’affiche représentent 90% du line-up, réparties sur quatre scènes au même moment, la seule question qui nous taraude à l’arrivée est la suivante : « Comment faire pour voir et écouter tous nos artistes préférés, quand ces derniers jouent quasiment tous en même temps ? » S’ensuit un week-end de vagabondage express d’une scène à l’autre pour essayer de tout capter.

Jour 1

À peine arrivé à Barcelone que les ennuis commencent : j’ai oublié mon téléphone à Paris. Seul dans l’aéroport, dans l’attente de mon acolyte pour ce week-end catalan, la tension monte. Après deux heures déambulatoires dans l’aéroport, on finit (enfin !) par se retrouver vers la sortie. Midi sonne, il nous reste à peine trois heures pour traverser la ville, poser nos affaires et nous rendre au DGTL, situé au Parc del Fòrum.

Pour nous accueillir, la météo est légèrement capricieuse. Errant sous un soleil timide, caché derrière ses épais nuages épars, on découvre l’ambiance barcelonaise. Ou presque. À l’extrémité nord de la ville, un calme intriguant s’impose… Jusqu’aux balances, lorsque résonnent les premiers kicks lourds en provenance du DGTL. Il est bientôt quinze heures, les hostilités vont commencer. Pour ne pas en louper une miette, on se dirige tranquillement vers l’entrée du festival.

Les deux premières heures paisibles nous permettent de visiter les lieux, et de nous familiariser avec cet environnement atypique. L’espace est grand, le goudron omniprésent ─ quelques points verts serviront plus tard à reposer nos jambes fatiguées. On erre de part en part, profitant de l’absence de queue au bar et aux food stores, qui proposent un menu 100% végétarien ─ ligne directrice du festival depuis l’année dernière. Toujours aussi eco-friendly, le DGTL récupère même l'urine de ses festivaliers pour la redistribuer à l'agriculture environnante. 

On se rend d’une scène à l’autre, à la recherche de la foule, de l’ambiance et de la musique… Amp, Modular, Generator et Frequency : les quatre stages sont prêtes, et diffusent chacune leur son. La première, installée au creux d’un amphithéâtre géant, nous offre un spectacle hallucinant : une piste de danse en bitume immense, entourée de gradins, complètement vide devant le set tech house d’Andre Buljat. On esquisse un ou deux pas de danse, observés de loin par les quelques courageux de ce début de festival. Le phénomène se répètera jusqu’à 18 heures. En attendant, on se dirige, verre à la main, du côté de la Frequency, où l’on établira domicile les deux après-midis pour une ambiance house ensoleillée.

Dans la foule, nous repérons un jeune homme en bonnet, pantalon large en velours et vieilles tennis, qui s'avèrera n'être autre que Louis Helliker-Hales, l’un des frères de Chaos In The CBD, que l’on s'impatiente de voir monter sur scène. Les deux DJ’s ne nous déçoivent pas et nous entraînent dans un déhanché survolté, sur une house aux bons vieux accords de Rhodes et aux kicks percutants.

Sortis de notre nuage néo-zélandais, le soleil couchant dévoile le spectacle qui s’offre à nous : au loin, une masse de gens s’est formée, et s’accumule autour des différentes scènes. Les bars croulent sous les commandes, les stands de bouffe sont engloutis, et il devient de plus en plus difficile de se frayer un chemin au milieu de la piste. On est encore loin de se douter que ce flux sera continu jusqu’au milieu de la nuit ; comme des milliers de fourmis attirées par la lumière et le grondement d’une techno incessante.

Les quelques heures qui suivent ne sont que déambulation. On commence à faire face à un dilemme irritant qui prendra plus d’ampleur au fur et à mesure de l’évènement : quel DJ aller voir ? On part faire un tour du côté d’Adriatique, et le duo allemand nous gave de bonnes vibrations ; tout prêt des caissons, chaque poil se hérisse sous les 120 BPM. 

Les oreilles rassasiées, on prend une pause, le temps que chaque DJ passe le témoin au suivant. L’occasion pour nous de découvrir un peu la vie sociale du festival. Malheureusement, force est de constater que le digitalien (citoyen du DGTL) n’est pas un être très ouvert. A part des regards, des sourires et quelques cris à plein poumons échangés, la majorité des personnes participant à ce rassemblement est venue en troupe, et compte bien le rester. Après quelques conversations par-ci par-là, on se rend compte que la densité de population française est très élevée. Et que le touriste français fait honneur à sa réputation...

Peu de rencontres, mais qu’importe : on est là avant tout pour la musique, et l’expérience. Passé 21 heures, Mano Le Tough et Mind Against se sont déjà installés respectivement sous le toit du Modular et au creux de l’Amp. Pendant ce temps, Matrixxman martèle la foule du Generator de kicks reverbés. Pendant les deux prochaines heures, ce n’est que son, du son et encore du son. Le temps défile sans que l’on ne s’en aperçoive, et la nuit suit son cours.

La deuxième partie de cette dernière sera tout aussi mouvementée ; on en prend plein les yeux, et surtout plein les oreilles. Kristian Beyer nous saisit l’âme et la secoue pour un set de techno endiablée, jamais sans harmonie mélodique. DVS1 fait complètement fi de la house de Black Russian pour ne laisser place qu’à un univers sombre et assourdissant sous les stroboscopes du Generator. Kölsch fait rugir la foule de l’Amp ─ si dense que l’on ne discerne plus les corps ─ à chaque drop dans un b2b Kompakt avec son confrère et cofondateur du label Michael Meyer. De son côté, Tom Trago nous enchante façon disco house, avant de lâcher Sing It Back de Moloko remixé par le grand Matthew Herbert. La foule acclame et récite les paroles en chœur.

Dernier round avant de rentrer. Et le challenge augmente encore… Trago laisse place à Jackmaster et Jasper James en b2b, tandis que Tale Of Us, Marcel Dettmann et Solomun se disputent le reste du festival. Le duo italien nous sert une techno dynamique, bien loin de leur dernier album Endless, aux limites du classique, sorti il y a cinq mois. Marcel Dettmann, déjà présent l’année dernière pour un b2b surprise avec Ben Klock, revient faire trembler la charpente du Generator. Mais pour le final, on restera assis au sommet des gradins de l’Amp, face au boss de Diynamic Music. L’essaim de festivaliers forme une vague de danse devant Solomun, illuminé par les projecteurs et les kicks. Le DJ, lui, surplombe cette masse, acclamé. Cette première journée s’achève. Après avoir tenté pendant une heure de nous rendre à l’after officiel du festival au club Nitsa de Barcelone, sans succès, il est temps de nous reposer pour être d’attaque le lendemain.

Jour 2

Après un réveil éclair, un passage à la plage obligatoire avant le début de cette journée, on se rend à nouveau sur les lieux. Cette fois-ci, les gens sont plus ponctuels, et le site se remplit peu à peu au cours de l’après-midi. Si l’amphithéâtre est toujours aussi vide à notre arrivée, les autres scènes sont remplies. On commence à se dégourdir les jambes sur le set de The Drifter, avant de faire un tour du côté de la Frequency pour se prélasser devant Tornado Wallace, qui n’aura de tempête que le nom malgré un set bien arrangé. Pas le temps de traîner, car Amelie Lens s’empare des platines du Generator ; moment incontournable de ce DGTL. La foule le sait bien, et s’amasse de plus en plus autour de la scène. Pendant une heure et demie, la DJ enflamme le dancefloor, toujours aussi dynamique derrière le desk. Avant de terminer sur un épique Let the Church de Floorplan, et laisser la relève à Daniel Avery. Le Britannique n’aura pas de difficulté à maintenir le public en place, mais on décide de se détendre du côté de la Frequency et de Prins Thomas, qui régale avant le set de Mall Grab.

Ce dernier, loin de l’étiquette lo-fi de ces dernières années, nous livre un mix de jackin' house envoûtant, mais il faut encore se rendre sur les autres scènes pour apprécier le live de Red Axes, avant d’aller applaudir l’un des pères fondateurs de la techno : Derrick May. Le boss de Transmat balance entre des sons groovy de la Motor City et du bourrinage industriel, mais se fait discret sur scène. Programmation oblige, on continue encore et toujours notre flânerie pour capter toutes les ambiances.

On passe voir Recondite, dont le live a l’air d’avoir emballé la foule. Notre avis sera plus mitigé ; l’Allemand n'a clairement pas mis tout son cœur dans cette prestation. Du côté de l’Amp, Coyu sera sans aucun doute notre révélation de ce DGTL. Le lascar maintient son audience en haleine pendant deux heures, avant de laisser place à Paco Osuna et Seth Troxler, pour un b2b de trois heures qui volera la vedette à Maceo Plex et Jeff Mills. La hype autour du premier se confirme, mais malgré un talent indiscutable, il manque à Eric Estornel ce je-ne-sais-quoi ─ avis purement subjectif, certes.

C’est donc sans l’once d’une hésitation que nous admirons Jeff Mills pour la fermeture de ce DGTL. La légende vivante nous coupe le souffle, à 130 BPM, et nous frappe à grands coups de TR-909, qu’il a ramenée avec lui pour un set hybride déjanté. Le plus marquant, c’est sa posture et son sérieux. Chemise noire, pantalon de costume et paire de chaussures cirées, l’homme est là pour travailler, et chacun de ses mouvements est millimétré. Il nous fera même l’honneur de jouer un The Bells tant attendu.

Fin des hostilités pour cette édition du DGTL Barcelone 2017. Vingt-quatre heures de musique réparties sur deux jours, avec une ambiance délirante au milieu du dancefloor qui réussit à outrepasser le manque de sociabilité des festivaliers. Vingt-quatre heures passées à errer, à essayer de tout capter, tout voir et tout entendre, jamais sans prendre le temps de se poser. Pour les plus courageux, il restera encore l’after, auquel l’on se rend tant bien que mal, pour apprécier quelques heures supplémentaires l’atmosphère digitale que diffuse encore Marvin & Guy à six heures du matin… Une décision qui nous coûtera cher : le retour dans l’Hexagone ne sera clairement pas de tout repos.